Résistance Identitaire Européenne

Pierre Drieu La Rochelle se livre…

 

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EN MARGE (1)

LE PROPHÈTE

Tout écrivain est prophète — du moins tout écrivain qui est fortement mordu par le présent — et, à cause de la vanité, presque tout prophète est écrivain.

Le prophète a intérêt à ne pas écrite, il peut toujours comp­ter sur l'indifférence des hommes qui n'ont pas écouté ou qui ont oublié ce qu'ils ont entendu. Cela pour ses erreurs. Tour à tour, le prophète veut qu'on se souvienne de lui, et qu'on l'ou­blie.

En fait, chez le prophète, l'exact et l'inexact se mêlent si bien qu'il est impossible de les séparer, et qu'on le voit dans la même phrase saisir tout le futur et le manquer tout.

Ayant perçu cette fatalité prophétique chez l'écrivain, je me suis proposé d'en faire un exercice conscient, ou un jeu... Sans doute, parce que je ne sais pas jouer aux cartes. Tout est com­pensation dans les démarches humaines, que chose d'écrit compense toujours un acte manqué.

Je me suis donc beaucoup trompé et j'ai eu souvent raison. Si je ne me suis trompé que dans les détails, et si j'ai eu raison dans les grandes lignes, mon amusement aura été assez sérieux.

Mais il y a une tout autre inclination que celle du jeu dans la prophétie ; il y a le sens de la mort. Tout prophète est un chien qui hurle à la mort de ceci ou de cela. Sous la plume, le prophète a toujours raison, car tout meurt. On peut prédire à coup sûr la mort de Jérusalem. A un ou deux siècles près.

Je pense sur le bord doré de l'univers

A ce goût de périr qui perd la pythonisse

En qui mugit l'espoir que le monde finisse...

Ce qui me séduit dans la prophétie, c'est la prétention appa­rente, la vanité. Mais cela est balancé par un tel risque de ridicule ! Et cela peut être aussi bien un entraînement à la modes­tie, si l'on avoue ses erreurs, si on les rappelle à ses auditeurs ou lecteurs.

Allons-y. J'ai cru aux débarquements non seulement en 1943, mais en 1942 (J'y crois encore). En 1941, j'ai cru aussi aux débarquements, mais allemands, en Angleterre. Je n'ai pas crû du tout à la guerre entre l'Allemagne et la Russie en 1941.

Voilà des exemples d'erreurs, je pourrais en donner d'autres. En revanche, j'ai cru contre d'inénarrables têtes molles, pen­dant l'hiver 1939-1940, à l'offensive allemande au printemps et à la dureté du choc.

Mais je croyais que nous tiendrions au moins six mois et péririons faute de secours anglais. Là, j'étais à mon affaire parce que j'avais senti dans l'intime de ma chair, en 1918, le mensonge de la victoire (Cf. Mesure de la France, livre introuvable, qu'on s'est bien gardé de jamais rééditer). Et depuis vingt ans, je tremblais de notre faiblesse. En 1923, au moment de la Ruhr, j'ai écrit un curieux article que je n'ai pas gardé et que, je n'ai jamais relu, dans une revue qui s'appelait, je crois, « Revue de l'Amérique Latine ». Je prononçais à peu près ceci : « C'est le moment où par miracle, la France tient seule, sans les anglo-saxons, l'Allemagne à la gorge, qu'elle doit en profiter pour se réconcilier entièrement avec elle. Sans quoi plus tard, la réconciliation ne dépendra plus que de l'Allemagne. »

Je me suis beaucoup trompé sur la Russie, je la comprenais mieux avant 1935, avant d'y avoir été. Je ne voulais pas y aller, j'avais raison. Je n'ai eu aucune confiance dans les voyages. Les longs séjours, oui, mais c'est autre chose.

Je suis resté 15 jours à Moscou, j'ai conclu de la mauvaise qualité des tramways à la mauvaise qualité des canons.

Mais aujourd'hui, j'exagère peut-être la puissance de la Russie. Notez, le calcul suivant : la Russie a 180 millions d'habitants, l'Allemagne 80 millions. Mais l'Allemagne n'emploie contre la Russie que la moitié de ses forces. Donc tout se passe comme si la France qui a 40 millions d'habitants se battait contre la Russie qui en a 180. Or, quand on se bat à un contre quatre, et qu'on tient le coup, on est dans la guerre coloniale. Vous me direz : mais les Allemands s'en vont de Russie. Repoussés par les Russes, ou appelés par le second front ? Ce n'est pas du tout la même chose pour ce qui est de l'appréciation de la Russie.

Ces supputations ne m'empêchent pas de croire que les Russes profiteront du second front, réalisé ou non, plutôt que les Américains Anglais. Grâce au panslavisme, au communisme, au snobisme. Le snobisme est une maladie qui peut perdre les empires.

Il y a encore tout autre chose dans la prophétie. Il y a l'impérialisme, comme disait le baron S... de la passion, le désir violemment projeté dans le futur, le besoin d'annexer à ce désir le futur. C'est une volupté qu'il ne faut pas toujours se refuser.

Toutefois, le prophète est meilleur quand il est détaché des partis, des opinions trop particulières. J'étais meilleur prophète avant 1934, avant d'être engagé dans le détail. Je le suis redevenu entre 39 et 40 parce que je m'étais retiré sous ma tente, dans une certaine mesure.

Aujourd'hui je prends trop souvent le contre pied de ma préférence. De là, cette foi dans les débarquements judéo-améri­cains (pas anglais). Mais c'est aussi que j'en veux aux Allemands de n'avoir pas été plus chambardeurs en Europe. Alors je les taquine avec cette menace. Ils n'en sont guère dérangés, semble t-il.

LE MINORITAIRE

Je me suis toujours trouvé dans l'opposition.

Cela est le propre de l'intellectuel, me dit quelqu'un. Voire !... Il y a toujours une majorité parmi les intellectuels. Je suis bien content d'être toujours contre cette majorité.

Un académicien m'a dit : « Je ne sais pas comment vous faites, moi je suis toujours d'accord avec l'opinion publique. »

Beaucoup me disent : « Vous vous êtes trompé, vous n'êtes pas monté dans le bon train ». Ils se font bien des illusions sur leur machiavélisme. On ne choisit pas son train. Même quand on est lâche ou crétin. Les gens qui se sont approchés de la colla­boration en 1940 et qui sont maintenant à Alger en chair ou en esprit n'ont pas choisi ; ils ont été choisis. Par le chef de gare mystérieux qui les a vu propres au wagon à bestiaux.

Du reste leurs tribulations ne sont pas finies.

En 1940 quand, à la fin août, je suis rentré à Paris, le nain qui, à certaines heures, se niche dans ma grande carcasse (voilà une phrase qui pourra toujours servir), me murmura : « Ah ! ça non, tu n'écriras jamais dans la presse parisienne. On te détesterait trop dans ton quartier. » Un mois après, je portais un article à Châteaubriant, sa solitude m'attirait.

Je savais qu'en tout état de cause, jamais les gens ne nous pardonneraient ce trait de non conformisme.

Puisque toute l'intellectualité française et européenne a été contre les Jacobins pendant 40 ans.

Avant tout, je me sens non conformiste, un protestant (moi qui suis catholique de formation). Je déteste avant tout le conformisme des milieux d'avant garde, des milieux « avancés », où j'ai toujours vécu ; c'est là qu'est le plus beau massif du conservatisme français. C'est le conservatisme qui ignore son nom. On est encore plus conventionnel dans les cafés que dans les salons. Ils commencent par conserver les vieilles formes de l'es­prit de la gauche littéraire ; puis le patriotisme des surréalistes de 40 ans vient imiter la vertu des dames sur le retour.

En 1914-1918, j'examinai en permission ces Messieurs de l'ar­rière dont j'avais admiré les œuvres de jeunesse, me prêcher le retour au bon sens et au sens commun. En 1939-1944, je suis resté fidèle à mon étonnement d'alors et j'ai vu les gens de ma géné­ration recommencer la même glissade.

« Votre grand tort, me disait encore l'académicien, c'est de ne pas causer plus souvent avec le marchand de marrons du coin... »

Certes, il y a un conformisme de la collaboration. Que je ne prise guère. La collaboration c'est le microscome : il y a là toutes les espèces comme dans le macrocosme. Il y a aussi des imbéciles qui croient que « c'est arrivé ».

Quand même, la sottise de la minorité a toujours pour moi son charme, c'est pourquoi j'ai vécu à proximité des milieux « d'avant garde ».

Opposition dans l'opposition, dans la vieille opposition de Sa Majesté, minorité de la minorité.

J'aime tout de même mieux un type qui croit dans Picasso, comme celui d'en face croit dans... je ne sais pas leur nom. C'est une faiblesse, mais je lui en veux bien aussi au type qui croit dans Picasso parce que celui-ci est arrivé. « Arrivé où ?» Comme disait l'autre. Proust ? Arrivé dans le sein des professeurs où tout le monde se retrouve. Le Bon Dieu, au moins, a un enfer, tandis que les professeurs finissent par pardonner à tout le monde, à Baudelaire, à Rimbaud, à Mallarmé. Dans un siècle, il y aura un candidat au doctorat qui fera une thèse « sur les écrivains collaborationnistes pendant l'occupation allemande ». Hélas ! mais, dans un siècle, tout cela continuera-t-il encore ? Je me flatte que non, à certaines heures, le prophète s'imagine que le monde va changer. Il a raison en ce sens que Rome est morte comme Jérusalem. Ça n'empêche pas qu'on nous embête encore avec des Rome et des Jérusalem de remplacement.

L'INTERNATIONALISTE

Je ne suis pas pacifiste, je n'ai jamais été pacifiste ; mais la guerre de 1918 m'a brouillé avec l'idée de guerre entre Européens. J'ai persisté dans cette brouille.

Déat et quelques autres, nous sommes des types restés fidèles à nos serments d'anciens combattants.

Cette odeur de revenez-y, en 1939, pour nous !

Je suis internationaliste somme toutes. Certes, j'ai horreur de l'internationalisme des individus qui est le cosmopolitisme ; mais l'internationalisme des nations me plaît.

C'est ici que nous sommes minoritaires, non conformistes (et prophètes).

Car le dernier des peigne-culs intellectuel qui s'est fait réformer en 1939, qui se dérobe aujourd'hui au travail en Allemagne, à la mobilisation en Haute-Savoie, à la mobilisation en Algérie, à la mobilisation sur le front russe, est nationaliste comme ne l'était pas Barrés. Ça ne l'empêche pas d'être éperdument anglophile ou russophile, c'est-à-dire prostitué dans son nationalisme jus­qu'à l'os.

Moi je ne suis pas germanophile, ni collaborateur au sens vague (pourtant je fais partie du Comité directeur du groupe Collaboration) ; je suis pour le national-socialisme en tant que précurseur du nationalisme européen.

A part ça, il ne faudrait quand même pas croire que je n'ai pas de sympathie pour les Allemands. Certes, j'aime également tous les peuples européens. Mais, parmi ces peuples, à part les Anglais que je n'oublierai jamais, pas plus que je n'ai jamais oublié ma première maîtresse, je commence à apprécier les Alle­mands. Je les connais mal, je ne parle pas leur langue, je ne connais pas aussi bien leur littérature que l'anglaise bien que somme toute j'ai plus lu Nietzsche que quiconque au monde.

Leur présence à Paris me crispe, j'en vois peu, mais enfin je suis séduit par leur solitude au milieu du monde. Eux aussi sont des mino­ritaires.

Et puis, ils sont plus braves que tout le monde ; ils se battent contre les Russes à un contre quatre. Je ne serais pas étonné que le mot qu'on prête à Staline soit exact : « Hitler, l'homme que j'admire le plus au monde. » II aurait dit cela à Téhéran, à Churchill et à Roosevelt.

Ce qui me choque assez chez les Alliés, ce n'est pas tant l'affiliation des Anglais et des Américains aux Russes que l'affi­liation même apparente seulement des Russes aux premiers. Sta­line touchant la main de ces vieux hypocrites bibliques, Churchill et Roosevelt, quel scandale ! Scandale momentané, vous me direz. Mais la vie passe, j'ai 50 ans et je vais ainsi de scandale en scandale.

Le flot de sang qu'on fait couler entre les Allemands et les autres peuples d'Europe ne peut pas me faire perdre la tête. Je comprends que cela fasse perdre la tête au brave type du coin ou à un académicien de deuxième classe, mais à Un Tel ou Un Tel ?

Il y a des flots de sang de tous les côtés. Les Anglais ont fait couler le sang de l'Irlande et de l'Inde pendant des siècles. J'unissais au compte de l'alliance anglaise, les un million sept cents mille morts de la guerre de 1914, les cent mille morts de 1939 et tous les morts des bombardements, et tous les morts de la Résistance. Et ce n'est pas du tout pour cela que je suis contre la politique anglaise.

Nous sommes couverts de sang. Mon grand-père qui était un petit bourgeois très doux, trouvait tout naturel que les Versaillais aient égorgé 20.000 communards. Et mon père en lisant son journal s'écriait :

Pas de pitié pour les rebelles Marocains ! Les Américains ont fondé l'Amérique sur le sang des indiens et des Noirs. Quant aux Juifs, on sait comment ils se compor­tent quand ils ont l'avantage.

Se n'est pas le flot de sang que je reproche à Staline, ni à Churchill, ni à Roosevelt, ni à Hitler donc.

Simplement je trouve que les Américains et les Russes sont trop loin de l'Europe pour la faire.

Alors je tâche de m'arranger avec Hitler. Ce n'est pas si mal Et puis il est un contre trois.

Pierre Drieu La Rochelle

(Révolution Nationale 25 mars 1944)

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EN MARGE (2)

« Les Etats-Unis et l'Union Soviétique sont des géants dont l'Angleterre doit s'accommoder ». (Vicomte Cranborne à la Chambre des Lords, ces jours-ci).

Un tel article est totalement inutile au regard de la présente situation française, alors que tant de sang coule, alors que les jeux sont faits depuis longtemps, alors que les suprêmes car­tes sont prêtes à tomber sur la table. Mais si la parole est dif­ficile, le silence est impossible.

Du premier jour où j'ai commencé à nourrir un embryon de pensée politique, je fus voué à une tâche ingrate qui n'a pas cessé de peser sur moi depuis lors. Vers 1912, j'avais à faire une petite conférence devant des camarades étudiants, com­me moi à l'Ecole des Sciences Politiques, et j'ai choisi entre mille ce sujet déplaisant et peu profitable : « Comment s'est formée, parmi les Français, la légende de la France, victime de l'histoire ».

Ainsi, tout de suite, du fait de la philosophie inhérente à mon être, j'étais dominé par la répugnance à l'égard de toute sentimentalité, de toute pleurnicherie, de toute inversion, de toute faiblesse tournée en doctrine.

Etudiant l'histoire dans cet­te école, j'avais été frappé de l'esprit de jérémiade qui s'est formé dans l'esprit français après les désastres de 1812 à 1815 ; et tant développé après les désastres de 1870. Je m'insurgeai, avec mon instinct et avec les premières lueurs de ma raison, contre tant d'enfantillage ou de sénilité. Pour moi la France avait voulu conquérir l'Europe de 1792 à 1812, et le désastre était justement et honorablement mesuré à l'ambition. Ni Na­poléon, ni les Français n'avaient été victimes d'autre chose que de leur désir de grandeur. Or, on n'est jamais victime de ce dé­sir-là, on n'est jamais victime sur son propre autel, on n'est jamais victime quand on est héros.

De même la France de Louis XIV qui avait voulu prédomi­ner en Europe, n'avait pas été une victime quand elle avait été battue par les armées coalisées et qu'on avait commencé de lui enlever un morceau du Canada.

Complexe d'infériorité, abandon au ressentiment, larmoie­ment historique, tout cela me paraissait méprisable et néfaste. Bien avant d'avoir vingt ans, je me refusais passionnément à considérer l'Allemagne de Sedan ou l'Angleterre de Fachoda comme des bourreaux dont mon peuple innocent était la victi­me. La France n'était pas innocente, la France n'était pas une femme. J'avais horreur que la France fût un mot féminin. Ceci était naïf, sot, forcé, car une femme digne de ce nom est nom­mée par les poètes antiques : « Mère dès hommes ».

A la fin de mes études à l'Ecole des Sciences Politiques, si je n'avais été prématurément appelé avec la classe 1913, j'aurais écrit une thèse sur « la possibilité de continuer la guerre de 1871 ». Je voulais y confronter, dans la même méfiance et le même mépris, un faux esprit de résistance et une propension à l'abandon.

Cette disposition de mon discours, qui était tout simplement le reste des maximes viriles, autrefois naturelles dans toute no­tre nation, s'affirma pendant la guerre de 1914-1918. J'écrivis des poèmes qui furent réunis sous le titre de « Interrogation ». Cette plaquette fut présentée à la censure et interdite ; elle parut pourtant sous le manteau. Parmi ces poèmes, un qui était intitulé : Plainte des soldats européens et un autre : A vous Al­lemands parurent intolérables à mon censeur, vieux socialiste pa­cifiste et rationaliste (dont le fils est d'ailleurs un des plus bril­lant journalistes « collaborateurs »). « Enfin jeune homme, vous vous adressez aux Allemands comme si c'étaient des gens comme nous... » J'étais là dans mon uniforme d'infanterie, en face de ce vieux commandant de territoriale.

Dans ce poème A vous Allemands, je disais : « Les Alle­mands veulent faire sous Guillaume II ce que nous avons fait sous Louis XIV et Napoléon. Combattons les sans gémisse­ments ni insultes ». Je craignais le venin de faiblesse qui est dans la méconnaissance et dans la haine.

Je publiai en 1922 mon premier livre politique : Mesure de la France. Là, pour la première fois, plus au large s'affirmait ce malencontreux réalisme politique dans une thèse que je n'ai fait que développer et approfondir au cours des années et sur­tout depuis 1940. Ce réalisme est fondé sur l'art des nombres. Ce réalisme n'a rien à faire avec le matérialisme. Rien de plus spirituel que les nombres, quand ils sont maniés et interprétés par un esprit qui se veut droit et qui tâche de monter.

Je disais « la France ne fait plus d'enfants, la France conti­nue à faire la politique qui était la sienne au temps où elle était la nation la plus nombreuse d'Europe. Il faut changer la démographie, ou changer la politique ». En 1927 dans mon deuxième livre politique Genève ou Mos­cou, j'élargis mes vues de réalisme politique de la France à l'Europe et de l'Europe au monde. Partisan de la S.DN., je dé­nonçais la S.D.N.

J'y voyais un sain principe d'union européenne défiguré en vue de l'esprit, en chimère mondiale, un sain principe de fédéra­tion déformé en hégémonie hésitante de l'Angleterre et de la France, et surtout je dénonçais Genève comme instrument inerte d'un capitalisme qui élaborait sa propre perte. Je prononçais principalement : « Si le Capitalisme ne réforme pas sa mauvaise administration du monde, il sera remplacé par Moscou. »

En 1930, troisième ouvrage, fort bref, l'Europe contre les patries, où j'insistais sur la difficulté et la nécessité de l'union, de la fédération européenne, et le caractère néfaste, impie de la prochaine guerre.

Jusque là, j'avais été un observateur certes sensible, ému, passionné, mais assez distant. Peu après, de 1934 à 1936, j'en vins à prendre une position de parti, une responsabilité dans l'immédiat. J'ai dès lors persévéré dans mon antique, dans mon constant état d'esprit, avec des armes nouvelles, celles d'une polémique non pas quotidienne, mais je dirais annuelle. Jus­qu'en 1932 ou 1934, j'écrivais surtout pour marquer quelque chose qui fut valable, dans les cinq ou dix années à venir.

Dorénavant, acceptant, reconnaissant la pression des événements, j'entrai dans les difficultés, dans les possibilités de l'année. Penser d'une année à l'autre, ce n'est pas encore penser au jour le jour. Et voulant rester toujours historien, je gardai toujours mes muscles, capable de me soulever au-dessus de la vague du moment et de hausser ma tête jusqu'à voir assez loin vers l'horizon.

De là le caractère prophétique de mes articles, de mes essais. Il n'y a dans cette dénomination aucune vanité. Je ne suis pas journaliste, je suis écrivain, écrivant quelquefois dans les jour­naux, je n'ai d'un journaliste ni les prudences ni les souplesses : je suis donc prophète par force. Car mes idées générales, mes idées d'historien, par habitude, vont au-delà du cours quotidien. De là ce ton péremptoire, sentencieux, qui m'a valu, chez certains, tant d'étonnement, de mécontentement. C'est à prendre ou à laisser. A la longue, j'ai trouvé la méthode plus vivante d'écri­re mes livres politiques en marge des journaux que dans l'éloignement d'un cabinet fermé à double tour. Cela a des avantages et des inconvénients.

Je recherche les inconvénients. Je n'oublie jamais le temps de ma jeunesse où j'étais un combattant offert aux blessures et à la mort. J'en garde la salubre nostalgie. Dans une époque où la France et l'Europe sont lancinées de souffrances et de périls de plus en plus horribles, c'est le moindre des devoirs, pour un intel­lectuel qui veut dans quelque mesure rester un homme, de s'ex­poser, non pas de biais, mais de plein front à la colère et à la haine.

C'est pourquoi je suis amèrement heureux d'être celui qui, après 1940, a repris les thèmes au goût d'absinthe et de ciguë, de « Mesure de la France », de « Genève ou Moscou », de « L'Europe contre les patries », de « Socialisme fasciste ». Thèmes éminemment déplaisants, désobligeants, choquants, bles­sants, injurieux.

Le peuple français a été le peuple le plus flatté, le plus trompé par la flatterie depuis cinquante ans. On a entouré ses habitudes, ses errements, de la pire complaisance. On l'a laissé à de vieilles catégories de jugement qui n'ont plus depuis long­temps de raison d'être.

De ces catégories, la principale est celle du mépris des nom­bres. Les Français ne veulent pas voir que les nombres sont contre la France.

Pourtant, dire que la France n'a que 40 millions d'habitants alors que l'Allemagne en a 80, les Etats-Unis 130, la Russie 190, cela n'est pas nier la France, mais lui montrer la condition à partir de laquelle elle doit relancer toute sa politique.

Ce n'est pas condamner une nation qui n'est qu'une petite partie de l'Europe — d'une Europe qui n'est plus que la petite partie du monde — que de lui montrer que les nationalismes de trois ou quatre nations impériales contraignent terriblement son propre nationalisme.

Quoi qu'il arrive, nous serons englobés dans une fédération, et dans cette fédération nous n'aurons pas la place directrice et dominante. Ce ne sera pas notre peuple qui exercera l'hégé­monie, mais un autre, ce sera ou l'Allemagne ou les Etats-Unis ou la Russie.

Je comprends fort bien, toutefois, qu'il soit fort pénible et difficile de se soumettre à cette idée, alors que nous avons en nous le souvenir vivant de la France de Philippe le Bel, de Saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon. Et pourtant, hélas, vis à vis des Anglais, nous nous y étions accoutumés en toute incons­cience. Et c'est cette inconscience là que beaucoup d'entre nous voudraient retrouver. Moi, je prêche la conscience, la conscience de la maladie, c'est ce qui est le plus détesté du malade. Et pourtant c'est le seul début possible de sa guérison.

Je vois dans la conscience du mal, la naissance du bien, il faut que nous sachions que nous avons perdu la première place et que nous ne la retrouverons de longtemps : c'est notre seule chance de garder une place. Et surtout il faut que nous sachions qu'il ne s'agit plus de la place de telle ou telle nation par rapport à telle autre, mais de la place d'un continent par rapport aux autres.

A quoi bon prétendre à sauver la France, si l'Europe, où est la France, est perdue. Qui peut le plus peu le moins ; qui ne peut pas le plus ne peut pas le moins. Comment mettre à l'abri une chambre dans une maison qui brûle ?

Parler de l'Europe, de l'unité de son salut, ce n'est pas sacrifier à une vaine image géographique. Certes en principe, on peut concevoir une fédération atlantique où un pays riverain comme la France tournerait le dos à l'intérieur du continent et serait orienté vers les autres pays riverains de l'Atlantique. Mais c'est cela qui est une vaine image géographique. Car d'une part on ne peut pas tourner le dos à un continent où il y a quatre-vingt millions d'Allemands, et derrière ces 80 millions d'Allemands, cent quatre-vingt dix millions de Russes prêts à se grossir de quatre-vingt millions de slaves et de Balkaniques ; et d'autre part on ne peut pas attendre aujourd'hui plus qu'hier une garantie et une direction permanente pour aucun pays européen d'un empire Américano-Anglais éminemment excentrique et exo­tique par rapport à l'Europe, même maritime, et dont les intérêts sont écartelés entre tous les continents : Europe, Asie, Afrique.

C'est ce que semble comprendre à sa manière le général de Gaulle quand, refusant l'hégémonie allemande, il tend aussi à se dérober à l'hégémonie américano-anglaise. Il en cherche une autre. Il médite (semble-t-il) de rejoindre l'hégémonie conti­nentale de la Russie. En tous cas, il repousse comme vaine une hégémonie venant de la mer.

Pierre Drieu La Rochelle

(Révolution Nationale 15 juillet 1944)

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