Résistance Identitaire Européenne


in Tiberim defluxit Orontes

 

AVT Juvenal 9786

Juvénal fait de l’Oronte un symbole de l'Orient dans une de ses Satires, qui dénonce les dérives du syncrétisme romain : in Tiberim defluxit Orontes, « L'Oronte s'est déversé dans le Tibre » (III, 62).

« Je ne puis, Romains, supporter une Rome grecque ! Et encore s'il n'y avait que les Grecs ! Depuis longtemps déjà le fleuve syrien de l'Oronte a déversé dans le Tibre la langue et les mœurs de son pays. » C'est ainsi qu'au début du IIe siècle ap. J.-C, le poète satirique Juvénal rend les Grecs et les Orientaux responsables de la décadence de son pays.

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L’Empire romain n’était pas un État multiracial

 

She wolf

 

La dernière pensée à la mode chez les bien-pensants est de prétendre que la cohabitation entre les races se passait bien dans l’Empire romain alors que cet État possédait une minorité noire presque aussi importante que la nôtre.

Ce dernier point est une contre-vérité flagrante bien qu’Uderzo ait représenté les esclaves numides par des noirs dans Le domaine des dieux et ajouté un pirate noir à l’équipage de pirates. (Je m’étonne que le dessinateur n’ait pas été traité de raciste vu que le flibustier de couleur s’exprime dans un langage sans « r »). Aucun peuple de l’immense Empire romain n’était noir ! Les Numides (ancêtres des Berbères) étaient blancs (désolé Uderzo !).

Le Sahara dressait une muraille difficilement franchissable entre l’Afrique romaine (blanche) et son homologue noire. L’Égypte, conquise après Actium en 31 avant J.-C., était la seule province à avoir une frontière commune avec un royaume noir, celui de Koush (nord du Soudan actuel), État brillant, héritier et continuateur de la grande civilisation égyptienne. Les candaces (reines) de Koush traitaient d’égale à égal avec les empereurs romains et le commerce était florissant le long du Nil. Des commerçants noirs de Koush fréquentaient les terres impériales, quelques-uns ont dû s’y installer, mais étaient trop peu nombreux pour qu’on puisse parler de civilisation multiraciale. L’étude génétique comparative des momies de l’époque ptolémaïque (-323 avant J.-C. / 31 avant J.C.) et de celle des Égyptiens actuels montre que les habitants du delta du Nil de l’Antiquité avaient un génome principalement blanc contrairement à ceux du XXIe siècle qui, pour beaucoup, sont issus d’unions mixtes entre Blancs et Nubiens. Les activistes noirs ont pris l’habitude de prétendre que les Égyptiens de l’Antiquité étaient noirs et qu’ils auraient été supplantés par les Arabes blancs après la conquête musulmane de 640, pourtant c’est une contre-vérité totale. Nous venons de voir un argument imparable appuyé par une étude scientifique. En outre, les Coptes, qui descendent directement des Égyptiens du temps des Pyramides et qui n’ont eu aucun d’apport de sang arabe, sont blancs.

Néanmoins, au cours de la longue Histoire de l’Égypte ancienne (plus de 3 500 années), un souverain de Koush a conquis le delta du Nil et a été le premier d’une dynastie de pharaons noirs qui s’est maintenue de -744 à -656, mais cette occupation, comme nous l’avons vu, n’a pas modifié la composition ethnique du delta du Nil.

Notons également l’existence du royaume d’Aksoum, un des quatre empires mondiaux aux côtés de Rome, des Sassanides et de la Chine, État brillant qui est à l’origine de l’Éthiopie. Idéalement placé pour le commerce avec l’Inde et la Chine, Aksoum était prospère et ses marchands fréquentaient les ports de l’Égypte et du Levant, mais encore une fois, les ressortissants de ce royaume n’étaient pas assez nombreux pour qu’on puisse qualifier l’Empire romain de multiracial.

Si le besoin d’esclaves avait été criant à Rome, peut-être aurait-on, comme l’ont fait les États maghrébins après l’an mil, cherché les esclaves en Afrique noire avant de les ramener par caravanes en Afrique du Nord, mais les innombrables guerres fournissaient suffisamment de captifs pour que ce type de commerce transsaharien n’ait aucun intérêt.

Une minorité commence à compter à partir de 1 %. Auguste régnait sur un État comptant moins de 0,1 % de sujets de couleur. Rien n’est plus absurde que l’argument que j’ai lu sous la plume de bien-pensants : « Rome ne connaissait pas de problème racial, puisque les écrivains et les auteurs de l’époque n’en parlent pas ». Évidemment, puisque tout le monde ou presque était blanc !

En revanche, l’Empire était un État multicommunautaire qui a réussi à perdurer pendant près de 500 ans. Cet exploit s’explique par l’existence et l’acceptation par tous de deux cultures dominantes (latine à l’Ouest, grecque à l’Est) et par l’ancrage de chaque habitant dans sa ville (son terroir). Il faut concevoir Rome comme une immense confédération de cités. Celles-ci gardaient une totale autonomie municipale et culturelle ainsi que le droit d’honorer ses dieux, mais déléguaient les Affaires étrangères, la sécurité et la justice à Rome.

Leurs seules obligations était le paiement d’impôts confédéraux (qui sont devenus trop lourds à partir de 250 après J.-C.) et la célébration de la suprématie de Rome, à travers des autels sur lesquels les habitants de l’Empire, en sacrifiant des animaux, prouvaient leur loyauté. Le refus de se conformer à ce rite a provoqué les multiples révoltes juives (66-73, 115-117, 132-133…) et plus tard a entraîné la sécession des chrétiens, ce qui a fissuré l’unité de l’Empire et peut-être entraîné sa chute.

Christian de Moliner

Sources : Breizh-info.com, 2020, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine – 17/10/2020

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CHARLES V DE LORRAINE, LES HABSBOURG ET LA GUERRE CONTRE LES TURCS DE 1683 A 1687 par le Colonel Jean NOUZILLE (c.r.) Université de Strasbourg II

Charles 05 Lorraine 1643 1690 young

La victoire remportée, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg par les troupes impériales et polonaises marque un tournant décisif de l'histoire de l'Europe. Consacrant la supériorité de l'armée des Habsbourg et des contingents alliés sur les forces ottomanes, elle favorise la définition et la réalisation d'une nouvelle politique de la maison d'Autriche en direction du Sud-Est européen. Grâce aux succès obtenus, cette « Südostpolitik » permet de déplacer le centre de gravité des possessions des Habsbourg en Europe centrale et de sceller leur destin.

L'instrument essentiel de la politique danubienne de la maison d'Autriche est l'armée des pays héréditaires et ses effectifs varient peu de 1683 à 1688. Charles de Lorraine est nommé commandant en chef de l'armée impériale le 21 avril 1683. Bon disciple de Montecuccoli, il doit, au cours d'une première phase, replier ses troupes dans la région de Vienne en attendant la concentration des troupes alliées. Puis il décide, en accord avec le roi de Pologne, Jean III Sobieski, de tenter sous les murs de Vienne une bataille décisive, destinée à contraindre les Turcs à lever le siège de la capitale autrichienne.

Profitant de la victoire, le duc de Lorraine engage une contre-offensive et utilise l'axe de pénétration que constitue le cours du Danube pour s'emparer progressivement des forteresses turques, qui barrent la vallée du fleuve. Après une tentative infructueuse, Charles V parvient à occuper la citadelle de Buda en septembre 1686. Poursuivant ses opérations en direction du sud, il inflige à l'armée ottomane une sévère défaite à Nagyharsàny, le 12 août 1687.

Désormais la plus grande partie du royaume de Hongrie est libérée et la principauté de Transylvanie peut être occupée sans aucune difficulté par les troupes impériales.

Au cours des quatre années de son commandement en Europe centrale, le duc de Lorraine favorise, par ses victoires, un agrandissement considérable des possessions des Habsbourg et joue un rôle décisif dans l'accession de l'Autriche au rang de grande puissance européenne. En outre, la situation créée en Europe centrale par les succès impériaux permet à Léopold 1er de faire reconnaître par la Diète hongroise de Presbourg son fils, l'archiduc Joseph, comme roi héréditaire de Hongrie en décembre 1687.

 

La situation en Europe centrale en 1683

Moins de vingt ans après la dernière guerre austro-turque, les possessions des Habsbourg sont de nouveau menacées par l'Empire ottoman.

 

La poursuite de l'expansion turque.

Au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, la Turquie cherche à reprendre son expansion en Europe dans trois directions. En Europe centrale, elle est bloquée par les victoires impériales de Léva-Szent-Benedek et de Saint-Gotthard en 1664. En Méditerranée, la conquête de la Crète est achevée par la prise de Candie en 1669. En Europe orientale, la progression turque est arrêtée par l'armée polonaise de Jean Sobieski à Khotin en 1673.

Mais les Ottomans ne tardent pas à reprendre leurs tentatives avec l'arrivée au pouvoir à Constantinople d'une forte personnalité. Kara Mustafa Pacha, gendre du sultan Mehmet IV, est nommé grand vizir en 1676. Autoritaire, énergique et intransigeant (1), encouragé par le chef des rebelles hongrois Imre Thököly, décidé à entreprendre une guerre de conquête (2), Kara Mustafa Pacha provoque un nouveau conflit austro-turc. Dès le mois de juin 1681, il fait entreprendre des travaux de fortifications face à la forteresse impériale de Leopoldstadt, en Slovaquie (3). Puis il précipite les événements en imposant à l'empereur des conditions inacceptables au renouvellement de la paix de Vasvàr (4). Enfin, le 6 août 1682, le gouvernement turc décide de déclarer la guerre à l'empereur Léopold 1er (5) et de s'emparer en 1683 des forteresses de Györ et de Komárom situées sur le Danube à une centaine de kilomètres à l'est de Vienne. A cet effet, il est prévu de concentrer l'armée ottomane à Belgrade le 6 mai 1683.

 

Le théâtre d'opérations.

La zone géographique dans laquelle vont s'affronter les Impériaux et les Ottomans correspond au bassin du Danube moyen, limité au nord et à l'est par la chaîne des Carpates et les Alpes de Transylvanie, à l'ouest par les Alpes et au sud par les Alpes dinariques et les collines de Bosnie. Cet immense champ clos est compartimenté à la fois par des cours d'eau lents et tortueux, qui ont créé des bras morts et des marécages propices à la malaria, et par des massifs boisés de faible altitude comme le Bakony, le Vértes et le Mecsek.

Les itinéraires terrestres, peu nombreux, sont des chemins de terre mal entretenus, utilisables pendant la saison sèche. Les cours d'eau facilitent les déplacements et les transports. Les principaux axes fluviaux sont ceux du Danube et de la Drave, qui ont été empruntés comme axes d'effort par l'armée turque lors de ses campagnes en Hongrie de 1526 à 1664.

La densité de la population de l'espace panonnien est faible et l'habitat est dispersé, ce qui ne facilite pas le ravitaillement des troupes. De plus, le commandement impérial éprouve une certaine méfiance à l'égard des Hongrois dont il redoute la haine à la suite des exactions commises par les Impériaux (6).

La principale forteresse turque de Hongrie est Buda. Elle est précédée, en amont sur le Danube, par les petites places de Pàrkàny, Esztergom, Visegràd et Vàc et, sur la Nyitra, par celle de Neuhaeusel (Nové Zàmky). Au nord, Nógrád, et Eger font face aux troupes impériales de Haute-Hongrie et Szolnok barre la vallée de la Tisza. De part et d'autre du lac Balaton, Székesfehérvár et Kanizsa font face à l'ouest. Plus au sud, la place forte d'Osijek assure la sécurité de l'important pont qui permet aux Turcs de franchir la Drave pour pénétrer en Transdanubie.

 

Les forces en présence.

L'empereur Léopold 1er peut disposer de l'armée des pays héréditaires des Habsbourg, de celle de l'Empire, de l'armée royale hongroise ainsi que des contingents alliés.

L'armée des pays héréditaires est estimée à 60 000 hommes, mais les effectifs opérationnels s'élèvent à 37 500 lors de la revue effectuée à Kittsee le 6 mai 1683 (7). A partir de 1683, la flottille autrichienne du Danube devient un élément important de l'armée impériale dont elle favorise la progression dans le Sud-Est européen (8).

L'armée de l'Empire est constituée et entretenue par la Diète d'Empire qui a fixé, le 30 août 1681, ses effectifs à 40 000 hommes, 28 000 fantassins et 14 000 cavaliers. Mais ces troupes, fournies par les Cercles de l'Empire, arrivent la plupart du temps incomplètes et en retard sur le théâtre d'opérations qui leur est assigné.

En tant que roi de Hongrie, l'empereur dispose de la milice des confins et de l'Insurrection. La première, comptant environ 14 000 hommes, fournit des détachements, qui sont intégrés à l'armée impériale à partir de 1684 (9). Les troupes de l'Insurrection, placées sous le commandement du palatin Pal Esterházy, sont fortes de 6 000 cavaliers lors de la revue de Kittsee. Leurs effectifs pourraient atteindre 11 000 hommes (l()).

L'empereur Léopold 1er a su se ménager des alliés. Un accord est conclu le 31 mars 1683 avec le roi de Pologne, qui s'engage à fournir 40 000 hommes devant rester sous son commandement. L'électeur de Bavière doit conduire 8 000 hommes et celui de Saxe 10 000. Quelques volontaires étrangers participeront à la guerre contre les Turcs. Parmi eux, le prince Eugène de Savoie se présente au duc de Lorraine en août 1683 (11).

Les conditions d'emploi de l'armée impériale sont définies par l'empereur en fonction des propositions élaborées par le Conseil de guerre de Vienne avant le début de chaque campagne. Mais le recrutement, l'armement, l'équipement et l'organisation du soutien logistique dépendent des crédits mis à la disposition du Conseil de guerre par la Chambre des comptes, dont Montecuccoli critiquait la mauvaise gestion (12). La Chambre des comptes doit négocier avec les Chambres des pays héréditaires les sommes nécessaires au budget de la guerre. Toutes ces négociations sont un frein à la mise en œuvre de l'armée, le Conseil de guerre devant attendre que les crédits lui soient attribués avant de commencer le recrutement des soldats et l'achat des armes et des matériels. Elles retardent parfois la date d'entrée en campagne ou la réalisation de travaux de fortifications nécessaires. Ainsi, dès 1681, le nouveau président du Conseil de guerre, le margrave Hermann de Bade, fait appel à l'ingénieur militaire saxon Georg Rimpler pour remettre en état les forteresses de Hongrie et moderniser les fortifications de Vienne. Ces dernières ne peuvent être améliorées qu'au début de 1683 par manque de crédits. D'autre part, les possibilités logistiques conditionnent le rythme des opérations, la vitesse d'évolution des troupes et leur rayon d'action. Pour déplacer l'armée de 37 500 hommes rassemblée à Kittsee en mai 1683 avec ses vivres et ses munitions, il faut 1 000 chariots. Par mesure d'économie, les campagnes ne commencent qu'en mai, lorsque l'herbe pousse, les chevaux étant ainsi nourris sur place. Au cours de la reconquête de la Hongrie, l'armée impériale doit établir, au fur et à mesure de son avance, une chaîne de magasins et des hôpitaux de campagne sont installés aux bords du Danube (13).

L'armée turque est estimée en 1683 à 110 000 hommes dont 40 000 réguliers et 70 000 soldats des troupes provinciales (14). Selon l'état de l'armée ottomane à la date du 7 septembre 1683, trouvé dans les archives du grand vizir sur le champ de bataille de Vienne, elle comptait ce jour-là 106 900 hommes, 138 000 avec ses alliés (15). L'armée turque est renforcée par les « Mécontents » hongrois du comte Imre Thököly. Leur nombre ne peut être fixé avec précision (16). Ils sont estimés à 25 000 (17). Les contingents chrétiens sont un point faible de l'armée ottomane. En effet, « les Moldaves, les Valaques et les Transilvains, qui avaient traité en argent pour s'exempter de venir à la guerre, ont été contraints d'y marcher » (18). Placés sous le commandement du prince Serban Cantacuzène, les Moldaves et les Valaques forment un corps auxiliaire de 12 000 hommes.

Du côté ottoman, les problèmes logistiques sont beaucoup moins considérables que pour les Impériaux. D'une part, le soldat turc est très sobre et plus résistant à la fatigue et à la maladie que le soldat impérial. D'autre part, les Turcs disposent en Hongrie de bases avancées.

 

Le commandant en chef.

Au début de 1683, le margrave Hermann de Bade décide de répartir les forces impériales en trois corps d'armée. Le premier, fort de 18 000 hommes, s'installe au nord du Danube pour couvrir la Moravie. Le second, de 16 000 hommes, prend position sur la Drave et la Mur pour interdire aux Turcs toute incursion en Croatie et en Styrie. Le troisième, ou armée principale, doit agir sur le Danube. Aucun plan de campagne n'a encore été élaboré au moment où, le 21 avril 1683, Léopold 1er désigne son beau-frère Charles V de Lorraine comme commandant en chef malgré l'opposition du margrave de Bade (19).

Le père du nouveau commandant en chef, le duc Nicolas-François de Lorraine, évêque de Toul et cardinal, a renoncé à ses titres ecclésiastiques en 1634 pour épouser sa cousine germaine Claude de Lorraine, fille du duc Henri II. Né en exil à Vienne en 1643, Charles de Lorraine suit ensuite son père, qui entre au service de Louis XIV en 1656. Il est d'abord destiné à l'état ecclésiastique mais, à la mort de son frère aîné Ferdinand, il devient en 1658 héritier de son oncle Charles IV, duc de Lorraine et de Bar. Après la signature du traité de Montmartre par lequel Charles IV cède ses duchés à la France, le 6 février 1662, Charles V s'enfuit à Rome, puis à Vienne où il entre au service de l'empereur. Nommé, le 24 avril 1664, colonel propriétaire d'un régiment de cavalerie, il se distingue à la bataille de Saint-Gotthard, le 1er août 1664. Ses qualités militaires, la protection dont l'honore sa tante l'impératrice douairière Eléonore, ses talents de société favorisent son ascension rapide. Au point de vue militaire et politique, il subit l'influence du maréchal Montecuccoli. Après sa candidature malheureuse au trône de Pologne en 1668-69, il se distingue dans les combats contre les « Mécontents » hongrois d'Imre Thököly, puis, sous les ordres de Montecuccoli, au cours de la guerre de Hollande à partir de 1672. Il est grièvement blessé à la bataille de Seneffe en 1674. Il est de nouveau candidat au trône de Pologne en 1674, mais son rival Jean Sobieski est élu roi. En 1675, Charles de Lorraine remplace Montecuccoli à la tête de l'armée impériale et il est créé maréchal. La même année, à la mort de Charles IV, il devient le 28e duc de Lorraine. Au cours de la campagne de 1676, il s'empare de Philippsbourg. Par contre, en 1677, il ne peut empêcher les Français de prendre Fribourg-en-Brisgau. En 1678, il épouse Eléonore de Habsbourg, demi-sœur de l'empereur et veuve du roi de Pologne Michel Korybut Wisnowiecki. Malgré ses espoirs, les traités de Nimègue ne rendent pas la Lorraine à son duc. Le 16 juin 1679, Charles de Lorraine est nommé gouverneur du Tyrol, de la Haute-Autriche et de l'Autriche antérieure (Vorderoesterreich) (20). C'est à Innsbruck qu'il fait la connaissance, au printemps de 1680, du Père capucin Marco d'Aviano dont il va subir l'influence. C'est par l'intermédiaire de Charles de Lorraine que le Père Marco d'Aviano entre en contact avec Léopold 1er. Le 19 octobre 1680, après la mort de Montecuccoli, Léopold 1er décide de répartir les charges du maréchal. Le margrave de Bade préside le Conseil de guerre tandis que le duc de Lorraine devient lieutenant-général de l'Empire. Cette décision est à l'origine de l'animosité entre les deux généraux. « Le prince Hermann de Bade doit être dans peu déclaré maréchal président du Conseil de guerre et gouverneur de Raab (Györ) que M. de Lorraine avait espéré d'être »(21).

D'un naturel réservé, d'un tempérament maladif, Charles V est un homme cultivé qui parle parfaitement le français, l'allemand et l'italien et qui s'intéresse à l'art et à la culture baroques. Sa grande piété et sa médiocre santé le rendent sensible à l'influence du clergé, particulièrement à celle de Marco d'Aviano. S'il est l'un des meilleurs disciples de Montecuccoli et l'un des meilleurs généraux impériaux de son temps, il est moins bon stratège que tacticien et, comme Montecuccoli, se montre souvent trop prudent, ne voulant risquer la bataille qu'à coup sûr. Il néglige les détails et accorde peu d'importance aux déplacements en bon ordre des troupes, à leur approvisionnement et à leur sécurité. Face à une situation nouvelle, sa réaction est parfois lente (22). Ses rapports avec les autres généraux sont parfois conflictuels et sa rivalité avec le margrave Hermann de Bade, puis avec Max-Emmanuel de Bavière, est nuisible au déroulement des opérations militaires en Hongrie.

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Les combats défensifs de 1683

Le nom de Charles V de Lorraine est associé au deuxième siège de Vienne et à la victoire du Kahlenberg. Mais le duc de Lorraine est désigné trop tard comme commandant en chef pour pouvoir remédier efficacement à l'état d'impréparation de l'armée impériale. En effet, le 20 avril 1683, le Conseil de guerre décide que le rassemblement des troupes impériales s'effectuera le 6 mai à Kittsee, au sud de Presbourg. Le lendemain, Léopold 1er nomme Charles V commandant en chef de Hongrie malgré l'opposition du margrave de Bade, qui souhaitait que ce commandement soit attribué à son neveu Louis-Guillaume de Bade (23).

 

Les plans de défense.

Le duc de Lorraine doit élaborer un plan de campagne. Mais sa conception de la stratégie à appliquer face aux Turcs l'oppose au margrave de Bade. Ce dernier estime que les opérations doivent être conduites en s'appuyant sur le réseau de forteresses qui doit ralentir l'avance turque, l'armée impériale devant opérer une guerre de mouvement à l'intérieur de ce réseau. Il recommande une défensive opiniâtre sur une ligne fortifiée. Au contraire, Charles de Lorraine propose de conserver l'armée impériale groupée et d'engager des opérations offensives ou défensives suivant les circonstances.

Le 9 mai, un conseil de guerre envisage de freiner l'avance turque en Hongrie en attendant l'arrivée des renforts de l'Empire. Une première phase, offensive, vise à s'emparer des forteresses turques de Neuhaeusel et d'Esztergom avant l'arrivée de l'armée turque afin de ralentir sa progression le long du Danube. La seconde, défensive, consiste à interdire à l'ennemi le franchissement de la Váh, au nord du Danube, et de la Ràba, au sud (24).

 

La retraite.

Partant le 11 mai de Kittsee, le duc de Lorraine progresse prudemment et lentement en direction de Komárom où il arrive le 26 mai, ayant parcouru 130 km en 16 jours. Il effectue une reconnaissance de la place forte d'Esztergom, mais, apprenant le 30 mai les intentions du commandement ottoman, il décide d'aller assiéger Neuhaeusel. Sa mésentente avec le margrave de Bade fait échouer le siège de Neuhaeusel, qui ne dure que du 3 au 8 juin (25). Après avoir renforcé les garnisons de Györ et de Komárom, il se replie en direction de l'ouest. Sa tactique permet à l'armée ottomane de progresser rapidement et de s'emparer des petites places de Tata, Veszprém et Papa. L'armée turque opère de part et d'autre du Danube, qui est son axe logistique. Au nord, un corps de 30 000 hommes, Turcs et Mécontents, avance à hauteur du gros de l'armée. Au sud, le corps principal progresse en trois colonnes en direction de Vienne. Plus au sud, 20 000 Tatares de Crimée assurent la flanc-garde. Dès le 14 juillet, les Turcs encerclent Vienne, défendue par le général Rüdiger de Starhemberg tandis que l'armée impériale se replie toujours sur la rive nord du Danube et que la cour se réfugie à Linz, puis à Passau. Sur les arrières des Turcs, les forteresses impériales de Komárom, Györ, Presbourg et Wiener Neustadt fixent des unités turques. Après avoir regroupé ses forces le 23 juillet, le duc de Lorraine se rapproche de Presbourg. Le 29 juillet, il surprend les « Mécontents » près de Presbourg et les met en fuite, récupérant un important convoi de ravitaillement (26). Le 6 août, il installe son camp à une trentaine de km de Presbourg et envoie un plan d'opérations à l'empereur. Se maintenant au nord du Danube pour assurer la sécurité de ses communications en direction de la Pologne, il compte franchir le Danube à la fin du mois d'août et organiser une position défensive dans le Wienerwald. Le 24 août, Charles de Lorraine attaque un corps turc au nord du Danube et le bat à Langenzersdorf, le contraignant à se replier vers l'est (27). La concentration des troupes alliées va permettre d'envisager la bataille qui doit rompre l'encerclement de Vienne.

 

La levée du siège de Vienne.

A la fin du mois d'août, la plupart des contingents alliés rejoignent la région de Tulln. Le 31 août, le gros de l'armée polonaise effectue sa jonction avec l'armée impériale, suivi le 1er septembre par les troupes saxonnes. Le Père Marco d'Aviano parvient à convaincre Léopold 1er de confier le commandement des troupes alliées à Jean III Sobieski, homme de guerre expérimenté. Le 3 septembre, un conseil de guerre réuni à Stetteldorf décide de débloquer Vienne par l'ouest en partant du Wienerwald réputé infranchissable par des troupes, contrairement à l'avis du margrave de Bade qui proposait une manœuvre en vue d'une attaque au sud-est de Vienne. Les troupes alliées franchissent le Danube entre le 6 et le 8 septembre. Le 11 septembre, Jean III Sobieski réunit les commandants des grandes unités alliées sur le Kahlenberg pour leur indiquer son idée de manœuvre et fixer les objectifs à atteindre. Le dimanche 12 septembre, les Alliés attaquent l'armée turque installée à l'ouest de Vienne. Vers 16 heures, le duc de Lorraine lance une attaque, qui brise la résistance ottomane et permet à ses troupes de s'infiltrer sur les arrières turcs. Vers 17 heures, la charge des cavaleries polonaise et impériale contraint les Turcs à se replier en laissant 5 000 hommes sur le terrain (28). Le roi de Pologne et le duc de Lorraine n'engagent pas immédiatement la poursuite, qui aurait provoqué un désastre pour les Turcs (29). C'est seulement le 18 septembre que les troupes alliées reprennent leur progression en direction de l'est. Le 9 octobre, après un premier échec, Pàrkàny (Sturovo) est prise d'assaut, le 25, Esztergom capitule. Le 10 décembre, Leutschau (Levoca), chef-lieu de la région de Zips en Slovaquie, est libérée (30). Les troupes alliées gagnent leurs quartiers d'hiver.

 

La contre-offensive alliée en Hongrie

Léopold 1er décide d'entreprendre la reconquête de la Hongrie et de rejeter les Ottomans en direction du Sud-Est européen.

 

La campagne de 1684.

Le 26 février 1684, le duc de Lorraine décide que l'objectif de la prochaine campagne sera Buda, malgré les conseils de prudence qui lui sont donnés. L'ambassadeur de France à Vienne écrit : « L'entreprise du siège de Buda est grande et hardie, bien des gens ne croient pas que M. le Prince de Lorraine doive l'entreprendre » (31). Après avoir concentré son armée à Esztergom le 20 mai 1684, le duc de Lorraine s'empare de Višegrad puis, le 20 juin, bouscule un corps de 20 000 Turcs près de Vác. Le 8 juillet, les Impériaux occupent Pest et entreprennent le siège de Buda le 14 juillet (32). Mais il doit être levé à la fin du mois d'octobre car l'armée impériale est décimée par les maladies. En quelques semaines 20 000 hommes et 30 000 chevaux meurent devant Buda (33). L'échec du siège de Buda est imputé au duc de Lorraine, mais l'empereur lui garde sa confiance (34).

 

La campagne de 1685.

Grâce à la trêve conclue à Ratisbonne avec la France, l'empereur peut repousser les offres de paix faites par les Turcs. Le Conseil de guerre envisage d'abord de prendre Buda, mais le duc de Lorraine doit se contenter d'un objectif plus limité (35) car la concentration des troupes alliées ne peut s'effectuer que le 15 juin. Les Turcs viennent assiéger Višegrad et Esztergom. Les Impériaux assiègent Neuhaeusel à partir du 11 juillet. Le 16 août, le duc de Lorraine bat un corps turc à Tôt Megyer (Trvodosovce) et le 19 août Neuhaeusel est emportée d'assaut ; « La garnison a esté passé au fil de l'épée » (36). Au cours de l'automne, les Impériaux s'emparent d'Eperjes (Presov) et d'Ungvàr (Uzgorod) et 17 000 Mécontents font leur soumission à l'empereur. Seule la forteresse de Munkàcs (Mukacevo) résiste encore aux Impériaux en Slovaquie. Léopold 1er propose au prince de Transylvanie, Michel Apafi, de signer un traité d'alliance avec la maison d'Autriche, lui promettant de reconnaître l'indépendance de la Transylvanie (37).

 

La campagne de 1686.

L'année 1686 paraît plus favorable aux Impériaux en raison de la situation difficile de l'Empire ottoman attaqué par les armées de la Sainte Ligue et affaibli par la famine, la peste et les troubles intérieurs (38). Le duc de Lorraine décide d'assiéger Buda et, le 13 juin, l'armée impériale se met en route (39). Les généraux alliés sont en désaccord sur la conduite du siège (40). Trois assauts échouent les 13 et 27 juillet et le 3 août (41). Une armée turque de secours arrive le 8 août au sud de Buda, mais elle ne tente que des attaques limitées (42). Le 1er septembre, le duc de Lorraine donne ses ordres pour le dernier assaut. Le 2 septembre, après de violents combats au cours desquels, pour la première fois, la baïonnette emporte la décision (43), la citadelle de Buda est prise : « Buda e servitude in libertatem restituta ». Charles de Lorraine livre Buda au pillage et aux massacres. « Les Impériaux avaient passé au fil de l'épée tous les Turcs et tous les Juifs » (44).

Dans toute la Chrétienté, la nouvelle de la reconquête de Buda est accueillie avec beaucoup de joie. La prise de Buda a été facilitée par la situation intérieure de l'Empire ottoman dans lequel règne la disette et où éclatent des troubles, mais aussi par le manque d'agressivité de l'armée ottomane mal commandée. Elle a aussi été favorisée par la neutralité de la France et par la force considérable que représente la coalition des Etats chrétiens. En effet, à la fin d'août 1686, l'armée moscovite a pris Azov, les Polonais ont pénétré en Moldavie et les Vénitiens progressent en Morée (45). La prise de Buda permet aux Impériaux d'occuper la plus grande partie de la Hongrie.

 

La campagne de 1687.

Au début de 1687, les Turcs font des offres de paix sur les bases du traité de Vasvàr de 1664, mais elles sont rejetées par la Cour de Vienne. Le 19 avril, la Conférence secrète décide de poursuivre la guerre contre la Turquie. Une rivalité entre le duc de Lorraine et l'électeur Max-Emmanuel de Bavière risque de compromettre la campagne. Max-Emmanuel opérera séparément avec son corps bavarois à l'est du Danube (46). De son côté, le duc de Lorraine cherche à s'emparer d'Osijek. Mais il se heurte à l'armée turque et doit se replier, le 20 juillet, pour se retrancher à l'ouest de Mohács (47). Le 12 août, l'armée turque attaque les positions impériales, mais elle est battue et perd 30 000 hommes (48). Exploitant rapidement ce succès, le duc de Lorraine fait occuper Osijek. En octobre, toute la moyenne Slavonie est libérée par les Impériaux. Avec le gros de ses troupes, le duc de Lorraine se porte, le 23 août, à l'est de Temesvar (Timisoara) avec l'intention de couper les communications entre la Transylvanie et l'armée turque. Puis le duc de Lorraine pénètre en Transylvanie et occupe Klausenbourg (Cluj Napoca) et Bistritz (Bistrija) tandis que la Diète transylvaine et le prince Apafi s'enfuient à Hermannstadt (Sibiu) (49). Sans l'appui des Turcs, Michel Apafi ne peut résister aux Impériaux. Le 27 octobre, par le traité de Blasendorf (Blaj), Michel Apafi accepte l'entrée des troupes impériales dans 12 forteresses transylvaines, s'engage à approvisionner une partie importante de l'armée impériale et à verser 700 000 florins à l'empereur (50). En échange, le duc de Lorraine garantit la sécurité de la personne du prince et de sa famille, la liberté religieuse et les privilèges locaux. Cette action du duc de Lorraine procure à l'empereur plus d'avantages qu'il n'en réclamait un an plus tôt. Le 9 mai 1688, par le traité d'Hermannstadt (Sibiu), la Transylvanie est placée sous le protectorat de Léopold 1er.

En quatre ans, les Turcs ont été rejetés à 350 km au sud-est de Vienne grâce aux victoires remportées par le duc de Lorraine. Le but de la prochaine campagne doit être la prise de Belgrade. Mais la rivalité entre le duc de Lorraine et l'électeur de Bavière divise le Conseil de guerre et la famille impériale. Max-Emmanuel refuse de servir sous les ordres du duc de Lorraine et menace de ne pas renouveler son traité d'alliance avec l'empereur qui arrive à expiration en janvier 1688. Léopold 1er a le choix de renvoyer son beau-frère ou de perdre l'alliance de son gendre. A la fin de mai 1688, le duc de Lorraine est gravement malade et n'est plus en mesure de diriger la campagne. L'empereur peut nommer Max-Emmanuel de Bavière commandant en chef en Hongrie en juillet. Il prendra Belgrade le 6 septembre 1688.

Léopold 1er, fort de ses victoires en Europe centrale, accepte de conduire la guerre sur deux fronts malgré l'avis du duc de Lorraine, qui s'y oppose énergiquement. Cependant le duc de Lorraine commande les forces impériales sur le Rhin en 1689. Il assiège Mayence, qui capitule le 8 septembre, et s'empare de Bonn le 12 octobre. Malgré ses différends avec l'électeur de Bavière, il doit reprendre le commandement en chef des troupes impériales sur le Rhin en 1690.

Mais le duc de Lorraine n'aura pas la chance de conduire la campagne de 1690, ni de pouvoir régner sur ses duchés de Lorraine et de Bar, car il meurt à Wels le 18 avril 1690 en se rendant à la Cour de Vienne. C'est seulement en 1697 que la paix de Ryswick rendra les duchés de Lorraine et de Bar à son fils Léopold.

 

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NOTES

(1)       Archives du ministère des Affaires étrangères (AE), Paris, Correspondance politique (CP), Turquie, Vol. 16, fol. 79.

(2)       Ibid., fol. 366.

(3)       Ibid., fol. 408.

(4)       Ibid., fol. 416.

(5)       Général   Asjr   Arkayin,   « The   second   Siège   of Vienna   (1683)   and   its   conséquences », Revue internationale d'histoire militaire, n° 46, Ankara, 1980, p. 109.

(6)       Alois Veltzé, Ausgewahlte Schriften des Raimund Fùrsten Montecuccoli, Vienne,1900, t. IV, p. 104-106.

(7)       AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 55, fol. 182.

(8)       J. Nouzille, Le prince Eugène de Savoie et les problèmes des confins militaires autrichiens 1699-1739, Thèse de doctorat d'Etat, Strasbourg, 1979, p. 235-259.

(9)       Alfons von Wrede, Geschichte der k. u. k. Wehrmacht, Vienne, 1898-1900, t. V, p. 192.

(10)     R. Lorenz, Tûrkenjahr 1683, Vienne, 1934, p. 170.

(11)     M. Braubach, Prinz Eugen von Savoy en, Munich, 1963, t. I, p. 9. AE, Paris, CP, Autriche, fol. 39, Lettre du 13 août 1683.

(12)     J. Nouzille, op. cit., p. 130.

(13)     J. Maurer, Cardinal Graf Kollonitsch, Primas von Ungarn, sein Leben und Wirken, Innsbruck, 1887, p. 192.

(14)     G. Benaglia, Ausfùhrliche Reisebeschreibung von Wien nach Constantinopel und wieder zurùck in Teutschland, Francfort, 1687, p. 100. AE, Paris, CP, Autriche,

Vol. 56, fol. 50.

(15)     Bibliothèque nationale (BN), Paris, Manuscrits français (Ms Fr) 24482, fol. 40-45.

(16)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 56, fol. 77.

(17)     H. Urbanski, Karl von Lothringen, Oesterreichs Tûrkensieger, Vienne, 1983, p. 97. AE, Paris, CP, Turquie, Vol. 18, fol. 303.

(18)     Encyclopédie de l'Islam, Nouvelle édition, Harb (guerre), t. III, p. 195-199.

(19)     T. M. Barker, Doppeladler und Halbmond, Entscheidungsjahr 1683, Graz, 1982, p. 211.

(20)     P. Wentzcke, Feldherr des Kaisers, Leben und Taten Herzog Karls V. von Lothringen, Leipzig, 1943, p. 157.

(21)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 50, fol. 60.

(22)     T. M. Barker, op. cit., p. 183-184.

(23)     J.P. Spielman, Léopoldl., Zur Macht nicht geboren, Graz, 1981, p. 95.

(24)     BN, Paris, Ms Fr 22482, fol. 5.

(25)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 54, fol. 355.

(26)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 56, fol. 31-32.

(27)     Ibid., fol. 65.

(28)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 56, fol. 92 et 103.

(29)     AE, Paris, CP, Turquie, Vol. 17, fol. 540.

(30)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 56, fol. 126, 129 et 158.

(31)     AE, Paris, CP, Autriche, fol. 159.

(32)     Ibid., fol. 158.

(33)     Ibid., fol. 256.

(34)     Biographien k.k. Heerfùhrer und Générale, Vienne, 1888, p. 19.

(35)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 58, fol. 433.

(36)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 59, fol. 32.

(37)    J. Duldner, Zur Geschichte des Ueberganges Siebenbûrgens unter die Herrschaft des Hauses Habsburg, in Archiv des Vereines fur Siebenburgische Landeskunde, Neue Folge, 27. Band, 1. Heft, Hermannstadt (Sibiu), 1986, p. 408-450.

(38)     AE, Paris, CP, Turquie, Vol. 18, fol. 35.

(39)     AE, Paris, CP, Autriche, Vol. 59, fol. 227.

(40)     Ibid., fol. 276.

(41)     Ibid., fol. 268-271 et 294-303.

(42)     Ibid., fol. 324-330.

(43)     Paul Wentzcke, op. cit., p. 271.

(44)     AE, Paris, CP, Turquie, Vol. 18, fol. 356.

(45)     Ibid., fol. 319-334.

(46)     J.P. Spielman, op. cit., p. 120.

(47)     BN, Paris, Ms Fr 7169, fol. 244-246.

(48)     BN, Paris, Ms Fr 7170, fol. 89-91.

(49)     J.P. Spielman, op. cit., p. 121.

(50)     K. Benda, Magyarorszâg tôrténeti kronolôgiâja, Budapest, 1982, p. 510.

 

Sources : Les Habsbourg et la lorraine – Presse universitaires de Nancy – 1988.

 

 

LA TURQUIE N’EST

 

PAS EUROPEENE !

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Le couronnement de Julien (Empereur)

220px Prêtre de Sérapis Musée de Cluny

 

En moins d'un siècle, la religion nouvelle, de persécutée, va devenir quasi officielle. Constantin le Grand, partant des Gaules, vers 312, a pris la croix pour emblème alors qu'il s'ouvrait, dans le massacre et le sang, la route vers le pouvoir suprême. Il ira jusqu'à Byzance qui désormais portera le nom de Constantinople. Impitoyable à ses rivaux, le premier empereur chrétien n'est point exactement le pieux héros que la tradition révère, ni le meilleur exemple des vertus théologales. Ce converti tout-puissant, qui assistait en évêque du dehors au concile de Nicée, n'en faisait pas moins assassiner sa femme, son fils, son beau-père... Un vrai repas de famille!

Les chrétiens semblent, en sortant des catacombes, élargir les fissures qui déjà sont inscrites dans le grand édifice romain, et qui vont précipiter sa décadence. Empire trop vaste, dont la capitale maintenant est à l'autre bout de l'Orient, et dont la couronne, constamment aux enchères, est l'objet de sanglants règlements de comptes entre des ambitions rivales, trop de nations dissemblables le composent, trop de mercenaires, levés dans des régions mal pacifiées, forment ses exigeantes armées, tandis que de géantes vagues de peuples, d'énormes migrations de races, parties d'Asie et se repoussant de proche en proche à travers l'Europe orientale, viennent battre de leur inquiétant ressac les frontières du Danube et du Rhin. Et voici que les esprits à présent sont partagés, à l'intérieur de l'Empire, entre deux religions, l'ancienne qui tolère toutes les autres, la nouvelle qui exclut toute rivale.

Le Dieu des chrétiens sème-t-il partout le feu punisseur ? Quand Rome flambait, au temps de Néron, les disciples de Pierre et de Paul criaient joyeusement que la vengeance divine s'abattait sur la ville, nouvelle

Babylone est le réceptacle universel des péchés. Mais la petite Lutèce, qu'avait-elle fait qui méritât si grande affliction ? Elle aussi est ravagée par les flammes. Les incendies détruisent toute sa belle rive gauche; et comme les temps ont cessé d'être prospères, comme le commerce, qu'il soit par voie d'eau ou de terre, s'est ralenti du fait de l'insécurité générale, des mouvements de troupes, des levées d'hommes, des séditions, des guerres que se livrent les prétendants à l'Empire, et des menaces d'invasion, on ne reconstruit pas. On préfère planter des vignes autour des thermes écroulés ou des temples calcinés. La population s'entasse dans l'île, dans la Cité, où l'on surélève les maisons.

Mais, si les ressources et les profits ont diminué, il n'en va pas de même des impôts, bien au contraire. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Parisiens vitupèrent le fisc et ses percepteurs... Des grands corps d'administration romains, il ne reste guère d'actifs et d'efficaces, trop efficaces, que les collecteurs d'impôts qui pressurent le pays et, ajoutant à tant de maux divers, le poussent à la pire détresse.

En février 358 arrive à Lutèce un porteur d'espoir.

Il a vingt-cinq ans. Il se nomme Julien et il est revêtu du titre de César qui désigne, depuis Dioclétien, l'héritier reconnu du trône impérial. Jules... César... ces noms-là, qui se trouvent une seconde fois unis à quatre cents ans de distance, sont décidément fastes pour la ville. Arrêtons-nous un instant à considérer celui qui fut comme le deuxième fondateur de Paris. Sa mémoire le mérite.

Flavius Claude Julien César, neveu de Constantin le Grand et cousin de l'empereur Constance II — son beau-frère également, car il lui a fallu épouser, pour raison d'État, la sœur de Constance, Hélène —, est le seul survivant d'une famille où l'on ne meurt jamais de vieillesse et rarement de maladie, où le fratricide, l'infanticide, le parricide, le népoticide, sont du plus courant usage.

Les fils de Constantin, afin d'écarter toute éventuelle concurrence au trône, ont fait disparaître leur entière parenté. Constance est le dernier vainqueur de cette hécatombe dont Julien est l'unique rescapé.

Le pouvoir impérial n'en est pas moins menacé, car chacun pense à la succession et certains même n'attendent pas qu'elle soit ouverte. C'est le temps des tout chef d'armée, s'il a un peu la vocation d'aventurier, peut espérer être proclamé par ses troupes, et les plus grandes batailles du siècle se livrent entre l'empereur et ses généraux. N'a-t-on pas vu un officier germain, Maxence, revêtir la pourpre, à Autun, et prendre le gouvernement des Gaules et de l'Occident, obligeant Constance à accourir de Constantinople pour l'écraser en Pannonie et le poursuivre jusqu'à Lyon ? N'a-t-on pas vu, plus récemment, un chef franc, Silvanus, maître de l'infanterie, être investi de la dignité d'empereur, et régner vingt-huit jours, du côté de Cologne?

Julien a passé sa jeunesse dans diverses résidences surveillées de Grèce et d'Italie. Instruit dans la foi chrétienne, il l'a rapidement rejetée pour revenir avec enthousiasme à la pratique des cultes anciens. Y a-t-il été poussé par les trop beaux exemples de charité et d'amour du prochain que lui fournissait sa famille? Ou bien par le dégoût des conflits et des intrigues qui divisaient le clergé de la religion nouvelle où déjà fleurissaient les schismes et où chacun décrétait son voisin d'hérésie? Plus certainement, Julien, pénétré de la philosophie hellénique qu'il a longuement étudiée au cours de ses exils, est retourné vers la religion qu'on appelle païenne comme vers l'expression la plus haute de cette philosophie. En outre, d'un point de vue politique, il distingue dans le christianisme un principe contraire aux fondements de l’imperium romain et donc funeste à sa conservation.

Le souvenir de Julien César souffre, et jusqu'à nos jours, du sinistre surnom d'Apostat dont les premiers historiens de l'Église l'ont, bien à dessein, affublé. Le titre de Restaurateur lui eût mieux convenu.

Ce jeune homme, plus adonné aux lettres que préparé à l'art militaire, et qui continuera, sous sa tente, au cours de ses campagnes, d'écrire des épigrammes, des pages de mémoires, un essai sur les dogmes ou des odes au soleil, balaie, dans l'a première année de son commandement, les Alamans, depuis les Vosges jusqu'à Cologne. Mais il manque de périr surpris dans Sens, jusqu'où une masse d'Alamans s'est avancée et l'assiège. La seconde année, il remporte la décisive victoire de Strasbourg, où il écrase les Francs et les Alamans, ensemble, et les chasse de la rive gauche du Rhin qu'ils occupaient largement.

Etrange époque où l'on ne distingue plus la ligne de partage des peuples, des pouvoirs, des consciences! Les tribus franques sont parmi les envahisseurs ; mais les unités qui les repoussent sont constituées en grande partie de Francs. L'invasion des Barbares ? Elle est moins due aux Barbares eux-mêmes qu'à l'empereur Constance qui leur a ouvert les chemins de la Gaule afin de faire obstacle à ses généraux révoltés. Les Barbares ayant trop bien répondu à l'invitation, Constance a chargé Julien de les repousser. Mais ce faisant, souhaite-t-il leur défaite ou bien celle de son héritier désigné ? Julien découvre que certains de ses officiers trahissent ses ordres, pensant ainsi complaire à l'empereur.

Mais enfin Julien César est victorieux, et de ses ennemis et de ses amis. La Gaule a retrouvé sa frontière rhénane, comme aux temps heureux d'Auguste ou de Trajan; les postes en sont tenus par des garnisons loyales.

A l'intérieur, la prospérité revient avec la sécurité. Julien transporte son gouvernement dans la civitas parisiorum, comme César y avait installé l'assemblée de la Gaule, et pour les mêmes raisons.

La crainte des invasions venues de l’est date, chez les Parisiens, de ce temps-là. Les Alamans étaient arrivés jusqu'à vingt-cinq lieues de Lutèce; les Parisiens accueillent avec gratitude le prince lettré qui a écarté d'eux une si proche menace. Julien se révèle aussi sage administrateur qu'il s'est montré grand capitaine. S'attaquant aux abus des collecteurs d'impôts, il parvient à réduire les taxes des deux tiers. Dès lors la Gaule entière n'a plus assez de voix pour chanter ses louanges.

A Lutèce de nouveau on pêche à la ligne le long des berges; les nautes sillonnent le fleuve, pilotant leurs barques chargées de céréales, de vins, de laines et de cuirs qu'on décharge aux entrepôts; et l'on extrait de nouveau la pierre à bâtir des carrières du mont Parnasse et de la vallée de la Bièvre.

Julien séjourne à Paris trois années, ou plutôt trois hivers, entre ses campagnes et ses inspections. Il passe ses jours à gouverner et une grande partie de ses nuits à rédiger ses œuvres, dans une chambre volontairement sans feu.

Plus tard, il écrira avec nostalgie : « Je me trouvais dans ma chère Lutèce — c'est ainsi qu'on appelle dans les Gaules la ville des Parisiens. Elle occupe une île au milieu de la rivière; des ponts de bois la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue ; telle elle est en été, telle elle demeure en hiver; on en boit volontiers l'eau très pure et très agréable à la vue... »

II louera la douceur du climat, encore qu'il vît un jour, des fenêtres du panatium, la Seine « charrier des glaçons comme des carreaux de marbre » ; il apprécie la qualité des vignes et l'art qu'ont les Parisiens « d'élever des figuiers en les enveloppant de paille de blé comme d'un vêtement pour les mettre à l'abri de l'intempérie des saisons ».

Paris oubliera vite les bienfaits de Julien, et jusqu'à son nom. Mais de même qu'un enfant demeure toujours marqué d'avoir vécu un moment auprès d'un parent sage, puissant et riche, de même Paris se souviendra, inconsciemment, d'avoir été pendant trois ans le siège véritable de l'Empire romain d'Occident ; il gardera des réflexes de cité dirigeante, un comportement de ville capitale.

Mais Byzance s'inquiète de la croissante et générale popularité de Julien. Pour l'affaiblir, on lui retire d'abord son principal adjoint et plus loyal ami, le questeur Salluste, un Gaulois. Puis un légat de l'empereur, délivrant ses instructions par-dessus la tête du César, vient pour prélever plus de la moitié des armées commandées par Julien et les diriger vers l'Orient. Les populations s'affolent d'être à nouveau laissées sans défense devant les dangers d'invasion. Dans les rues, on supplie les légionnaires de rester; les femmes tendent leurs enfants aux soldats qui défilent, et qui souvent en sont les pères.

Les unités s'agitent, principalement les corps germains et francs qui ne se sont enrôlés qu'à la condition qu'ils n'auraient pas à franchir les Alpes. D'une tribune dressée au Champ de Mars, où les troupes déplacées ont été rassemblées avant le départ pour une ultime parade, Julien s'emploie à calmer ses hommes ; mais plus il les exhorte, leur conseille l'obéissance, accueille leurs plaintes avec compréhension, plus leur fureur s'exaspère d'être arrachés à un si bon chef. Le soir l'émeute éclate. Les soldats insurgés prennent leurs armes et viennent cerner le palais, hurlant : « Julian! — Augoustous! Julian! — Augustous! » « Julien Auguste! » C’est-à-dire : « Julien empereur! »

Les hommes qui accèdent aux hautes charges d'État ont coutume de protester qu'ils ont cédé à la pression de leurs amis et au devoir qu'on leur en faisait. Pour une fois ce fut vrai. Jamais prince ne se trouva devant un choix plus clair et plus immédiat entre le pouvoir suprême et la mort. Car les soldats l'eussent sûrement massacré si, refusant, il les eût trahis.

Toute la nuit pourtant, Julien hésite, méditant devant une fenêtre ouverte, demandant à Jupiter, « maître des rois et de la planète qui distribue les pouvoirs », de lui inspirer sa décision. Donnait-elle, cette fenêtre, sur le pilier des nautes ? Au matin, il sort du palais. Des milliers de voix lui réclament réponse. Il tente encore d'apaiser les troupes, assurant qu'il obtiendra pour elles la compréhension et la clémence de l'empereur. Mais on ne veut d'autre empereur que lui. On l'élève sur un bouclier de fantassin. Pour la première fois un empereur romain était hissé sur le pavois, à la mode franque. Et cela se passait sur le sol même qui forme le parvis de Notre-Dame!

Comme on ne trouvait pas de diadème pour couronner Julien, on lui suggéra d'emprunter celui de son épouse. Julien refusa de commencer son règne sous une parure de femme. Quelqu'un proposa qu'on se servît d'une pièce de harnachement en argent doré, qui ornait le poitrail d'une monture d'officier. «Je ne veux pas non plus, répondit Julien, d'une parure de cheval. » Finalement ce fut le collier d'or dont était décoré un porte-enseigne — une cravate de commandeur, en somme — qu'on lui serra autour du front.

Les mêmes troupes qui s'étaient si violemment opposées au départ se mirent en route joyeusement avec lui, en juillet 360, vers Constantinople. Les deux empereurs, l'un parti de Lutèce, l'autre de Syrie où il réprimait des troubles, avançaient à la rencontre l'un de l'autre, quand Constance mourut, désignant in extremis son rival comme son successeur légitime. Julien devait vivre deux ans encore pour finir, au retour d'une foudroyante campagne contre l'armée perse, mortellement blessé dans les déserts d'Asie qui avaient été, déjà, funestes à Alexandre le Grand. Il avait trente et un ans. Son destin illustra la règle qu'il s'était donnée : « Mieux vaut bien faire peu de temps que mal faire longtemps. »

Paris, oublieux Paris, où est le monument, la statue,                         

la place qui rappelle le souvenir de ton premier empereur, ton premier « bien-aimé », ce jeune homme qui te venait de Byzance, te sauva de l'invasion, te choisit pour gouverner et fut proclamé dans tes murs ? Ce « païen » fut meilleur prince, plus sage, plus avisé, plus humain, que beaucoup de cruels dévots.

Qu'on n'invoque pas l’éloignement des temps pour excuser pareille infidélité de la mémoire : quatre-vingt-dix ans à peine séparent Julien César de sainte Geneviève, moins qu'il ne s'en est écoulé depuis la guerre de 1870 jusqu'à nous.

Sources : Maurice Druon – Paris de César a saint Louis – Editions Hachette, 1964.

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L’agonie du vieux sud par Dominique Venner

 

Dans un de ses romans, William Faulkner dit de son héroïne qu'elle faisait partie de ces femmes du Sud qui, lorsqu'elles virent le général Sherman apparaître à l'écran dans le film Autant en emporte le vent, se levèrent et, soixante-quinze ans après la fin de la guerre de Sécession, quittèrent la salle... Cette attitude en révèle plus que bien des discours sur ce que fut, dans la mémoire du Sud, la marche de Sherman à travers la Géorgie. Dominique Venner, auteur d'un excellent ouvrage sur cette question, Le Blanc Soleil des vaincus (éditions de la Table ronde), nous explique que le général n'hésita jamais devant la « guerre totale », détruisant les habitations, brûlant les récoltes et massacrant le bétail.

Sherman s'est avancé vers Atlanta avec 100 000 hommes et 254 canons. En face, le général Joseph Johnston, Old Joe, n'en dispose que de 61 000, loqueteux et affamés.

Johnston se battra comme un lion rusé, le dos à la ligne de chemin de fer qui mène à Atlanta. Son infériorité ne lui permet pas d'attaquer, mais, dans la défensive, il est redoutable. Sherman le constate à ses dépens. Aussi le nordiste déborde-t-il constamment les positions sudistes, tandis que Johnston se reforme aussitôt afin d'occuper une nouvelle position avant l'arrivée de son adversaire. Ces combats ressemblent étrangement à ceux qui ont opposé Lee et Grant du Wildernen à Cold Harbour. Cette retraite pugnace est effectuée de main de maître, avec des hommes harassés qui marchent et se battent le ventre creux. En cinq batailles, Johnston a infligé à son adversaire des pertes cinq fois supérieures aux siennes : 45 000 contre 10 000. A ce rythme, il pourra bientôt livrer bataille avec des chances de vaincre.

 

Atlanta va payer

C'est à ce moment qu'il est destitué. Jefferson Davis est affolé par cette retraite constante dont il ne comprend ni le sens ni la portée. Mais l'inimitié des deux hommes n'est pas étrangère à cette décision catastrophique. En remplacement de Johnston, le président désigne le général Hood, le plus jeune des commandants d'armée, qui s'est fait une réputation de grande combativité. Malheureusement, il est moins avisé que brave.

Mal accueilli par une armée fidèle à son ancien chef, Hood commet immédiatement la faute que Johnston a évitée. Le 29 août 1864, il attaque en situation d'infériorité et se fait battre. La bataille dure deux jours. Le 1er septembre, Hood est contraint d'abandonner Atlanta en brûlant ses dépôts.

Sherman a gagné. Atlanta va payer. Il donne l'ordre à la population d'évacuer la ville. Toute la population sans exception. Les vieux, les malades, les blessés, comme les enfants et les femmes. Beaucoup mourront.

Le 3 septembre, Sherman a télégraphié à Washington : « Atlanta est à nous. »

Cette nouvelle est saluée dans le Nord par une explosion de joie populaire. Lincoln ordonne des prières d'action de grâce. Grant, lui-même, profite de la victoire de son second. Le 9 septembre, il rend publique une lettre qui justifie sa tactique : « Les rebelles ont maintenant leur dernier homme sous les armes. Un homme perdu par eux ne peut être remplacé. Ils ont également dépouillé le berceau et la tombe pour rassembler leur armée actuelle. Outre ce qu'ils perdent dans les escarmouches et les batailles, ils perdent, par suite de la désertion ou d'autres causes, au moins un régiment par jour. Avec cette saignée, la fin n'est pas loin, si seulement nous voulons rester fidèles à nous-mêmes. » Pendant que Lincoln exploite à son profit le retournement de l'opinion, Sherman prépare son nouveau bond en avant. Son objectif est de marcher vers l'est jusqu'à la mer, d'atteindre Savannah, puis de remonter vers le nord pour prendre Richmond à revers. Le plan de destruction du Sud conçu en 1861 se réalise point par point.

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Géorgie, terre brûlée

Cette marche à la mer, marche de terreur et de destruction à travers la Géorgie, ne se heurtera à aucun obstacle. Sur l'ordre de Jefferson Davis, le général Hood abandonne Sherman à lui-même, car on ne peut imaginer l'opération audacieuse que ce dernier prépare. Hood poussera donc vers le Tennessee afin de menacer d'invasion les États du Nord-Ouest. Ce plan n'est pas dépourvu d'habileté et il jettera une grande alarme à Washington. Mais l'armée de Hood est faible, épuisée et démoralisée. Le 15 septembre, elle sera défaite près de Nashville dans le Tennessee.

Sherman est libre de ses mouvements. Le seul homme qu'il puisse craindre, Forrest, est engagé dans le Mississippi. Cette marche à la mer, dont l'intérêt proprement militaire est faible, aura des conséquences politiques capitales. Les ravages effroyables que les colonnes nordistes accumuleront systématiquement, frapperont de terreur la population du Sud.

Le 16 novembre 1864, Sherman brûle Atlanta. La marche de 300 miles commence sous de bons auspices. L'armée avance comme un gigantesque râteau de 60 miles de large. Les troupes marchent de 7 heures à midi, puis elles s'installent, c'est-à-dire qu'elles pillent. L'ordre spécial de marche a prévu : « L'armée s'approvisionnera sur le pays ». Par prudence, Sherman se fait suivre d'un convoi de ravitaillement de 2500 chariots.   Mais les vivres qu'ils transportent ne seront pas utilisés. La riche Géorgie y pourvoit.

Les récits des habitants se ressembleront tous dans leur horreur. Toutes les armées qui pillent perdent leur discipline. C'est une loi inévitable. L'armée de Sherman y échappe d'autant moins que les « remplaçants » qui la composent comptent nombre de droits communs, sans parler des contingents noirs, avides d'humilier leurs anciens maîtres.

Les femmes de la Géorgie affrontent cette épreuve avec un courage et une dignité qui en imposent aux pillards eux-mêmes. Si l'on détruit pour le plaisir, et ce plaisir est toujours grand, si l'on vole l'argenterie, les bijoux, les tableaux, les bibelots, si l'on met le feu à ce que l'on ne peut emporter, les cas de viols et de meurtres sont rares.

 

soldats confédérés

 

Un rebelle n'a aucun droit, pas même de vivre

Après le passage de cette force de destruction, il ne subsiste qu'un désert. Les habitants ont perdu tous leurs moyens d'existence. Les champs sont dévastés, les arbres abattus, le bétail emmené ou tué. Souvent les plantations et les fermes sont incendiées. Il ne subsiste que des cheminées noircies brandies contre le ciel. Les voies ferrées sont démantelées et les rails tordus au feu.

Le 24 décembre 1864, Sherman entre dans Savannah, qui est pillé. Il repartira le 1er février avec 60 000 hommes, avec l'intention de rejoindre Grant devant Richmond. Son itinéraire passera par la Caroline du Sud, berceau de la sécession.

Alors la haine et la vengeance ne connaissent plus de limites. Sherman a proclamé qu'« un rebelle n'a aucun droit, pas même de vivre, sinon avec notre permission ». Avant d'entrer dans Columbia, la capitale de l'État, il écrit : « L'armée tout entière brûle d'un insatiable désir de tirer vengeance de la Caroline du Sud et je tremble presque en pensant au sort qui l'attend, mais je crois qu'elle mérite tout ce qui lui est réservé. »

Ce qui s'est passé en Géorgie n'est rien en comparaison de ce que va souffrir la Caroline du Sud.

Une immense fumée et la lueur rouge de l'incendie annoncent l'arrivée des Yankees. Le 17 février, Sherman entre à Columbia. Le soir même la ville est en flammes. Les soldats ivres pillent les maisons et molestent les habitants avant de fuir. Les plus bas instincts, encouragés par l'impunité, l'envie et la vengeance, se déchaînent.

Le lendemain, Sherman fait détruire tous les bâtiments publics qui ont résisté à l'incendie.

Le port de Charleston, que les nordistes n'avaient jamais pu prendre, Charleston où fut tiré le premier coup de canon de la guerre, est mis à sac. Les destructions dans cette ville de très vieille culture seront irréparables.

En Caroline du Nord, une armée improvisée se forme sous le commandement de Joseph Johnston, pour tenter de barrer la route à ces furieux.

 

Lee's Misérables

Depuis la réélection de Lincoln, le général Lee ne nourrit plus d'illusion sur le sort du combat. Il sait que la partie est perdue. Il fait part de cette conviction au président Davis, parce que tel est son devoir. Pour ses hommes et ses subordonnés, il reste le symbole de l'espérance. Son devoir de soldat est de combattre jusqu'à l'épuisement complet de ses forces. Il n'est pas dans sa nature de s'y soustraire. Pourtant, cet épuisement définitif est proche. L'hiver devant Richmond est une torture atroce. Depuis la dévastation de la vallée de la Shenandoah par Sheridan, les dernières sources de ravitaillement sont taries. La famine, la vraie famine, celle dont on meurt, frappe la capitale et ses défenseurs. Le général Lee n'accepte pas d'autre régime que celui de ses hommes. Il reçoit un jour un invité à sa table. L'unique morceau de viande est si petit que personne n'ose se servir. Il distribue autour de lui les vêtements chauds que lui font parvenir les habitants.

Les soldats qui ont lu le roman de Victor Hugo, Les Misérables, en font un jeu de mots et se baptisent eux-mêmes les Lee's Misérables, les misérables de Lee. Ils s'efforcent de rire de leur détresse. « Dans cette armée, disent-ils, un trou dans la culotte indique un capitaine. Deux trous un lieutenant et quand tout le fond est parti c'est que le propriétaire du pantalon est un soldat. »

Les nordistes accuseront plus tard le Sud d'avoir martyrisé leurs prisonniers, notamment au camp d'Andersonville, en les faisant lentement mourir de faim. De fait, ces prisonniers meurent lentement de faim. Comme les soldats de Lee. Ils reçoivent la même ration !

 

Une seule condition

Le 6 février 1865, le Congrès confédéré décide de nommer le général Lee au commandement en chef des armées du Sud.

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Cette mesure tardive ne peut avoir aucune portée pratique, les armées n'existant plus.

A l'aube du 25 mars 1865, les sudistes tentent de faire une percée dans les lignes nordistes, en avant de Richmond. La première partie de l'opération réussit, mais les hommes sont si affaiblis qu'ils s'effondrent sur le sol et ne peuvent poursuivre l'assaut

Lincoln et Grant veulent en finir. Le samedi 1er avril, les nordistes lancent une attaque générale. En face, il n'y a plus que des fantômes. La première ligne est enfoncée. Le lendemain, Lee reconstitue ses défenses, mais leur rupture est une question d'heures. Il télégraphie à Richmond pour que le gouvernement se prépare à évacuer la capitale.

Le président Davis assiste au service religieux de l'église Saint-Paul lorsque le message de Lee lui est remis. Il quitte aussitôt son banc et sort avec dignité, sans trahir son émotion. A 23 heures, un train spécial emporte les membres du gouvernement vers Danville.

Dans la nuit, le général Ewell, qui protège encore la ville, reçoit l'ordre de se retirer. Richmond brûle. Les premiers nordistes entrent à l'aube dans la capitale jusqu'alors inviolée.

Au même moment, Lee abandonne Petersburg, après avoir détruit ses dépôts de munitions. Les quelques troupes qui lui restent n'ont pas mangé depuis trente-six heures. En haillons, avec, de-ci de-là, sur un membre, un linge ensanglanté, les soldats avancent encore. Le général veut rejoindre les montagnes à l'ouest de Lynchburg.

Le 7 avril 1865, Grant lui fait parvenir une note lui demandant d'effectuer sa reddition pour éviter des combats désormais inutiles.

Lee fait demander à l'adversaire ses conditions. Le lendemain, Grant répond : « La paix étant le premier de mes désirs, je n'insiste que sur une seule condition. Que les hommes qui auront capitulé ne pourront plus porter à nouveau les armes contre l'Union jusqu'à ce qu'ils aient été régulièrement échangés. »

Pour obtenir les conditions les plus favorables, Lee simule l'intention de poursuivre le combat, mais il accepte de rencontrer Grant.

Le 9 avril, ayant revêtu un uniforme neuf, ceint le sabre offert par la ville de Richmond, monté sur Traveler et suivi de son état-major, Lee se dirige vers les lignes fédérales. Il assumera lui-même l'épreuve de la reddition, bien qu'il eût « préféré mille morts ».

L'entrevue a lieu au hameau d'Appomattox Court House, dans la maison du major Mac Lean, où Grant attend son adversaire.

Le contraste est frappant entre les deux hommes. Face au général Lee, impeccablement sanglé dans son uniforme gris, Grant fait piètre figure dans sa tenue de troupe.

 

« Général, nous sommes-nous rendus ? »

L'accueil de Grant est déférent. Il s'efforce de rendre l'instant moins pénible. Il évoque des souvenirs communs de la guerre du Mexique. Après quelques instants, Lee doit lui rappeler la raison de leur rencontre. Il demande que ses hommes puissent emmener les mules et les chevaux pour reprendre les travaux des champs. Grant acquiesce. L'acte de reddition est rédigé et signé.

Au moment de remonter sur Traveler, le général Lee pose la tête sur l'encolure de son vieux compagnon. Il reste ainsi plusieurs secondes, prostré. D'un violent effort, il se reprend. Une fois en selle, il salue Grant, qui s'incline.

Lee s'éloigne vers ses lignes.

En le voyant, ses hommes l'acclament comme ils le font quand il passe dans leurs rangs, mais à voir ses traits bouleversés leurs cris s'étranglent. Ils hésitent pendant qu'il continue sa route. Puis, d'un mouvement spontané, ils s'élancent vers lui.

—        Général,   nous   sommes-nous rendus ?

La question le gifle en pleine face. Il essaie d'avancer mais ils l'entourent, leurs visages faméliques et leurs regards en délire tendus vers lui. Il doit s'arrêter. Les mots lui sont une torture :

—        Soldats,   nous avons combattu ensemble et j'ai fait ce que j'ai pu pour vous. Vous serez tous relâchés sur parole et vous pourrez rentrer chez vous.

Il veut encore parler, mais il ne peut articuler qu'un difficile : « Au revoir, au revoir... »

Des larmes coulent sur ses joues hâlées, tandis qu'il s'éloigne sans voir où mènent les pas de son cheval.

D. Venner

Sources : Histoire Magazine – N°22 1981.

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Août 1936 : le siège de l’Alcazar de Tolède.

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L'été 1936 voit exploser toutes les haines accumulées en Espagne depuis plusieurs années. Le 18 juillet, le général Franco a lancé depuis le Maroc un appel à l'insurrection nationale contre le gouvernement de Madrid. Sur tout le territoire, les officiers nationalistes ralliés au pronunciamiento s'efforcent de se substituer aux autorités républicaines en s'appuyant sur une partie de l'armée, sur la Guardia civil et sur les militants carlistes ou phalangistes. Le mouvement échoue à Madrid, à Barcelone, à Valence et à Malaga ; mais Mola et ses « requêtes » réussissent à prendre le contrôle de Pampelune, de Burgos et de la Vieille Castille. Au sud de la péninsule, Queipo de Llano a pu faire occuper Séville grâce à un coup de bluff monumental, alors que l'armée d'Afrique franchit le détroit de Gibraltar. Quelques semaines plus tard, la prise de Badajoz permet aux forces nationalistes du Nord et du Sud de réaliser leur jonction. Pour Franco, promu de fait chef du soulèvement après la mort accidentelle du général Sanjurjo, il faut maintenant marcher sur Madrid, dont la prise signifiera la victoire des insurgés ; mais avant de songer à la capitale, une autre mission attend les soldats de Yagüe et de Varela : ils doivent aller délivrer les défenseurs de l'Alcazar de Tolède, qui soutiennent depuis deux mois un siège qui demeurera l'épisode sans doute le plus célèbre de la guerre civile espagnole.

Quand le soulèvement nationaliste a éclaté, les officiers qui adhéraient au mouvement se sont mis sous les ordres du colonel Moscardo, commandant l'Ecole des cadets, l'un des principaux sanctuaires de la tradition militaire espagnole. Ce dernier va ainsi pouvoir disposer de six cents gardes civils, qui se refusent à reconnaître l'autorité du gouvernement de Madrid. Contrairement à ce que rapporte la légende qui a entouré par la suite la résistance de l'Alcazar, les jeunes élèves officiers n'y ont pris qu'une part insignifiante, pour la bonne raison qu'ils étaient presque tous en vacances dans leurs familles à ce moment de l'été. Seuls huit cadets se rallieront au mouvement. En quelques heures, le colonel Moscardo et le lieutenant-colonel Romero Basar, qui commande les gardes civils, ont pris le contrôle de l'ancienne capitale de l'Espagne ; mais il faut rapidement compter avec la réaction du gouvernement de Madrid.

Dans les souterrains de la citadelle

Celui-ci n'entend pas abandonner la ville aux insurgés, mais la pagaille et l'incohérence qui règnent dans le camp républicain durant les premiers jours de la guerre civile vont favoriser la tâche de ces derniers. Le 19 juillet, le général Riquelme demande la reddition du colonel Moscardo, mais, au même moment, le ministère de la Guerre, qui n'est sans doute pas au courant de la situation à Tolède, lui ordonne de se faire livrer le million de cartouches et les armes qui se trouvent à l'arsenal de la ville... pour les faire parvenir à Madrid. C'est une aubaine pour les insurgés, qui vont récupérer un armement impressionnant en se gardant bien de le remettre aux représentants du gouvernement républicain. La lutte est maintenant ouverte et gagne en intensité au fil des heures. Des miliciens venus de la capitale viennent renforcer les troupes loyalistes, obligeant les insurgés à chercher refuge dans l'Alcazar à partir du 22 juillet.

De nombreux sympathisants ont rejoint les gardes civils par crainte des représailles et ce sont parfois des familles entières qui sont venues s'abriter derrière les murs de la puissante forteresse. Près de deux mille personnes, dont un millier de combattants, vont ainsi devoir soutenir un siège qui durera plus de deux mois. L'espace disponible est considérable, d'autant plus qu'au début les insurgés occupent tous les bâtiments qui entourent la célèbre citadelle, notamment le gouvernement militaire au long duquel s'étend un passage voûté, l'écurie n° 4, qui sera le théâtre de très violents combats.

Durant les premiers jours on se préoccupa surtout d'assurer l'intendance ; il fallait pouvoir nourrir, durant une période qui s'annonçait assez longue, près de deux mille personnes, dont de nombreuses femmes et des enfants ; les vivres risquaient de manquer rapidement. Ayant appris qu'un magasin proche de l'Alcazar disposait de réserves non négligeables, ce qu'ignoraient apparemment les assiégeants, le colonel Moscardo mit sur pied des expéditions nocturnes qui permirent d'accumuler plusieurs centaines de sacs de blé dans les souterrains de la citadelle : de quoi tenir plusieurs semaines. Le rationnement de la nourriture fut établi dès le cinquième jour, mais ce n'est qu'au cours du mois de septembre que les assiégés commencèrent à souffrir de la faim. Les réserves d'eau étaient considérables et ne posaient pas de problème. Le handicap principal résidait dans l'isolement par rapport au monde extérieur. L'Espagne était en éruption, partout la guerre civile faisait rage, et les insurgés de Tolède, sans liaison radio, au début tout du moins, ne savaient rien de l'évolution de la situation au moment où les troupes de Yagüe marchaient vers Badajoz et où les carlistes de Mola triomphaient à Irun et à San Sébastian. On imagine l'angoisse de ces hommes et de ces femmes complètement coupés des autres forces nationalistes et dans l'incapacité totale de savoir s'ils avaient une chance de sortir vivants de la citadelle...

 

« Adieu, mon petit, je t'embrasse très fort »

Le 24 juillet, le colonel Moscardo reçoit un appel téléphonique du chef des miliciens de Tolède, les communications continuant à fonctionner entre l'Alcazar et la ville. Il apprend que son fils Luis a été arrêté et reçoit de son interlocuteur l'ultimatum de se rendre dans les dix minutes, faute de quoi l'otage sera exécuté. Le colonel ne veut rien entendre. C'est à ce moment que se place le dialogue demeuré fameux. Le chef milicien donne l'appareil au jeune Luis :

«Allô, papa!

—        Qu'est-ce qu'il y a, mon petit ?

—        Rien, papa ; ils disent qu'ils me fusilleront si tu ne te rends pas. »

Le colonel répète alors au geôlier du garçon que l'honneur militaire lui interdit d'envisager une reddition et demande à parler une dernière fois à son fils :

«Je crois qu'ils n'hésiteront pas à te fusiller.

—        Ils ne me feront rien. Que dois-je faire, moi ?

—        Recommande ton âme à Dieu. Aie une pensée pour l'Espagne et une autre pour le Christ-Roi. ,

—        Je ferai les deux. Je t'embrasse très fort, papa.

—        Adieu, mon petit, je t'embrasse très fort. »

Le 12 août, l'épouse du colonel Moscardo était arrêtée à son tour avec son plus jeune fils, Carmelo. Ils rejoignirent Luis en prison ; deux jours plus tard ce dernier fut exécuté, près de la synagogue du Transito, l'endroit de Tolède où l'on fusillait tous ceux qui étaient suspectés de sympathie pour le mouvement franquiste. La mère et le jeune frère de la victime seront délivrés par les troupes nationalistes lors de la libération de la ville dans les derniers jours de septembre.

Durant tout ce temps, la lutte pour l'Alcazar s'est intensifiée. Près de huit mille hommes ont été amenés à Tolède par le gouvernement républicain pour tenter de venir à bout de la résistance des assiégés. Après plusieurs jours d'isolement, ceux-ci, à force d'ingéniosité, ont réussi à remettre en état un poste radio, qui leur permet d'entrer en contact avec le Portugal, une liaison précieuse grâce à laquelle ils vont pouvoir suivre l'avance des troupes nationalistes, qui annonce la proximité de leur délivrance. Les conditions de vie deviennent difficiles : femmes, enfants et vieillards ont été mis à l'abri dans les souterrains ; le service médical et chirurgical, assuré par trois médecins militaires, dispose de moyens dérisoires et il sera rapidement impossible de réaliser des anesthésies pour opérer les blessés, dont certains devront être amputés dans les pires conditions. L'électricité est coupée et la lumière est fournie par de misérables lampes qui utilisent la graisse des chevaux, dont la viande vient régulièrement améliorer l'ordinaire, au début du siège tout du moins.

 

Le dévouement d'un pâtissier français

Pour entretenir le moral, le commandant Martinez Simancas rédige un petit journal intitulé L'Alcazar, qui informe les assiégés sur le déroulement des combats et leur permet de prendre connaissance de la situation générale dans l'ensemble du pays... quand la radio a réussi à capter les nouvelles de Lisbonne. La bonne humeur ne perd pas ses droits et il arrive même que les voûtes austères de la citadelle portent l'écho de quelque chant populaire, accompagné d'accents de guitare, certains soirs où la pression de l'ennemi se relâche quelque peu. Le millier de combattants disponibles n'est pas de trop pour assurer la défense, et les tours de garde sont longs et épuisants. A l'extérieur, les combattants rouges s'exercent à l'action psychologique ; ils encouragent les assiégés à se rendre en leur promettant la vie sauve, sans succès... La nuit, de puissants projecteurs interdisent maintenant toute sortie destinée à la récupération du ravitaillement ; il faudra survivre avec ce qui se trouve déjà dans la forteresse. Dans les tout derniers jours de juillet, l'un des assiégés réussit à gagner régulièrement l'extérieur pour rapporter de la farine. Il s'agit d'un Français, Isidore Clamagiraud (sa mère est espagnole), un pâtissier. Du 29 juillet au 8 août, il pourra mener à bien ses sorties nocturnes, mais il sera finalement pris par les miliciens et promis au poteau d'exécution. (La chance voudra que le consul de France, de passage à Tolède, puisse récupérer le pâtissier Isidore au moment où ses geôliers l'emmènent vers la synagogue du Transite pour le fusiller.) La résistance acharnée de l'Alcazar commençait à exaspérer les autorités de Madrid ; dans toute l'Europe, l'acharnement des assiégés suscitait une admiration incontestable, amplifiée par le fait que les défenseurs étaient présentés par les journalistes comme des « cadets », c'est-à-dire de jeunes élèves officiers. Le 14 août, Badajoz est tombé et l'espoir commence à renaître derrière les murailles de la citadelle. Les bombardements de l'aviation et, surtout, de l'artillerie républicaine, redoublent d'intensité, sans entamer sérieusement le moral des assiégés.

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« Tenez à tout prix »

Le 22 août, un avion venu des lignes nationalistes lance au-dessus de la forteresse un message du général Franco ainsi rédigé : « Du commandant de l'armée d'Afrique et du Nord. Aux braves défenseurs de l'Alcazar. Nous connaissons votre héroïque résistance et nous sommes en train de vous apporter la plus grande aide possible. Nous nous hâtons vers vous. En attendant, tenez à tout prix. Nous vous envoyons quelques secours. Vive l'Espagne ! » Les quelques boîtes de sucre et de chocolat qui ont été larguées représentent bien peu de chose, mais les défenseurs savent maintenant que les armées nationalistes songent à venir les délivrer. Le 30 août, on peut penser que l'issue est désormais proche. L'Alcazar, le journal des assiégés, annonce que les rouges ont été battus à Calzada de Oropesa par la colonne du général Yagüe, le vainqueur de Badajoz. Le 3 septembre, les nationalistes sont à Talavera de la Reina après avoir franchi trois cents kilomètres en deux semaines.

Les jours suivants, des aviateurs nationalistes survolent l'Alcazar et lancent de nouveaux messages. Le général Mola annonce qu'il s'approche de l'Escurial ; les jeunes filles de Burgos adressent une lettre aux « cadets », arrivée elle aussi par la voie des airs, où elles disent toute leur admiration.

Dans le camp républicain, on souhaite en finir le plus rapidement possible : la chute de l'Alcazar constituerait un choc psychologique susceptible de faire oublier la perte de Talavera, que le gouvernement de Madrid se refuse encore à annoncer. Le 8 septembre, le commandant Barcelo, qui dirige les opérations à Tolède, adresse un nouvel ultimatum aux assiégés, leur promettant la vie sauve s'ils acceptent de se rendre. Quelques heures plus tard, il demande au colonel Moscardo de recevoir le commandant Rojo, officier républicain qui fut instructeur à l'Alcazar et qui est respecté par les deux camps. Après deux heures de pourparlers dans la matinée du 9, le commandant redescend de la citadelle sans avoir rien obtenu. Les bombardements d'artillerie redoublent et les autorités de Madrid envoient de nouveaux renforts, alors que les avant-gardes nationalistes sont maintenant à vingt kilomètres de Tolède.

Le 11 septembre, les assiégeants consentent à autoriser la venue d'un prêtre, le chanoine de la cathédrale de Madrid, Enrique Vasquez Camarasa. On observe de part et d'autre un cessez-le-feu qui durera trois heures. Vers midi, le prêtre quitte l'Alcazar. Il ne peut que rendre compte de la détermination des nationalistes de tenir jusqu'au bout. Il a administré les sacrements aux grands blessés et aux mourants, mais il a aussi donné l'absolution à tous les défenseurs, dit la messe, donné la communion et baptisé un nouveau-né...

 

Un drapeau rouge sur Charles Quint

Les républicains, qui ont l'intention de faire sauter la forteresse, souhaitent une évacuation des femmes et des enfants. Le père Camarasa l'a fait savoir mais n'a obtenu qu'une réponse négative. Le soir du même jour, le commandant Rojo vient de nouveau parlementer et ce sont les femmes elles-mêmes qui lui signifient leur refus de quitter la forteresse, malgré les promesses de vie sauve qui leur sont faites. Une   tentative   supplémentaire   de L’ambassadeur du Chili, qui s'engage à prendre sous sa protection femmes et enfants, n'obtient pas plus de succès. Moscardo ne reconnaît que le gouvernement nationaliste de Burgos et demeure méfiant, sachant par expérience ce dont sont capables ses adversaires. Alors que la colonne Yagüe se renforce, les républicains vont tenter d'emporter la décision en faisant sauter l'Alcazar. Des mineurs asturiens ont amené du matériel qui leur a permis de creuser des galeries dans lesquelles sont accumulées des quantités impressionnantes de dynamite. Les assiégés peuvent repérer au bruit l'emplacement des fourneaux de mines, et les secteurs menacés sont évacués à temps. La population civile de Tolède est invitée à se retirer à quelques kilomètres de la ville et, le 18 septembre à 7 heures du matin, un mineur allume la mèche qui va déclencher l'explosion. Celle-ci est formidable, la tour du sud-ouest éclate littéralement. Dans les minutes qui suivent, les miliciens déclenchent l'assaut, certains que leurs adversaires sont écrasés sous les gravats. Déjà le drapeau rouge flotte sur la statue de Charles Quint quand les défenseurs, jaillissant littéralement des ruines, viennent repousser au corps à corps les assaillants, dont la surprise est totale. La lutte va durer presque toute la journée, impitoyable, une lutte à mort entre deux Espagnes dont la coexistence est impossible. Vers 17 heures, les rouges doivent se replier avec de lourdes pertes. Alors que le combat faisait rage, à 8 heures du matin, une heure après l'explosion, la femme d'un sous-officier de la Garde civile a mis au monde une petite fille.

 

Soixante-huit jours de siège

La dynamite n'ayant pu venir à bout de l'Alcazar, le général Asensio, qui commande les forces républicaines, décide de l'incendier à l'essence. N'hésitant pas à faire le sacrifice de leur vie, plusieurs défenseurs se précipitent comme des démons sur les pompiers qui déroulent leurs tuyaux pour inonder d'essence l'hôpital de Santa Cruz, voisin de la citadelle. L'incendie allumé un peu plus tard va rendre l'atmosphère difficilement respirable, mais la pluie en limitera les effets. Au nord et à l'ouest de la ville, les flammes et la fumée servent de points de repère aux forces nationalistes. Le 21 septembre, les tirs d'artillerie font s'écrouler la dernière tour du bâtiment qui tenait encore debout. Dans la partie souterraine de l'édifice où les insurgés s'apprêtent à livrer le dernier combat, l'eau commence à se faire rare et le nombre des blessés augmente.

Le 24 septembre, les nationalistes sont à seize kilomètres de la ville et prennent leurs dispositions pour l'assaut. Le 25, les gouvernementaux font sauter la dernière des mines placées par les mineurs asturiens. Dans le champ de ruines qui fut naguère l'Alcazar, l'attaque des rouges est de nouveau repoussée. Le 26 septembre, le général Varela, qui commande l'avant-garde des forces de Yagüe, est aux portes de la ville et les gouvernementaux doivent relâcher la pression qu'ils exerçaient sur la citadelle. La bataille décisive aura lieu dans la journée du 27. Les miliciens opposent une belle défense aux regulares marocains et aux légionnaires du Tercio, qui finissent par avoir raison de leur résistance. Près de mille gouvernementaux sont tués et quand tombe le soir, les survivants s'enfuient en désordre. A 21 heures, les assiégés de l'Alcazar sont libérés. Dans les souterrains où il était réfugié avec sa mère, l'un des nouveau-nés du siège reçoit le prénom de Ramon Alcazar Restituto. Le lendemain matin, le colonel Moscardo reçoit solennellement le général Varela et lui présente la horde de fantômes héroïques dont il est le chef. Après soixante-huit jours d'un siège terrible, marqué par des combats très durs et par des, privations insupportables, il déclare à celui qui commande les libérateurs de Tolède la célèbre phrase : Sin novedad en el Alcazar, mi général (« Rien à signaler à l'Alcazar, mon général »)...

Jacques Hartmann

Sources : Histoire Magazine N°20 – 1981.

Sin novedad en el Alcazar

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Frédéric II de Hohenstaufen, l'empereur « antéchrist» par Pierre VIAL

 

«Le monde fut trompé par trois imposteurs : Moïse, Jésus et Mahomet.»: Frédéric II

 

«Le soleil du monde s'est couché qui luisait sur les peuples». Ainsi Manfred apprit-il à son frère Conrad la mort de leur père, Frédéric II de Hohenstaufen.

Empereur d'Allemagne grandi sous la lumière de Sicile, roi de Jérusalem excommunié, ami des arts et administrateur de génie, ce souverain est l'une des figures les plus attachantes du Moyen Age. En lui se nouent toutes les contradictions de son temps et l'annonce, encore vague, des siècles chatoyants de la Renaissance. 

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Dans les veines de l'empereur Frédéric coule un sang prestigieux,- celui de ses deux grands-pères dont il porte les prénoms, Frédéric et Roger. Le grand-père Frédéric, c'est Frédéric Barberousse, l'empereur allemand dont la mort héroïque est digne des plus belles pages de la chevalerie — il fut emporté par les eaux tumultueuses du fleuve Salef alors qu'il conduisait ses troupes à la reconquête de la Terre sainte. Le grand-père Roger, lui, est le fondateur du royaume normand de Sicile, et ses exploits ont fait trembler pendant trente ans la papauté, Byzance et l'Islam. Hohenstaufen et Hauteville : Frédéric, par les deux lignées de ses ascendants, personnifie le vieux rêve impérial d'une puissance européenne étalée de la Baltique à la Méditerranée.

Allemand par son père, l'empereur Henri VI, normand par sa mère, l'impératrice Constance, Frédéric naît dans une bourgade proche de l'Adriatique, lesi, dans la marche d'Ancône.

Couronné   roi   d'Allemagne à deux ans — son père a voulu prendre cette précaution, pour assurer la continuité de la dynastie - Frédéric monte sur le trône de Sicile à quatre ans.

Avant de disparaître à son tour, quelques mois plus tard, la reine Constance confie au pape Innocent III la tutelle de Frédéric - et par là même le royaume de Sicile.

C'est une belle carte dans le jeu d'un pape qui plus qu'aucun de ses prédécesseurs entend développer et faire passer dans les faits au maximum les principes théocratiques (c'est-à-dire l'affirmation de la supériorité du pouvoir spirituel, représenté par le pape, sur le pouvoir temporel, représenté par l'empereur). Depuis le XIe siècle, une longue lutte, tantôt sourde, tantôt déclarée, a opposé la papauté et l'empire. Frédéric Barberousse a failli imposer la suprématie impériale, mais la papauté a réussi à dresser contre lui nombre de villes italiennes et à contenir ainsi ses ambitions. Il ne faut plus, jamais, qu'un empereur germanique puisse, en contrôlant l'Allemagne et l'Italie, tenir en respect le pouvoir du successeur de Saint-Pierre. En confiant le petit-fils de Barberousse au chancelier pontifical Gautier de Palearia, le pape Innocent III pense bien exercer à la lettre son droit de tutelle et couper suffisamment les ailes de l'aiglon pour qu'il ne puisse jamais prendre son envol.

L'enfance de Frédéric se passe dans un climat d'intrigues. Autour de lui, des clans se disputent l'influence. Il durcit son cœur. Son corps aussi, car il a déjà cette passion de la chasse, des oiseaux de proie qui ne le quittera jamais. Il s'initie, dans le même temps, aux jeux de l'esprit et manifeste une soif de savoir qui étonne et réjouit ses maîtres. Il a, pour ce faire, la chance de vivre dans un milieu privilégié.

Frédéric restera toute sa vie profondément attaché à la douceur de vivre et à la sensualité de la Sicile. D'où les accusations de débauche portées contre lui par ses ennemis.

En 1208, à quatorze ans, il atteint sa majorité légale.

Quelques mois plus tard, le pape Innocent III décide de le marier. L'épouse sera Constance d'Aragon, veuve du roi de Hongrie et de dix ans plus âgée que Frédéric. Le choix du pape est clair : en unissant maison d'Aragon et maison de Sicile il compte bien constituer à son profit une coalition dont le poids en Méditerranée sera décisif contre l'Islam.

Plus que de sa nouvelle épouse Frédéric se soucie d'imposer son autorité dans son royaume. Ce garçon à peine sorti de l'adolescence va manifester très vite les qualités d'un grand souverain. Il publie sans tarder un édit ordonnant à tous les propriétaires terriens de soumettre tous leurs titres de propriété à la curie royale aux fins d'examen. C'était, d'un trait de plume, mettre en question les pouvoirs de la féodalité, acquis au détriment de l'autorité royale. Les plus puissants barons s'étant révoltés, leurs châteaux sont assiégés, pris et rasés, les rebelles jetés en prison. Les musulmans, quant à eux, sont avertis qu'ils conserveront le droit de vivre selon leurs usages et croyances sur le sol sicilien à condition de manifester une fidélité sans faille au souverain. Puis, pour compléter l'affirmation de son pouvoir, Frédéric renvoie à leurs chères études les «conseillers» que le pape avait placés près de lui depuis son enfance, et tout spécialement le chancelier Gautier de Palearia.

I

Deux empereurs pour un empire

Innocent III va-t-il supporter cette émancipation ? Oui, car il a besoin de Frédéric. Le Welf Otton de Brunswick, qui a solennellement promis, avant d'être couronné empereur, de respecter scrupuleusement les droits, tous les droits, du Saint-Siège, s'est dépêché d'oublier ses promesses sitôt couronné. Il entend étendre sa puissance sur la Sicile, en l'enlevant à Frédéric. C'est la renaissance d'une menace contre laquelle la papauté a toujours lutté : le même homme maître de l'Italie du Nord et de l'Italie du Sud prendra dans une tenaille les Etats pontificaux.

Alors que Frédéric a déjà fait armer une galère pour s'embarquer et quitter avec les siens la Sicile dès qu'Otton approchera — le jeune roi n'a pas les moyens militaires de faire face —, il apprend que l'agresseur fait demi-tour, remonte vers le nord, regagne l'Allemagne. En vieux routier, Innocent III a retourné contre Otton le poids de l'institution impériale. Le pape a en effet fait savoir en Allemagne qu'il ne considérait plus Otton comme l'empereur légitime, qu'il l'avait d'ailleurs excommunie et qu'il convenait de le remplacer par Frédéric. Travaillée par la propagande pontificale, la Diète a élu empereur Frédéric.

Voilà affrontés deux candidats à l'empire : mieux, deux empereurs. C'est le type de situation qu'affectionne la papauté : elle peut, en jouant les arbitres, imposer au vu et au su de tous cette suprématie qu'elle revendique sur les choses de la terre comme sur celles du ciel. Mais Frédéric doit encore conquérir cet Empire que vient de lui donner le génie de l'intrigue d'Innocent III. Otton, rentré en Allemagne, n'est pas décidé à céder la place. Il faut aller le déloger.

Sans armée, sans argent pour en lever une, Frédéric II se met en route. Il n'a pour lui que la certitude, inébranlable, d'incarner la majesté impériale, d'être le légitime successeur du grand Barberousse et d'avoir par conséquent pour mission sacrée de restaurer, dans toute sa grandeur, l'empire. Ayant échappé de justesse aux embuscades des Milanais — irréconciliables ennemis des Hohenstaufen — Frédéric II passe en Suisse, où il trouve l'appui armé de puissants ecclésiastiques, l'évêque de Coire, l'abbé de Saint-Gall. Le voilà à la tête d'un embryon d'armée. La ville de Constance, où Otton, accouru avec une forte armée, compte bivouaquer, se donne en fait à Frédéric II.

Otton joue sa dernière carte en juillet 1214, en s'alliant aux Anglais contre la France. Au soir de la bataille de Bouvines, la partie est définitivement perdue pour lui.

Il a abandonné sur le champ de bataille les insignes impériaux et un aigle d'or, que Philippe Auguste fait porter à Frédéric II. Celui-ci peut, un an plus tard, se faire couronner solennellement à Aix-la-Chapelle, selon l'antique cérémonial.

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Le vieux rêve romain

Frédéric se sent infiniment plus à son aise dans son royaume de Sicile qu'en Allemagne. Par goût personnel, sans doute. Mais aussi, peut-être, parce que la Sicile, par sa position, peut devenir l’épicentre géopolitique d'un empire méditerranéen. Frédéric, qui se remarie en 1225, après la mort de Constance, avec la fille du roi de Jérusalem Jean de Brienne, est probablement hanté par le vieux rêve romain : les aigles impériales régnant d'un bord à l'autre de la Méditerranée. Mais — contrairement à ce qu'ont pu croire certains auteurs — Frédéric II n'a rien d'un utopiste. Il sait bien que, depuis la renaissance de l'empire, sous Otton Ier (962), celui qui porte la couronne impériale est condamné à partager ses soins entre les deux pôles de son domaine, l'Allemagne et l'Italie. Perpétuel écartèlement, qui oblige chaque empereur à un va-et-vient sans cesse recommencé, sous peine de voir l'anarchie se développer dans l'un ou l'autre pays. Frédéric fait taire ses préférences, et s'impose de rester plusieurs années sur le sol allemand.

Pour y faire régner sa paix et son ordre, l'empereur applique deux séries de mesures. Les unes, répressives, matent ou éliminent les seigneurs pillards qui défiaient ostensiblement l'autorité publique. Les autres organisent ce que l'on a pu appeler, à juste titre, une «révolution aristocratique». Il s'agit, en effet, de reconnaître pleinement la volonté d'indépendance des grands féodaux, laïcs ou ecclésiastiques. Ces derniers ont toujours constitué une force de soutien décisive, en face des prétentions pontificales. Frédéric leur accorde des privilèges tels — celui de battre monnaie, par exemple, est révélateur — que l'image politique de l'Allemagne qui en résulte est celle d'une confédération dont les différentes composantes ont leur vie propre, le seul lien véritablement fédérateur étant la personne de l'empereur.

Lorsqu'il revient en Italie, c'est pour recevoir du pape Honorius III - Innocent III est mort en 1216 — les insignes impériaux, à Rome. Cette cérémonie romaine, tradition indispensable pour que la dignité impériale soit reconnue pleine et entière, est chargée d'un symbolisme puissant : coiffé de la mitre d'abord, de la couronne ensuite, tenant dans ses mains le sceptre d'or massif, le globe et l'épée, l'empereur apparait à ses peuples — quoi qu'en dise l'Église — pour ce qu'il est : l'héritier de la tradition franque de la monarchie sacrée, le détenteur de cette «vertu magique, préchrétienne» qui vient du plus profond du paganisme germanique.

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La petite croix de laine rouge

Le même jour le cardinal d'Ostie vient mettre sur la poitrine de Frédéric II une petite croix de laine rouge : rappel de la promesse faite en 1215, à Aix-la-Chapelle, de partir pour la croisade. Frédéric, à vrai dire, est peu pressé de se mettre en route. Il demande d'abord de reporter son départ jusqu'en 1221. Mais, en 1221, les Sarrasins bougent en Sicile. On reporte donc le départ en croisade pour l'année suivante. Mais la reine Constance meurt. On partira donc en 1225. En 1225, puis 1226, de nouveaux soucis accablent l'empereur : les Lombards intriguent de nouveau. L'embarquement, c'est juré, aura lieu en 1227. Honorius III disparaît avant d'avoir vu partir l'empereur.

Le successeur d'Honorius, Grégoire IX, n'est pas homme à supporter longtemps les tergiversations. Frédéric s'embarque, certes, mais en pleine mer son navire fait demi-tour : une épidémie frappe ses troupes, lui-même est malade. Sans hésitation, Grégoire IX frappe l'empereur du décret d'excommunication, délie ses sujets de leur serment d'obéissance, interdit désormais qu'ait lieu la croisade.

 

l’excommunié à Jérusalem

C'est donc un empereur excommunié qui quitte Brindisi le 28 juin 1228, à la tête de quarante galères voguant vers la Terre sainte. Curieuse croisade en vérité. Frédéric fait savoir au sultan Malek al-Kamil - avec lequel il est en relation épistolaire depuis plusieurs années — qu'il souhaite une solution négociée. Les deux souverains, au grand dépit des fanatiques et intégristes tant musulmans que chrétiens, trouvent un terrain d'accord. Une trêve de dix ans est conclue, les Lieux saints sont cédés aux chrétiens, trois mosquées restant consacrées au culte musulman à Jérusalem. L'empereur excommunié réussit donc, par la diplomatie, là où ont échoué quarante ans de conflit armé. Cela malgré l'opposition du clergé chrétien, qui refuse de célébrer l'entrée de Frédéric à Jérusalem. L'empereur, en un geste qui en dit long, se couronne lui-même roi de Jérusalem. Il prend plaisir, lui qui se sent étranger à tout fanatisme et à tout sectarisme religieux, à converser très librement avec des lettrés musulmans, aussi détachés que lui des passions partisanes. Ce refus de l'intolérance monothéiste ne lui sera jamais pardonné.

De retour en Italie, l'empereur peut se donner tout entier à l'œuvre qui compte pour lui en priorité : créer un État digne de ce nom, baigné et animé d'une culture héritée de l'Antiquité.

Le premier devoir du monarque est d'être un justicier.

Frédéric fait établir un recueil de lois clair et rationnel, les Constitutions de Melfi, qui auront une renommée égale à celle du Code justinien.

Législateur, Frédéric est aussi un administrateur. L'introduction de nouvelles cultures (henné, indigo), les monopoles d'État du sel, du fer, des colorants, de la soie, du chanvre, la mise au point d'une administration financière stricte et efficace fournissent à l'empereur les moyens d'une grande politique. Expert lui-même en matière d'agriculture scientifique, Frédéric intervient personnellement pour encourager certaines initiatives.

La vision romaine de l'Empire qui guide Frédéric II est marquée, symboliquement, par les titres que lui donnent les documents officiels : (Frédéric empereur, César romain toujours auguste, roi d'Italie, de Sicile, de Jérusalem et d'Arles, heureux vainqueur et triomphateur). Même symbolisme sur les augustales, pièces d'or que Frédéric fait frapper et où l'avers porte son effigie en empereur romain couronné de rayons de soleil, le revers l'aigle impériale romaine.

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Une atmosphère de propreté des plus païennes

Constructeur, il fait édifier des châteaux forts dont les aménagements intérieurs font d'aimables résidences, comme ce Castel del Monte, dont Frédéric est, là encore, l'architecte, et qui était orné de sculptures annonçant, deux siècles à l'avance, la Renaissance. Qui possédait aussi plusieurs salles de bain. «A une époque, note malicieusement Georgina Masson, où la saleté était souvent tenue pour un signe extérieur et visible de la chasteté chrétienne, le bain quotidien de l'empereur, pris même le dimanche, était considéré comme un scandale évident, presque un manque d'égard envers Dieu (...) Il semble d'après cela que la cour de Frédéric était tout empreinte d'une atmosphère de propreté des plus païennes. »

Suspect, pour l'Église, était de même l'intérêt manifesté par Frédéric pour la connaissance scientifique. L'empereur s'intéresse aux sciences naturelles et fait procéder à des expériences médicales. Il s'entoure aussi de poètes, qui font de sa cour un foyer de littérature courtoise. L'empereur lui-même écrit des vers — Dante le tiendra pour le père de la poésie italienne — et rédige un magistral traité de fauconnerie.

Une soif de connaître, de percer les secrets du monde entraîne Frédéric à envoyer aux plus réputés savants du monde musulman des «Questions» destinées à susciter un débat philosophique fondamental. Interrogations sur l'immortalité de l'âme, sur l'éternité du monde qui constituent autant de sujets brûlants.

On comprend que les bruits les plus fâcheux aient été répandus par ses adversaires sur l'orthodoxie chrétienne de Frédéric. En 1239, le pape Grégoire IX l'accuse formellement d'avoir nié que Jésus fût né d'une vierge, et d'avoir déclaré que le monde avait été trompé par trois imposteurs : Moïse, Jésus et Mahomet «De foi en Dieu, il n'en avait aucune», note quant à lui le chroniqueur franciscain Fra Salimbene.

Les dix dernières années du souverain sont marquées par une lutte de plus en plus implacable entre l'empire et la papauté. Le pape Innocent IV «fait de la théocratie une doctrine "totale"» (...) et, allant au bout de sa logique, Innocent IV excommunie et dépose Frédéric II lors du concile de Lyon, en 1245.

Seule la mort, pourtant, pourra abattre son adversaire. Sa disparition, en 1250, ouvre pour l'empire une tragique période d'abaissement : c'est «le grand interrègne». «Le grand règne de Frédéric II finit en catastrophe, remarque Robert Folz. Mais, si celle-ci emporta l'empire en tant qu'institution (...) elle ne peut déraciner de l'esprit des hommes l'espérance que le nom du dernier Staufen continuait à cristalliser.» Beaucoup crurent que, comme Barberousse, Frédéric II, réfugié au plus profond des montagnes d'Allemagne, attendait l'heure de faire renaitre l'empire.

P. VIAL

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