Résistance Identitaire Européenne

L’héritage des sorcières

 

 

Le Choc du Mois – N° 60 – janvier 1993

 

 

La sorcière est une figure emblématique de l’imaginaire populaire. On a l’habitude de la relier au Moyen Age, mais elle vient de beaucoup plus loin. C’est donc à une enquête généalogique qu’a voulu procéder Carlo Ginzburg dans son dernier ouvrage, Le Sabbat des sorcières. Ce livre de haute érudition apporte une contribution fondamentale à l’histoire des mentalités et à l’histoire comparée des religions.

Il se donne en effet pour ambitieux objectif d’identifier une couche profonde, un substrat culturel permettant de comprendre la floraison, à travers un vaste espace géographique et sur la très longue durée, de croyances, de rites, de traditions dont la signification a été occultée par la culture officielle et intellectuelle mise en place, dès le haut Moyen Age, par l’Eglise, afin de tenter de christianiser des cultures populaires porteuses d’une très longue mémoire.

 

 
Cette longue mémoire est illustrée par d’étonnantes constatations que l’on peut faire en effectuant de grands sauts dans le temps, à travers de multiples témoignages.

 

 

Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, en Livonie, un vénérable vieillard de quatre-vingts ans avoue, devant une commission d’enquête, qu’il est loup-garou… En tant que tel, il participe trois fois par an aux combats que vont livrer sous terre, contre le diable et les sorciers, les loups-garous de Livonie. Ceci à trois dates particulièrement symboliques : la Sainte-Lucie, la Saint-Jean, Pentecôte. Trois célébrations de la lumière (ce que n’a pas vu Ginzburg) puisque la Sainte-Lucie, qui précède le solstice d’hiver (christianisé en Noël) est étymologiquement, la "sainte lumière", tandis que la Saint-Jean est la christianisation du solstice d’été, et la Pentecôte, la christianisation, par le biais du Saint-Esprit, le la "sainte flamme illuminatrice".

 

Ce loup-garou ne correspond pas à l’image stéréotypée, très dévalorisante, attachée habituellement à ses semblables par la littérature d’inspiration ecclésiastique. Il a en effet un rôle éminemment positif, puisque l’enjeu des batailles qu’il livre au diable et aux sorciers est la fertilité des champs : les sorciers voulant voler les germes du blé, leur larcin provoquerait la disette et la perte des hommes ; en les combattant victorieusement, les loups-garous assurent à la communauté paysanne une abondante récolte d’orge et de seigle. Ce sont donc des bienfaiteurs : c’est ce qu’affirme sereinement le vieux loup-garou devant des juges qui s’efforcent en vain, de lui faire admettre qu’il a conclu un pacte avec le diable…

 

L’armée des morts

 

Autres temps, autres lieux : en Frioul, au XVIe et XVIIe siècles, une cinquantaine de procès d’inquisition révèlent l’existence d’un culte agraire de caractère extatique : des hommes et des femmes, se définissant comme benandanti, affirment que, "étant nés coiffés" (c’est-à-dire enveloppés dans leur placenta), ils étaient contraints de se rendre, quatre fois par an, la nuit, pour lutter "en esprit", armés de fenouil, contre des sorciers et des sorcières, brandissant des tiges de sorgho ; l’enjeu de la bataille était la fertilité des champs.

 

En 1384, deux femmes comparaissent devant le dominicain Ruggero Casale, inquisiteur de Lombardie supérieure. Elles avouent qu’elles vont la nuit, à la suite de Diane, montées sur des animaux et, parcourant de grandes distances, elles servent la déesse en obéissant strictement à ses ordres.

 

En 1457, l’évêque Nicolas de Cues dénonce, dans un sermon, deux vieilles femmes qui ont reconnu servir une "bonne maîtresse" qu’elles appellent "la mère de la richesse et du bonheur". Celle-ci, après leur avoir fait promettre obéissance, les emmène pendant les quatre temps en un lieu plein de gens qui dansent et font la noce, tandis que les hommes couverts de poils dévorent des hommes et des enfants. Du haut de son statut d’intellectuel, Nicolas de Cues déclare doctement que tout ceci n’est que sottises, folie, imagination délirante de femmes inspirées par le démon. Et il essaye – en vain – de convaincre les deux vieilles qu’elles ont rêvé.

 

Le dominicain allemand Johannes Herolt prend, lui, les choses très au sérieux lorsqu’il dénonce dans ses Sermones, rédigés en 1418, ceux qui croient que "Diane, appelée en langue vulgaire Unholde, c’est-à-dire la femme bienheureuse, se déplace la nuit avec son armée en parcourant de grandes distances". Cette "Diane", appelée aussi Fraw Berthe et Fraw Helt, est donc à la tête d’une "armée furieuse", d’une "chasse sauvage" (ou "chasse Arthur", "Mesnie Hellequin", etc.) – celle-là même que nombre de textes vilipendent, à partir du XIe siècle, tant en France qu’en Italie, Allemagne, Espagne, Angleterre, Scandinavie… Toujours, à la tête de cette troupe des morts, un personnage mythique, issu de la tradition indo-européenne.

 

Le sabbat des sorcières repose donc sur un noyau folklorique (au sens fort de tradition culturelle populaire) : le "voyage" des sorcières, comme celui du loup-garou ou des benandanti, est un voyage vers l’au-delà, une rencontre avec les morts. L’image négative du Sabbat correspond à la lente diabolisation d’une couche de croyances souvent difficile à analyser car elle "ne nous est parvenue que d’une manière fragmentaire, grâce à des textes produits par des canonistes, des inquisiteurs et des juges".

 

Dès 906, Reginon de Prüm, dans un recueil d’instructions destinées aux évêques et à leurs représentants, établit une liste de croyances et de pratiques "superstitieuses" à extirper des paroisses, où figure en bonne place la cavalcade nocturne : "Il ne faut pas taire que certaines femmes scélérates, devenues disciples de Satan, séduites par les fantastiques illusions des démons, soutiennent que, la nuit, elles chevauchent certaines bêtes en compagnie de Diane, déesse des païens, et d’une grande multitude de femmes ; qu’elles parcourent de grandes distances dans le silence de la nuit profonde ; qu’elles obéissent aux ordres de la déesse comme si elle était leur maîtresse ; et qu’elles sont appelées certaines nuits pour la servir."

 

Ce texte, qui reprend un capitulaire franc plus ancien, est réutilisé cent ans plus tard par l’évêque Burchard de Worms, puis intégré dans divers textes canonistes successifs, au sein desquels apparaît parfois le vieux nom germanique de Holda pour désigner la maîtresse des sorcières latinisée sous le nom de Diane.

 

La source : Hyperborée

 

Ainsi, avant d’être férocement réprimé à partir du XVe siècle, le sabbat est bien présent dans les croyances et traditions populaires, et depuis longtemps. Ginzburg identifie la thématique que véhicule le sabbat avec un substrat culturel celtique, qu’illustre par exemple la déesse Artio. Celle-ci est représentée, par une statuette du IIe ou IIIe siècle retrouvée dans les Alpes suisses, sous son double aspect d’ourse et de matrone dispensatrice de prospérité, le giron plein de fruits. Quel que soit le nom qu’elle reçoive, la "bonne mère" procure à ses adeptes des expériences extatiques. Et la transmission de la tradition qu’elle incarne se fait par "une chaîne très longue faite de récits, de confidences, de bavardages, capables de franchir des distances chronologiques et spatiales interminables".

 

La chaîne est en effet bien longue, qui relie des faits apparemment très éloignés dans le temps et dans l’espace. Quand l’évêque Césaire d’Arles décrit ces paysans qui, durant la nuit des calendes, préparent des tables chargées de nourriture pour avoir une année de prospérité c’est, à l’évidence, qu’ils attendent des visiteurs un peu particuliers. Ou plutôt des visiteuses, puisque Burchard de Worms, cinq cents ans plus tard, éprouve le besoin de condamner le même usage, en précisant qu’il y a, sur la table dressée, trois couteaux destinés aux Parques. Lesquelles, bonnes fées, ne sont autres que les Matronae celtiques – les "bonnes maîtresses" comme disent les paysannes interrogées.

 

Et dans cette période fatidique des douze jours qui s’étend entre Noël et le 6 janvier, les cortèges d’enfants qui chantent et font la quête, les troupes bruyantes de jeunes gens déguisés en animaux ont la même signification que les tables dressées : il est bon, dans cette période cruciale où l’année se termine et où la nouvelle commence, d’entrer en contact avec les morts.

 

En partant en quête des origines du sabbat, Ginzburg rencontre beaucoup d’indices qui, regroupés en faisceau, fournissent une étonnante révélation. S’il y a des convergences entre épopées ossètes et romans arthuriens, s’il y a un évident chamanisme présent dans des traditions qu’on retrouve de l’Irlande aux plaines de Thrace, de la Baltique au Bas Danube, du Frioul à l’Iran, c’est qu’il y a une source qui a alimenté une vaste aire culturelle, des steppes de l’Asie centrale à l’Atlantique. Les thèmes iconographiques véhiculés par l’art des steppes, bien connus grâce à l’archéologie, nous permettent de reconstituer une chaîne de transmission culturelle, depuis les chasseurs sibériens, les pasteurs nomades des steppes de l’Asie centrale, les Scythes, les Thraces, les Celtes. Le sabbat des sorcières serait donc un héritage des forêts de la Sibérie septentrionale.

 

En somme, il y a là confirmation de l’intuition qu’avait eue, à la fin du siècle dernier, Tilak, proposant comme berceau des peuples indo-européens les zones circumpolaires (1). Ultima Thulé, Hyperborée, le Grand Nord… Voilà donc notre grande patrie. Celle qui gît au plus profond de notre longue mémoire. 

 

Voir Jean Haudry, Les Indo-Européen, PUF.

 

Carlo Ginzburg, Le Sabbat des sorcières, Gallimard.

 

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