Résistance Identitaire Européenne

Les habits neufs du cléricalisme

Eléments - n° 66, Septembre 1989

 
 

Malgré la crise des vocations et de la foi, l’Eglise de France développe une stratégie offensive qui s’appuie, à la base, sur le dynamisme des mouvements charismatiques et, au sommet, sur la volonté du pape d’en revenir à une plus grande rigueur doctrinale. Lorsqu’il s’agit de condamner l’usage du préservatif ou de défendre le catéchisme à l’école, les évêques n’hésitent plus à faire pression sur les pouvoirs publics et à réclamer une révision du statut de séparation de l’Eglise et de l’Etat. 

 

L’un des aspects les plus évidents de la déperdition du dynamisme catholique est la crise des vocations sacerdotales et religieuses. Les chiffres sont sans pitié : fin 1983 il y avait 406.376 prêtres dans le monde, contre 433.089 en 1973 ; la baisse aura été de 6 % en 10 ans. Plus grave, peut-être : l’âge moyen du clergé augmente (il y a eu 7.325 décès en 1983, pour 7.259 en 1973). Si l’on prend le cas français, il y avait moitié moins de prêtres en 1985 qu’en 1904 (28.629 – dont un sur trois avait plus de 65 ans – contre 58.400). Même phénomène pour les religieux : estimés 24.000 en 1966, ils n’étaient plus que 14 294 en 1985. Le cas de la Compagnie de Jésus est exemplaire (car les jésuites ont longtemps constitué le fer de lance intellectuel de l’Eglise) : alors que meurent chaque année, en moyenne, trente-cinq jésuites français, il n’y avait en 1988 qu’un seul novice, en tout et pour tout, pour l’ensemble du territoire français !

 

La baisse des effectifs est liée à une crise de recrutement. Mais aussi – et dans d’importantes proportions – au départ, le plus souvent sur la pointe des pieds, de ceux qu’il est devenu malséant d’appeler les "défroqués" (dans l’Eglise, comme dans la société civile, on a aujourd’hui peur des mots : dans les annuaires des diocèses et des congrégations, la rubrique "en congé d’étude" concerne souvent des gens partis sans espoir de retour). L’Eglise de France a perdu, en vingt ans, un sur six de ses prêtres et religieux. C’est une estimation, car aucune source d’origine ecclésiastique ne donne de précision sur ce phénomène. "Quelle société multinationale, s’interroge Lucien Percy (1), accepterait sans mot dire de voir plus d’un sixième de ses cadres quitter l’entreprise plus ou moins secrètement ? C’est pourtant le cas de l’Eglise catholique romaine (…). Devant une hémorragie aussi grave, sans exemple dans aucun corps social, la hiérarchie catholique garde le silence".

 

Crise de foi ? Crise de confiance en l’institution ? Celle-ci paie peut-être, d’une certaine façon, le flou dogmatique qui entoure aujourd’hui la référence chrétienne. Un sondage réalisé en 1986 par la SOFRES est très éclairant : si 81 % des Français se disent catholiques, 20 % seulement de ces "catholiques" assistent régulièrement à la messe, 21 % croient en "une nouvelle vie" après la mort, 55 % considèrent que l’on peut être catholique et être en désaccord avec les déclarations officielles du pape… tandis que 2 % (oui, 2 % !) déclarent se baser, dans les grandes décisions de leur vie, sur les positions de l’Eglise. Au plan dogmatique, l’existence de Dieu paraît "certaine" à… 36 % de ces "catholiques", tandis que 11 % ne croient pas que le Christ soit fils de Dieu (17 % sont sans opinion). On a brûlé, au cours de l’histoire, des gens pour moins que cela… Il est vrai que c’était au temps de l’Inquisition.

 

Beaucoup de chrétiens, en somme, ne savent plus où ils habitent. Cette crise d’identité est liée à un effritement de la civilisation paroissiale. On entend par là, explique Raymond Lemieux, "une civilisation qui repose sur la correspondance entre une appartenance religieuse, avec ses croyances, rites, pratiques et morale, et l’appartenance sociale des citoyens. Autrement dit, la communauté naturelle, délimitée par des liens familiaux, une implantation géographique, une langue, bref une culture, et la communauté religieuse s’y confondent" (2). Le modèle de ce type de socialité étant évidemment la paroisse rurale, l’urbanisation des sociétés occidentales a provoqué un phénomène d’usure (même s’il reste, comme souvenir de cette civilisation paroissiale, une pratique du baptême, du mariage et des funérailles à l’église, qui ne manifestent qu’un christianisme sociologique – qu’il est "convenable" de respecter, pour la forme, sans y mettre de signification conscientisée).

 

Même les formes d’action que l’Eglise, avec son traditionnel génie de l’adaptation, a greffées sur les sociétés modernes (patronages, scoutisme, foyers, centres de vacances, associations familiales, JOC, JAC, JEC, "œuvres" diverses…) sont aujourd’hui essoufflées, après avoir connu un fort développement dans les années cinquante.

 

La tranquille incrédulité du plus grand nombre, le désarroi des maigres bataillons survivants de croyants ne peuvent qu’être accentués par les fantaisies de certains ecclésiastiques de haut rang. "Je ne crois pas à la résurrection du Christ !" : cette déclaration peut surprendre lorsqu’elle est proférée, le jour de Pâques, devant des millions de téléspectateurs, par l’évêque anglais de Durham, David Jenkins qui estime que la Résurrection fut "un tour de prestidigitation avec des os". Cette forme particulière d’humour britannique a touché au vif, car elle fait de l’acte fondateur du christianisme un simple symbole – et, du coup, les disciples du Christ ont ou bien réalisé une supercherie, ou bien été victimes d’une hallucination collective. Ce sont, au choix, des escrocs ou des benêts. L’évêque de Londres, Graham Leonard, se lamente : "Si le Christ n’est pas ressuscité des morts, notre foi est vaine." Vieux problème : l’édifice dogmatique du christianisme est ainsi conçu que retirer une pierre – et surtout une pierre d’angle – provoque l’écroulement général. C’est bien pourquoi la hiérarchie n’a jamais plaisanté avec les déviationnistes. Ce qui n’empêche pas l’évêque de Durham d’être un récidiviste. Le prélat n’en est pas, en effet, à sa première farce : déjà en 1984, alors qu’il était professeur de théologie à Leeds, il avait mis en doute, à la télévision, la virginité de Marie…

 

Les flippés de Dieu

 

Ces fantaisies, d’autant plus spectaculaires qu’elles ont pour toile de fond la montée de l’incroyance, signifient-elles l’épuisement du christianisme ? C’est d’autant moins probable que les milieux chrétiens, réduits quantitativement, sont agités en profondeur par des mouvements qui traduisent une incontestable revitalisation, un nouveau dynamisme. Celui-ci s’exprime, largement, par le biais des charismatiques. Finis, "la présence au monde", l’engagement dans le "social", la rédemption par le militantisme politico-syndical. Les charismatiques apportent avec eux une religiosité d’un nouveau type (3). Chaleur émotionnelle, communicative, à grand renfort de démonstration collective qui soude le groupe : embrassades, étreintes, les membres de la communauté se prenant par la main, par l’épaule, pour crier leur foi dans de frénétiques éclats de rire. Décérébralisation du rite religieux : on engage pleinement le corps dans la prière (ce qui correspond au refus, inconscient, du vieux dualisme chrétien qui livre le corps au diable, l’âme étant le seul véhicule digne d’aller au contact du divin). Chaque membre entre dans la communauté par un libre choix et le lien qui l’unit aux autres est essentiellement affectif. Méfiance affirmée à l’égard d’une formalisation doctrinale et théologique des convictions partagées dans le groupe : on veut une religion du cœur, non de l’intellect, libérée des exigences de conformité avec un discours officiel, qui imposerait des normes précises. C’est peut-être là le visage d’un "christianisme post-moderne", défini comme "un christianisme de minorité, christianisme de professants, christianisme de petits groupes "libres" ou "semi-libres" organisés en réseaux, reposant sur un personnel mobile d’animateurs permanents ou temporaires, ayant moins pour charge de contrôler la conformité des croyances et des pratiques que de relancer périodiquement la dynamique émotionnelle de l’adhésion" (4).

 
Le mouvement du Renouveau charismatique a pris, en quelques années, des proportions spectaculaires. L’une des communautés les plus actives, l’Emmanuel, a rassemblé quinze mille jeunes pendant l’été 1986, à Paray-le-Monial. Présents sur tous les continents (y compris dans les pays de l’Europe de l’Est), le mouvement du Renouveau est né, au début du siècle, dans les Eglises protestantes des Etats-Unis. Le "baptême du Saint-Esprit" inspire d’abord le Pentecôtisme, qui se présente comme un de ces "mouvements de réveil" qu’a connu souvent, au cours de son histoire, le protestantisme anglo-saxon. D’abord marginal, le mouvement, animé d’un fort esprit missionnaire, pénètre, entre les deux guerres mondiales, les Eglises protestantes institutionnalisées, puis, dans les années soixante, il influence certains milieux catholiques.

 

 

Le style charismatique, convivial, chaleureux, crée une ambiance collective (chants, prières, imposition des mains) qui exerce un fort pouvoir de séduction dans un monde où l’atomisation des rapports humains provoquée par le déracinement, fait peser sur nombres d’êtres la menace de l’isolement et d’une existence perçue comme un non-sens. Le mythe du retour à l’évangélisme de l’Eglise primitive a gardé, pour certains esprits, une force mobilisatrice. Chasser les démons, guérir les malades, proclamer, en transe, "Christ est ressuscité !"… Les charismatiques se rejouent, aujourd’hui, la scène de ces premiers chrétiens qui attendaient dans la plus grande excitation la prochaine venue de la Fin des Temps. Et ça marche.

 

Laurent Fabre, qui terminait en 1971 sa théologie à Lyon, avec dix ans de formation jésuite derrière lui, est conquis après avoir participé, à l’invite d’un ami américain, à un week-end de prières. Parti aux Etats-Unis pour mieux connaître le mouvement charismatique, il revient un an plus tard et fonde le "Chemin Neuf", devenu depuis l’un des mouvements charismatiques les plus dynamiques. Il regroupe trois cents adultes, dont certains vivent dans le cadre de communautés (baptisés Fraternité de Vie), dont les membres, vivant sous le même toit, partagent tous leurs revenus. On voit resurgir le vieux thème du communisme évangélique primitif, qui a mis en branle tant de mouvements au Moyen Age, des Vaudois aux Franciscains – dont certains, jugés par l’Eglise trop intransigeants dans leur volonté d’être les Spirituels, sans compromission avec la richesse corruptrice, finirent sur le bûcher.

 

Les mouvements charismatiques se sont multipliés en France : outre "le Chemin Neuf", "l’Emmanuel", le "Lion de Juda et l’Agneau immolé", "Le Pain de Vie", "Le Puits de Jacob", "La Sainte Croix", "La Communauté de la Théophanie", essaiment les groupes de prière (on en compte deux cents à Lyon). Ceux-ci constituent les cellules de base du Renouveau charismatique : deux fois par semaine, les adeptes se retrouvent pour recréer un climat d’exaltation propice à la venue de l’Esprit. Un ancien soixante-huitard raconte ainsi sa première participation à un groupe de prière : "Il y a eu un temps de prière. Alors là, ça a été fantastique ! Une vraie Pentecôte ! Sans avoir fait de démarches personnelles, nous nous sommes retrouvés une bonne douzaine comme saint Paul sur le chemin de Damas. Moi, j’étais à genoux par terre, en larmes, et, pendant au moins vingt minutes, j’ai vécu une fantastique expérience de Dieu, une visitation, une théophanie… C’était une libération, une rencontre avec Jésus qui me disait : Bon, maintenant c’est fini. Viens et suis-moi".

 

Devant le caractère spectaculaire et très démonstratif de telles conversions, la hiérarchie catholique a tout d’abord montré, selon son habitude, une grande prudence. Le spontanéisme, on n’a jamais beaucoup aimé cela, du côté de la Sainte Eglise Romaine. Même si c’est au nom de Jésus Christ. Et surtout si ça vient de chez les parpaillots… Ce qui n’empêche pas de célébrer rituellement les vertus de l’œcuménisme. Mais aujourd’hui les choses ont bien changé : à Paris, le cardinal Lustiger a confié la maison des étudiants au Chemin Neuf, tandis qu’il a chargé l’Emmanuel d’animer plusieurs paroisses. A Marseille, une maison des jésuites a été confiée au Chemin Neuf. Il y a là un choix stratégique – qui ne peut qu’avoir été élaboré en liaison directe avec Jean-Paul II, quand on connaît les liens qui unissent Lustiger et le pape. L’intégration des charismatiques dans le dispositif catholique et leur promotion à des responsabilités d’animations pastorale correspondent à un double souci : tirer profit du mouvement de "réveil" pour faire renaître un catholicisme populaire, utilisant à plein l’impact émotionnel de manifestations, comme les pèlerinages, liées au culte marial (5) ; et, ainsi, couper l’herbe sous les pieds des intégristes, les charismatiques répondant au besoin de merveilleux qui habitent nombre des nostalgiques d’une tradition catholique où l’emprise sur les fidèles était assurée, largement, par le biais de liturgies spectaculaires et émouvantes (6).

 

La montée en puissance de l’Opus Dei

 

Les charismatiques servent efficacement, à leur façon, la "ligne Jean-Paul II" imposée à l’Eglise par un pape de combat. Cette ligne, qui se manifeste par une volonté offensive, a quelques grands axes : compenser la perte quantitative d’audience du christianisme (baisse du nombre de prêtres et des fidèles pratiquants) par une croissance qualitative (des communautés, à l’échelle des paroisses, plus restreintes mais plus ferventes, composées de chrétiens militants, mieux formés, ayant plus de conscience idéologique, et constituant le noyau dur d’un ensemble plus vaste – le "catholicisme d’appartenance", celui des fidèles peu motivés) ; récupérer dans le Tiers-monde les positions perdues en Europe (promotion hiérarchique d’ecclésiastiques d’origine africaine, asiatique), en insistant sur le caractère "universel" en fait, universaliste – de l’Eglise ; réintégrer dans les structures "orthodoxes" les intégristes repentis (en leur tendant la perche par le biais de la liturgie :  Jean-Paul II a dénoncé, le 14 mai, à l’occasion du 25e anniversaire de l’adoption, par Vatican II, de la constitution Sacrosanctum concilium révoquant la liturgie, ceux qui "ont promu des innovations fantaisistes, perturbant l’unité de l’Eglise et la piété des fidèles, heurtant même parfois les données de la foi" ; favoriser enfin, au sein des institutions ecclésiales, les groupes prêts à servir inconditionnellement la politique pontificale. Ce dernier point mérite attention. Il est illustré par la montée en puissance de l’Opus Dei, corrélative à une baisse d’influence de la Compagnie de Jésus, secouée par un évident malaise interne.

 

 

La mise à l’écart du Père Paul Valadier, directeur de la revue Etudes (7) est un symptôme très significatif de la crise que traversent les jésuites. Contre toute évidence, cette éviction n’est pas présentée comme une sanction par le Provincial, le Père Jacques Cellard. Pourtant ce sont bel et bien les critiques de Valadier à l’égard de la hiérarchie qui sont punies : la brouille avec Lustiger est de notoriété publique ; Valadier reproche à l’épiscopat français ses "maladresses" à propos de l’affaire Scorsese, du préservatif ou du RU 486 (pilule abortive) ; il attaque la frilosité du Vatican (et tout particulièrement du cardinal Ratzinger, tout puissant patron de la Congrégation pour la doctrine de la foi – ex-Saint-Office), la part trop belle faite, dans la réorganisation des structures ecclésiastiques, aux groupes conservateurs et charismatiques…

 

 

Bref, Paul Valadier est un contestataire – et ce qui aggrave le cas, c’est qu’il a du talent (8). Il ne mâche d’ailleurs pas ses mots : dans un livre au ton quelque peu insolent (9), il accuse la hiérarchie catholique d’être revenue aux obsessions antimodernistes, en opposant un refus de principe à toute recherche intellectuelle, à tout débat scientifique qui conduiraient à remettre en cause le moralisme rigide prôné par Jean-Paul II (10). Il évoque à ce sujet la chasse aux sorcières qu’il connut, jeune séminariste : "J’ai vécu les premières années de ma vie religieuse sous Pie XII, et j’ai déjà vu le visage barbare de l’Eglise (…). Le climat dans l’Eglise était épouvantable. Certains de mes professeurs ont été intellectuellement brisés. J’ai connu un discours autoritaire, et le soupçon jeté sur toute pensée non alignée". Dans un article donné le 12 décembre 1988 à Témoignage chrétien, Valadier dénonçait la "démarche arrogante" de l’Eglise. Un an plus tôt, il avait attaqué avec vigueur le livre de Jean-Marie Lustiger, Le choix de Dieu : "Le système idéologique du cardinal Lustiger regarde de manière négative la raison moderne. Il n’analyse rien, et s’il attire des gens psychologiquement faibles (11), il en fait fuir des milliers d’autres." Après son éviction de la direction des Etudes, Valadier a eu la dent dure : "Le climat de crainte qui règne aujourd’hui dans l’Eglise catholique, où tout le monde a peur de tout le monde, me paraît grave (…) Il faut absolument s’opposer à toute espèce de résurgence d’une Eglise intolérante, arrogante, inhumaine (…). Nous sommes dans une période de fondamentalisme, d’illuminisme, d’autoritarisme" (12).

 

Du rififi dans les sacristies

 

L’éviction de Valadier a suscité d’immédiates réactions : le père François Marty, doyen de la Faculté de philosophie du Centre Sèvres a envoyé – après consultation du corps enseignant – une lettre de protestation au Provincial de France des jésuites. Les intellectuels catholiques de Confrontations s’inquiètent : "La question est posée de savoir si la liberté de l’intelligence a effectivement sa place dans l’Eglise. Bien des signes aujourd’hui témoignent du contraire."

 

Mais l’affaire Valadier n’est qu’un aspect d’une crise beaucoup plus générale : d’un côté, en effet, ceux qui entendent défendre les acquis de Vatican II – qui aurait enfin, selon eux, réconcilié l’Eglise et le monde moderne ; de l’autre, une hiérarchie, accusée par les précédents de vouloir, en prétendant simplement annuler certains excès nés de Vatican II, revenir à un catholicisme rigoriste, sûr de lui et dominateur. « L’Eglise catholique sur la mauvaise pente » (13) ? Elle se crispe, constatent certains observateurs, et diabolise une société contemporaine jugée intrinsèquement perverse. L’ombre du diable… Ce côté rétro, qu’on croyait condamné à ne plus servir que d’appât publicitaire aux "exorcistes" hollywoodiens, refait très officiellement surface : "Si on ne respecte pas le sacré, on déchaîne le diable", déclare, sans sourciller, le cardinal Lustiger à l’occasion du film de Scorsese.

 

Mais, contre cette résurgence d’un christianisme aux allures médiévales, la révolte gronde : le 25 janvier 1989, cent soixante-trois professeurs de théologie allemands, néerlandais, suisses et autrichiens, s’insurgent, dans la "Déclaration de Cologne", contre les prétentions de Jean-Paul II et de ses hommes à présenter comme "révélation divine" des diktats moralisateurs hors de saison ; en février, cent trente théologiens francophones (dont Paul Valadier) joignent leurs voix ; rejoints, le 19 avril, par soixante-deux Espagnols et, le 31 mai, par soixante-trois Italiens – dont Luigi Sartori, président de l’Association des théologiens italiens, et Giuseppe Alberigo, directeur de l’Institut de Bologne. C’est, selon l’expression du Père Bernhard Haerig, qui fut l’un des maîtres à penser du concile Vatican II, "un schisme psychologique".

 

Jean-Paul II serre les boulons

 

Impavide, le pape règle ses tirs d’artillerie face aux rebelles. Le 23 février, le Père Kolvenbach, supérieur général de la Compagnie de Jésus, rappelle à l’ordre ses troupes : malgré un style ampoulé, bien caractéristique, son message est clair – un jésuite, c’est fait pour obéir (Perinde ac cadaver !). Le 1er mars, une réforme de la curie sent la loi martiale : les pouvoirs pour la Congrégation pour la doctrine de la foi, chasse gardée du très contesté cardinal Ratzinger, sont accrus ; les "cadres supérieurs" du Vatican seront désormais nommés pour cinq ans (le pape peut ainsi plus facilement faire ou défaire les carrières) ; l’Institut pour les œuvres de religion (cette "Banque du Vatican" qui est au centre de ténébreux scandales financiers) est intégré au gouvernement central du Saint-Siège. Parallèlement, une profession de foi, assortie d’un serment de fidélité, est désormais exigée de tous ceux, prêtres ou fidèles, qui exercent dans l’Eglise une fonction officielle (du simple diacre au recteur d’université catholique, en passant par les diverses institutions que contrôle l’Eglise – dont de nombreux hôpitaux).

 

Cette mise au pas correspond à la montée en puissance de l’Opus Dei (14). Cette discrète mais efficace organisation, fondée en Espagne, en 1928, par Josemaria Escriva, (déclaré par Rome apte à la canonisation, en 1986, à l’issue d’une procédure exceptionnellement courte), est souvent présentée comme une "franc-maçonnerie catholique". Forte de plus de mille prêtres, de plusieurs dizaines d’évêques et de 73.000 laïcs appartenant à quatre-vingt-sept nationalités, l’Opus a placé ses hommes aux postes-clés de la curie romaine. Ils pèsent beaucoup sur certaines nominations épiscopales, dans le cadre d’une reprise en main de secteurs jugés trop indépendants (des Pays-Bas au Brésil) à l’égard de la "ligne Jean-Paul II". Au service de cette ligne, l’Opus apporte sa discipline et sa discrétion (15), tandis que les charismatiques apportent leur dynamisme démonstratif et festif. Répartition des tâches…

 

La volonté offensive d’un "catholicisme à la Jean-Paul II" est illustré par de récentes déclarations du cardinal Lustiger préconisant de revoir le statut de séparation de l’Eglise et de l’Etat en France (en arrière-plan, la question de l’adaptation des horaires scolaires aux exigences du clergé, soucieux d’obtenir, dans l’emploi du temps des élèves, un créneau avantageux pour l’instruction religieuse chrétienne – ce qui revient à remettre en question le principe même de la laïcité). De même, par ses déclarations sur la pilule abortive et la publicité pour les préservatifs, le cardinal Decourtray, président de la conférence épiscopale française, accrédite "l’idée d’une Eglise-lobby, faisant pression sur les pouvoirs publics pour imposer son point de vue" (16).

 

Certains milieux juifs voient dans cet état d’esprit de "reconquête catholique" une menace directe à la fois pour les rapports judéo-chrétiens et pour l’identité juive. Ainsi, Jean-Paul II et le cardinal Lustiger sont la cible de vives attaques de Raphaël Draï, auteur d’une récente Lettre ouverte au cardinal Lustiger (éd. Alinéa). Draï, au nom des juifs, reproche au pape et à l’archevêque de Paris de faire un révisionnisme – plus grave encore, à ses yeux, que celui de Faurisson ! - en cherchant à réaliser, au bénéfice de l’Eglise catholique, une appropriation de l’Holocauste. Jean-Paul II est accusé de vouloir « liquider le problème juif en le banalisant, en le normalisant de telle manière qu’il cesse d’être considéré comme une hypothèque, comme un poids mort pour la politique du Vatican » (17).

 

Le torchon brûle entre les fils d’Abraham

 

De plus, par la tentative de réviser l’histoire du génocide, Jean-Paul II est encore accusé de dissimuler, derrière un "œcuménisme illusoire", une volonté de conquête spirituelle, une politique de conversion, un prosélytisme dont les juifs seraient la première cible. Ascension spectaculaire de Lustiger – qui ne manque aucune occasion de rappeler quel cordon ombilical unit judaïsme et christianisme -, béatification bien orchestrée d’Edith Stein (une religieuse catholique, d’origine juive, morte en déportation) : "ce n’est pas un hasard, dénonce Draï, si les principales pièces du dispositif du pape sont des juifs convertis". Le peuple juif serait donc sous la menace d’une "politique religieuse nationaliste". Raphaël Draï se fait insistant : "il ne faut pas oublier qu’à la tête de l’Eglise, il n’y a pas un pape polonais, mais un Polonais devenu pape" (18). Comme on le voit, le torchon brûle entre les fils d’Abraham…

 
Jean-Paul II, au-delà d’une promotion médiatique très réussie, réussira-t-il à faire vivre ensemble les pièces de ce puzzle complexe qu’est l’Eglise d’aujourd’hui ? Affaire à suivre. Surtout si l’on est convaincu que, derrière des variations et adaptations conjoncturelles, le christianisme reste cette vision du monde qui prétendait effacer les dieux de l’Acropole et ceux des forêts gauloises. C’était il y a longtemps. Mais nous avons une longue mémoire.

 

1 - L’état des religions dans le monde, Michel Clévenot dir., La Découverte-Cerf, 1987

 

2 - Ibid.

 

3 - Pas si nouveau que cela, tout de même, pour l’historien des religions : le christianisme a connu à plusieurs reprises, au cours de son histoire, des phénomènes comparables – certains étant digérés par l’institution ecclésiale, d’autres étant rejetés dans les ténèbres hérétiques.

 

4 - Danièle Hervieu-Léger, Vers un nouveau christianisme ? Introduction à la sociologie du christianisme occidental contemporain, Le Cerf, 1986.

5 - On sait avec quel succès le pèlerinage de Chartres a été organisé, chaque année, par les traditionalistes – même si, cette année, ceux-ci se sont divisés, à cause de "l’affaire Lefebvre" : les lefebvristes, regroupés derrière Renaissance Catholique, ont pélégriné à l’Ascension, tandis que ceux qui font passer en priorité l’obéissance au pape, derrière Bernard Antony, ont marché à la Pentecôte. Significativement, la communauté charismatique "Le Lion de Juda" a incité ses membres à participer au second pèlerinage, organisé par Chrétienté-Solidarité.

6 - Le cardinal Decourtray exprime bien le souci de la hiérarchie de récupérer – et de canaliser -, pour l’utiliser à ses fins, le dynamisme des charismatiques : "Y a rien à faire (sic) : Dieu, vous ne pouvez pas l’éliminer. Le sentiment religieux est constitutif de l’homme. Il faut qu’il s’exprime. Mais ce n’est pas la foi. Il faut que l’Evangile, le Christ baptise ce sentiment religieux. Il est possible que depuis quarante ou cinquante ans, nous ayons trop répondu à l’appel profond qui monte du cœur de l’homme par des idées et insuffisamment par des symboles. Il est possible que notre cartésianisme latent nous ait joué de mauvais tours et que ces résurgences soient en quelque sorte une revanche".

 

7 - Fondée en 1856, la revue jésuite, forte de douze mille abonnés, a une influence intellectuelle indéniable, bien au-delà des milieux chrétiens.

 

8 - Passé par la JEC, Valadier a fait sa théologie à Fourrière (Lyon). Maître de conférences à l’Institut d’études politiques, c’est un spécialiste de Nietzsche, et a publié un remarquable Nietzsche et la critique du christianisme, Cerf, 1974.

9 - L’Eglise en procès, Flammarion, 1986.

10 - Le pape a déclaré le 12 novembre 1988, au sujet de l’encyclique Humanae vitae (opposé à la pilule contraceptive) : La remettre en cause équivaut à refuser l’obéissance de notre intelligence à Dieu lui-même.

11 - Claire allusion aux charismatiques.

12 - Le Monde, 29 mars 1989

13 - Titre d’un article de Jean-Louis Schlegel dans Esprit, mars-avril 1989.

14 - L’ouvrage de Dominique Le Tourneau, L’Opus Dei, dont la publication a été saluée par La Pensée Catholique, est de type hagiographique, dénué donc d’esprit critique (bien que paru dans la collection Que sais-Je des PUF, il a reçu "l’imprimatur" et le "nihil obstat" - une gracieuseté d’un directeur littéraire à l’archevêché de Paris ?).

15 - L’Opus Dei joue la carte du pouvoir culturel : il contrôle, dans la seule Espagne, plusieurs centaines de journaux et magazines, des agences de presse, des émissions de radio et de télévision, des sociétés de production cinématographiques. Le groupe Ampère a pris récemment le contrôle de 45% de la BD française et belge.

16 - Jean-Louis Schlegel, op.cit.

17 - L’Evénement du Jeudi, 13 avril 1989.

18 - Cette remarque se veut très agressive : on sait qu’il y a, dans l’histoire de la Pologne, une très forte tradition antisémite, jalonnée de sanglants pogroms. Dicton polonais, issu du Moyen Age : "Ce que le paysan gagne, le seigneur le dépense, et le juif en profite."

 

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