La légende noire du Moyen Age

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Le choc du Mois - N°61 - Février 1993

Avec le poids que lui donne une indiscutable autorité scientifique, Jacques Heers, l’un des plus éminents médiévistes français, entreprend de tordre le cou à quelques vieux clichés qui constituent, sur l’époque dont il est spécialiste, une véritable désinformation historique.

Pour avoir été directeur du département d’études médiévales de la Sorbonne, Jacques Heers est bien placé pour le savoir : un tissu d’erreurs, et plus encore de malhonnêteté, est trop souvent véhiculé sur cette période-clef, fondatrice de notre histoire, qu’est le Moyen Age. S’étendant sur un millénaire, il constitue le terreau sur lequel s’est développée, au fil des siècles, l’identité française. C’est une bonne raison pour s’intéresser à lui d’un peu près. Or ce Moyen Age est, depuis longtemps, vilipendé, mis en accusation : époque d’obscurantisme et de ténèbres - qu’auraient heureusement dissipés la glorieuse ère des Lumières, génitrice de la Révolution -, le Moyen Age aurait été par excellence le temps d’infâmes abus ou, au minimum, d’un archaïsme barbare. Bref, l’antithèse du progrès, tant sur le plan social que politique, économique ou culturel.

Rétablir la vérité

Illustre cette vision manichéenne, diabolisante, le vocabulaire lui-même : le mot "médiéval" (ou "moyenâgeux", comme disent les présentateurs de télévision) est utilisé couramment comme synonyme de retardataire, de grossier, de peu évolué ; les mots "féodal" et "seigneurial", eux, ont vocation, surtout lorsqu’ils sont utilisés avec l’accent de Georges Marchais, à qualifier des prétentions outrecuidantes, des abus de pouvoir et, plus généralement, une vision réactionnaire (voire fasciste) des choses. On comprend, du coup, que pour dénoncer une situation intolérablement rétrograde fleurisse l’expression : "On se croirait au Moyen Age."

Scandalisé par le caractère vicié et vicieux d’un tel vocabulaire, qui traduit une petitesse d’esprit, Jacques Heers entreprend donc de rétablir la vérité. Celle qu’apporte une science historique dénuée de parti pris (mais si, mais si, cela peut encore se trouver…). En précisant qu’il ne s’agit pas pour lui de parer le Moyen Age de toutes les vertus, mais tout simplement de remettre les pendules à l’heure. Non sans souligner malicieusement, au passage, le relativisme de certaines notions. Ainsi, "affirmer, par exemple, que la maison médiévale manquait de confort laisse rêveur. Tout est d’appréciation et d’habitude. Faut-il, à l’absence d’eau courante, aux odeurs de fumier, aux salles mal chauffées et mal éclairées, préférer l’air des villes chargé des gaz des voitures, le bruit incessant des moteurs, les viandes aux hormones et les fruits de mer pollués ?" On peut effectivement se poser la question en croisant, dans un couloir de métro, les zombies qui hantent les mégalopoles…

Pour commencer son travail de remise en ordre, Jacques Heers s’interroge, de façon très roborative, sur la notion même de Moyen Age. En faisant justice, au passage, avec une ironie féroce, de ces faiseurs de systèmes qui ont fleuri dans les années soixante, "temps de grandes et mirifiques fermentations intellectuelles" où il était de bon ton de balancer par-dessus bord, en histoire, " l’événementiel " - c’est-à-dire le balisage du cours de l’histoire par des événements, et donc des dates, pris comme points de repère, jalons et témoins.

Cela dit, et alors même qu’il montre la nécessité d’une réhabilitation intelligente de l’événementiel, Heers insiste sur le caractère arbitraire de la notion même de Moyen Age : le découpage de l’histoire en grandes tranches chronologiques - la périodisation, pour utiliser un vocabulaire plus académique - correspond, depuis longtemps, à des nécessités pédagogiques. Inséré entre l’Antiquité et les temps modernes (XVIe à XVIIIe siècles), le mot Moyen Age recouvre des réalités très diverses, dans l’espace et dans le temps. C’est ce qui fait dire à Heers, avec un rien de provocation, que "l’homme médiéval" est une utopie. Ce qui signifie que la généralisation systématique est, en histoire, péché mortel. De qui et de quoi parle-t-on lorsqu’il est question de Moyen Age ? La rigueur est nécessaire, la précision indispensable si l’on veut éviter le piège des grandes généralités - c’est-à-dire le règne de l’à-peu-près, ou, pire, de l’a priori.

Mais il y a plus grave. En effet, un véritable travail de désinformation a été accompli, et depuis longtemps, afin de parer, si l’on peut dire, le Moyen Age de traits totalement négatifs forgés, en fait, de toutes pièces pour les besoins de la cause. Une cause idéologiquement bien précise : exalter les vertus de la modernité, en tant que phase éminemment progressiste dans le déroulement de l’histoire des sociétés européennes .

Le droit de cuissage fait fantasmer les instituteurs

Tout d’abord, pour mieux noircir le Moyen Age, il a fallu installer le mythe de la Renaissance. Avec deux thèmes privilégiés : la Renaissance, c’est l’habileté à reproduire la nature et le retour aux formes et aux inspirations antiques. Heers montre clairement qu’il s’agit là d’un combat culturel, à l’origine : nombre d’Italiens, du XIVe au XVIe siècle, veulent voir de la "barbarie" et de la décadence dans tout ce qui, depuis la fin de l’Empire romain, a été influences venues du Nord. Les "Tudesques" - c’est-à-dire les Allemands - étant particulièrement visés, mais les Français n’échappant pas à l’accusation d’inculture. Sans oublier les Byzantins, car l’antagonisme entre Rome et Constantinople est une constante des siècles médiévaux. La Renaissance se veut exaltation d’une rupture avec un passé honteux, car marqué par l’abaissement, l’humiliation de l’Italie. Nous vivons encore aujourd’hui sur "des jugements de valeur entachés de parti pris". La Renaissance est un mythe forgé par des cénacles d’intellectuels autoproclamés - "un groupe restreint, au demeurant sans mandat ni compétences particulières qui, dans quelques milieux élitistes, s’auto-attribuaient la qualité de juger mieux que le commun des hommes du temps". On est évidemment tenté de faire quelques rapprochements avec ce que nous vivons aujourd’hui…

Le concept de Renaissance étant destiné à dévaloriser systématiquement le Moyen Age, on comprend qu’il ait fait florès jusqu’à nos jours chez tous ceux qui exaltent la modernité pour des raisons idéologiques. Significativement, le mot "gothique" est, chez un Montesquieu, synonyme de barbare.

Avec maestria, Heers démontre l’inanité d’une telle vision : le Moyen Age ne fut pas un temps de maladresses, voire d’ignorance en matière de méthodes et de techniques artistiques ; et loin d’oublier l’Antiquité, la culture médiévale s’est nourrie de références aux Grecs et aux Romains.

Autres idées reçues et partis pris contre lesquels Heers mène croisade : la féodalité aurait été faite "de pratiques scandaleuses, d’abus, de cruautés et d’arbitraires". Une caricature dont avaient besoin et les agités de 1789 et les futurs profiteurs de la Révolution, acheteurs de biens nationaux et trafiquants en tout genre, pour couvrir leurs exactions d’un voile prétendument doctrinal. Avec des aspects tragi-comiques : en une page d’une cruelle drôlerie, Heers montre comment la célèbre nuit du 4 août, où fut proclamée la suppression des privilèges, fut en fait une nuit de beuveries et de discours incohérents, où fleurirent à satiété les contrevérités forgées par des opuscules de propagande. Propagande reprise, au long des XIXe et XXe siècles, pour justifier les "acquis" des Grands Ancêtres. Heers fait, avec une certaine jubilation, la présentation du sottisier qui, aujourd’hui encore, a trop souvent droit de cité dès qu’il est question de féodalité et de droits seigneuriaux - par exemple, le fameux droit de cuissage qui a fait fantasmer des générations d’instituteurs…

La lutte des classes appliquée au Moyen Age

En passant au statut des paysans au Moyen Age, Heers constate qu’on atteint des sommets dans l’ignorance ou la malhonnêteté intellectuelle. Résumons l’image d’Epinal : le seigneur, oisif et exploiteur, tenait sous sa coupe de malheureux paysans condamnés à suer sang et eau pour la satisfaction de ses caprices. Autrement dit, c’était le triomphe, insolent, de l’exploitation de l’homme par l’homme… Pour avoir beaucoup travaillé et beaucoup publié sur les aspects économiques et sociaux, tant urbains que ruraux, des sociétés médiévales, Heers a toute facilité pour démontrer, en soixante-dix pages d’une argumentation serrée, le caractère aberrant d’une telle présentation. Aberrant au plan scientifique, mais parfaitement explicable au plan idéologique puisqu’il s’agit d’affirmer, en ce domaine plus encore qu’en tout autre, que la modernité et son épiphanie de 1789 ont apporté les Lumières et la libération d’une humanité asservie.

On comprendra, par cette trop brève présentation, que le livre de Jacques Heers fait œuvre de salubrité publique, son auteur ne craignant pas de se mettre à dos - et il y a quelque mérite par les temps qui courent - les idéologues encore régnant dans le monde universitaire, éditorial et médiatique. Il démontre en effet que l’histoire, et plus spécialement celle du Moyen Age, a été depuis longtemps manipulée, trafiquée à des fins partisanes, pour justifier des utopies qui ont fait preuve, depuis deux siècles, de leur nocivité. La parade, le contrepoison qu’il propose in fine, devrait être la règle d’or de tout historien digne de ce nom : "Opposer le concert aux abstractions."

Jacques Heers, Le Moyen Age, une imposture, Perrin.

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