Résistance Identitaire Européenne

Epuration - Une saison de sang

Le Choc du Mois – N°48 – Janvier 1992

Le dernier Amouroux est arrivé. Dérangeant. Très dérangeant, même, puisque le neuvième volume de sa Grande Histoire des Français porte sur les bien vilains soubresauts qui suivirent le départ des Allemands. Son titre, Les règlements de comptes, ne laisse d'ailleurs aucune équivoque sur l'intention de l'auteur de jeter l'éclairage cru de la vérité sur "ces heures les plus sombres, etc." Le déshonneur alors n'était pas toujours du côté du banc des accusés.

Au grand dam de ceux que le succès des autres rend malades, Henri Amouroux poursuit l’œuvre impressionnante, commencée en 1986, qui lui a permis de brosser, en huit volumes, La grande histoire des Français sous l'occupation. Une histoire qui a recueilli à juste titre un grand succès car Amouroux sait allier avec brio - et ce n'est pas si fréquent - la rigueur de l'historien et le sens de l'image forte, du détail quotidien révélateur, qui fait le grand journaliste. En publiant un neuvième volume, qui couvre la période septembre 1944 -janvier 1945, il entame une "grande histoire des Français après l'occupation". Il eût été en effet dommage de ne pas montrer quelle continuité se manifeste entre les soubresauts de l'occupation et ceux qui suivirent le départ des Allemands.

Exécutions sommaires

Avec courage, Amouroux a intitulé son nouveau livre Les règlements de comptes. Il faut en effet du courage pour marquer, par un tel titre, que la prise en mains du territoire français par les Alliés eut pour conséquences le déchaînement des passions et le bain de sang qu'il provoqua. Un bain de sang justifié, ont soutenu et soutiennent encore certains, par les exactions des Allemands et des Français collaborateurs. Ce serait, en somme, la loi du talion qui aurait joué...

Une telle version impliquerait un désir de vengeance des combattants de l'ombre, des hommes des réseaux et des maquis. Or les exécutions sommaires qui vont jalonner les mois de septembre et d'octobre 1944 sont moins le fait des vrais résistants, de ceux qui ont effectivement lutté contre l'occupant en prenant tous les risques que cela comportait, que d'ouvriers de la dernière heure, dont les motivations sont souvent fort troubles.

Amouroux souligne l'ambiguïté même de la notion d'exécution sommaire : "Pendant l'occupation, l'exécution sommaire pouvait être l'unique moyen de mettre fin, sur ordre, à la trahison d'un délateur, à la carrière d'un tortionnaire, au zèle pro-allemand d'un policier. Ce pouvait être également l'occasion de prendre sa revanche sur le concurrent heureux, de dérober l'argent du paysan enrichi par le marché noir, de supprimer des témoins gênants, alors même qu'il s'agissait d'enfants au berceau. Mais, après la Libération, qu'elles soient la conséquence de la décision de "tribunaux", baptisés "tribunal du peuple" ou "cour martiale" pour masquer d'un sceau républicain leur impatiente incompétence ; du choix d'hommes, scandalisés par les verdicts trop indulgents des cours de justice ou par les grâces accordées par de Gaulle ; du réflexe du déporté qui, en 1945, retrouve son délateur libre et prospère ; de l'association de quelques voyous qui espèrent - il n'ont pas toujours tort - qu'un brassard leur tiendra lieu de passeport face à une police culpabilisée, les exécutions sommaires, les troubles qu'elles provoquent, les débats qu'elles suscitent, marquent profondément et durablement l'époque."

Il faut ajouter que, parmi les résistants ayant effectivement combattu, les FTP ont fait exception en se distinguant, au moment de l'épuration, par leur acharnement répressif contre tous ceux qui, par leurs origines sociales, leurs convictions politiques ou leur position de notables, pouvaient apparaître, à tort ou à raison, comme des adversaires du nouvel ordre politique et social, de type collectiviste, dont elles rêvaient en tant que bras armé du parti communiste.

Un débat a, dès les années qui ont suivi l'épuration, porté sur le nombre des victimes des exécutions sommaires. En novembre 1944, Adrien Tixier, ministre de l'Intérieur de De Gaulle, confie au colonel Passy (pseudonyme de M. Dewavrin), alors directeur technique de la DGER (service de contre-espionnage), qu'il estime "d'après les renseignements en sa possession" qu'il y a eu 105.000 exécutions sommaires de collaborateurs (ou supposés tels). Le colonel Passy reprendra à son compte ce chiffre dans une conférence donnée plus tard, à la demande d'Emile Roche, devant un comité radical-socialiste et le confirmera, par écrit, à M. Montigny en 1950.

De Gaulle fournit un chiffre très différent dans le tome III de ses Mémoires de guerre : "Parmi les Français qui ont, par le meurtre ou par la délation, causé la mort de combattants de la Résistance, il en aura été tué, sans procès régulier, 10 842 dont 6 675 pendant les combats des maquis avant la libération, le reste après, en cours de représailles." Henri Amouroux dénonce la tromperie que constitue, en ce passage, le fait d'imputer à chaque victime de l'épuration la mort de résistants : "Si, parmi les victimes de l'épuration sauvage, il se trouvait indiscutablement des hommes et des femmes coupables de la mort de résistants, que ce soit par meurtre ou par délation, il s'en trouvait aussi dont la culpabilité était réduite, voire nulle lorsqu'il s'agissait d'adversaires politiques embarrassants pour l'avenir ou de bourgeois à piller. Il en existait aussi, s'agissant de femmes et d'enfants, dont l'unique péché était d'appartenir à la famille du milicien, du PPF, du "collabo". Ils mouraient simplement pour que, de l'assassinat, aucun témoin ne survive."

Robert Aron, auteur d'une Histoire de la libération de la France (Fayard, 1959), estime qu'il y a eu entre 30.000 et 40.000 exécutions sommaires. Soucieux d'avoir des chiffres officiels, il a adressé des demandes en ce sens aux autorités préfectorales. Dix-huit préfectures lui ont répondu par des formules du genre "Aucune exécution sommaire n'a eu lieu" ou "Nous ne détenons aucune documentation sérieuse sur les exécutions sommaires". Aron a donc dû entreprendre de patientes recherches, en se heurtant souvent à un véritable mur du silence. En 1985 encore, l'Américain Peter Novick, auteur de L'épuration française, 1944-1949 (Balland), notait que "l'accès aux archives concernant ce problème n'a pas été autorisé, pas même à des chercheurs privilégiés".

C'est pour faire pièce aux évaluations de Robert Aron que s'est mobilisé, à partir de 1967, le Comité d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, sous la direction de Marcel Baudot, ancien chef des FFI de l'Eure. Celui-ci a avoué crûment qu'il s'agissait pour lui et ses amis de "mettre un point final à une querelle où l'honneur même de la résistance française se trouvait gravement en jeu".

L'ennui, c'est que les chiffres fournis par les études du Comité d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale sont, à l'évidence, trafiqués. En effet, en établissant un tableau comparatif entre ces chiffres et ceux fournis, en 1948 puis en 1959, par la Direction de la gendarmerie, Henri Amouroux met en évidence la faiblesse systématique des chiffres avancés par le Comité. Ainsi, celui-ci donne 151 victimes pour les Bouches-du-Rhône, alors que la gendarmerie en indiquait 310 en 1948 ; dans le Rhône, le Comité annonce 170 assassinés, alors que la gendarmerie donne le chiffre de 528 (enquête de 1959)... Et le directeur de la Gendarmerie, M, Lebègue, a précisé à Robert Aron que "la gendarmerie n'a pu obtenir de renseignements objectifs sur les faits qui auraient pu survenir dans certaines agglomérations" ; or il s'agit de grandes villes comme Paris, Lyon, Toulouse, Marseille, Limoges, Dijon... Autant dire que les chiffres donnés pour les départements correspondants sont très au-dessous des réalités. Pour la Dordogne, le Comité reconnaît 375 exécutions sommaires, alors que Guy Penaud, qui fut inspecteur divisionnaire à la police judiciaire de Périgueux, assure qu'il y en eut plus de mille. Pour six départements, le Comité annonce n'avoir "pas de statistiques concernant les exécutions sommaires".

A Lyon, plusieurs dizaines de cadavres charriés, entre septembre et décembre 1944, par les eaux du Rhône et de la Saône, sont ceux "d'inconnus" dont le corps est criblé de balles, les pieds liés par du fil de fer, la tête dans un sac. Le quotidien local, Le Progrès, annonce régulièrement, à chaque nouvelle macabre découverte, qu'il y aura enquête. Enquêtes dont le résultat ne sera jamais publié. Il en ira de même pour les cadavres retrouvés dans des rues discrètes ou des terrains vagues. Ce qui se passe à Lyon se retrouve évidemment dans nombre d'autres régions. Il faudra souvent de longues années avant de retrouver les restes de suppliciés, enterrés discrètement dans des endroits reculés, individuellement ou par groupes. Certains ne seront jamais retrouvés. Les "libérateurs" ont fait régner, par des menaces précises, la loi du silence.

Tribunaux populaires

Les exécutions sommaires avaient l'inconvénient, pour l'image de la Résistance, de défier ouvertement toute forme de loi. D'où l'idée, chez certains épurateurs, de mettre en place un semblant d'institutions judiciaires : "tribunaux populaires" et "cours martiales" surgissent, écrit Amouroux, "dès les premières heures de la Libération, de la volonté répressive et, dans bien des cas, politique, de chefs de maquis ou de "résistants" locaux qui leur fourniront, quand ils ne les présideront pas, juges et pelotons d'exécution". A leur sujet, Amouroux rappelle le constat d'Alphonse Boudard, qui a vécu ce genre de situation : "Certains historiens contestent la sévérité de l'épuration. Ils devraient mieux se renseigner sur ceux qui la faisaient"...

Ainsi, à Nîmes, le commandant B., ancien vendeur de cacahuètes et de pierres à briquet, a constitué une cour martiale qui a fait exécuter en public, le 28 août 1944, neuf miliciens (des "voyous", selon la presse locale, contrôlée par les communistes). Lorsque, en avril 1946, l'autorité militaire légale voudra faire une enquête sur l'identité des "juges" ayant composé la cour martiale, le capitaine FFI interrogé répondra : "Le peuple de France et les victimes du fascisme." Le "capitaine" avait bien assimilé les cours de langue de bois communiste...

Cette conception très particulière de la fonction judiciaire se retrouve à Alès, où la cour martiale est présidée par un déserteur qui a été volontaire pour le travail en Allemagne. Des exemples comparables sont multiples. D'autant que les cours martiales sont ravitaillées en "clients" par des prisons improvisées hors de tout contrôle légal, où les suspects, maltraités, sont entassés dans des conditions abominables au plan de l'hygiène. A Limoges, le "capitaine" (autopromu, bien entendu) qui dirige la prison est un proxénète, terreur du milieu marseillais. Les "juges" du coin ne chôment pas : soixante-quatorze condamnations à mort entre le 24 août et le 15 septembre. On ne pourra jamais rien savoir de précis sur ces affaires, puisque toutes les archives administratives ont été détruites "en exécution des instructions en vigueur", de l'aveu même, en 1961, du général de corps d'armée commandant la IVe région militaire. Situation identique en Ariège. Le "tribunal populaire" de Pamiers, conçu et animé par un certain Joselovitz, alias Jackie, et "composé d'étrangers à la région", a condamné à mort "environ cinquante-cinq personnes", toutes immédiatement exécutées. Ici comme ailleurs, les FTP ont exigé une rapidité expéditive, menaçant de régler eux-mêmes l'affaire si les choses n'allaient pas assez vite. En Haute-Lozère, la cour martiale condamne à mort le 6 septembre dix-sept miliciens sur les vingt qui comparaissent ; le 8, dix-neuf sur vingt, dont un garçon de quinze ans, infirmier, qui n'a jamais porté les armes. Les accusés avaient des avocats... qui disposaient de deux à trois minutes pour plaider. Bien entendu, une foule vociférante intervient en permanence dans les "débats". Le 16 septembre, le curé du village de Tautavel (Pyrénées-Orientales), qui a commis le crime d'être pétainiste, est condamné à mort par le tribunal populaire et fusillé ; des femmes se précipitent pour frapper son cadavre et tremper leur mouchoir dans son sang. Même geste à Grenoble, où les enfants des écoles ont été amenés en colonne par leurs instituteurs pour assister au spectacle hautement édifiant qu'est la mise à mort de six miliciens (dont deux ont dix-neuf et vingt-trois ans), à qui on reproche seulement (mais cela suffit à entraîner la mort) d'avoir porté l'uniforme honni. C'est ce que le procureur de la République de Périgueux, réexaminant plus tard de telles affaires, appellera pudiquement "un jugement un peu hâtif" ...

Reprise en main

C'est donc dans une ambiance de sanglante anarchie - surtout au sud de la Loire - que plonge le pays en septembre et octobre 1944. De Gaulle, qui entend s'imposer comme le chef d'une nouvelle légalité à la fois au plan intérieur et, à l'extérieur, face à des "alliés" qu'il perçoit, à juste titre, comme des adversaires - dans la mesure où ils voudraient réduire la France à un rôle subordonné - doit donc faire la démonstration de son autorité.

En face de lui, il a un parti communiste qui, fort de son appareil bien rodé, a entrepris de placer partout ses hommes, à titre officiel ou en tant que "sous-marins". De plus, une structure clandestine est maintenue. A toutes fins utiles... Le Parti entend récupérer à son profit le mythe de la Résistance, "en déformant, écrit Amouroux, la vérité historique pour la mettre à son service". Ainsi naît la légende du parti "des 75.000 fusillés" (alors que le procureur français au procès de Nuremberg donnera le chiffre de 29.660 Français fusillés sous l'occupation allemande). En enrôlant sous sa bannière des dizaines de milliers de morts imaginaires, "le parti communiste s'assurera une supériorité morale et patriotique, un avantage politique dont il usera dans les élections qui suivront la Libération". Et même bien au-delà...

Le parti communiste, dont les effectifs augmentent considérablement en quelques semaines (beaucoup d'opportunistes pensent que c'est la bonne carte), développe de nombreuses courroies de transmission. Parmi les plus efficaces, le Front national (sic), qui enrôle ces notables rassurants que les communistes appellent entre eux les "potiches". Il s'agit, tout spécialement, de contrôler les Comités départementaux de libération, qui se posent en détenteurs d'une autorité aussi neuve que révolutionnaire et menacent de devenir "une série de républiques régionales", selon le mot du ministre de l'Intérieur Tixier.

De Gaulle sait que le danger principal est là. En une série de voyages éclairs, il se rend en septembre aux "points les plus sensibles", selon la formule de ses Mémoires de guerre. Voyages de reprise en main à Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux. Bains de foule et admonestations des chefs locaux. Dans ses discours, un leitmotiv : il faut que règne l'ordre. Vaste programme... A Marseille, où trône le commissaire de la république Aubrac (nom de guerre de Raymond Samuel), de Gaulle, voyant défiler devant lui un cortège bigarré de FFI, grommelle : "Quelle mascarade !". A Toulouse, le colonel Asher (qui a adopté le nom de guerre de Ravanel) s'entend dire : "Ici, c'est le désordre le plus effroyable. Il faut y remédier."

Les remèdes seront à la fois drastiques et subtilement politiques. Drastiques : les Milices patriotiques, troupes de réserve des FTP et, donc, véritable armée mobilisable au service du parti communiste, sont dissoutes le 28 octobre 1944. Politiques : Thorez, qui a passé toute la guerre en URSS, est amnistié (il était déserteur) et rentre à Paris le 25 novembre. Ce qui lui permet de reprendre très vite la direction du parti communiste. Donnant donnant : il aide de Gaulle, efficacement, en lançant comme consigne à ses militants de calmer le jeu, de désamorcer les mouvements de contestation sociale et politique qui se développent dans le pays. Ainsi commence une collaboration dont on peut se demander, aujourd'hui encore, qui, de De Gaulle ou du parti communiste, en a été le principal bénéficiaire.

Pendant ce temps, les Français ont faim et froid, et ne pensent en fait, dans leur immense majorité, qu'à un problématique ravitaillement.

Henri Amouroux, Les Règlements de compte, septembre 1944-janvier 1945, Robert Laffont.

 

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