Rome, la ville éternelle face à ses historiens

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Le Choc du mois – N°44 – Septembre 1991

"Ville éternelle" : Rome a droit à ce statut mythique car elle est restée, dans la mémoire européenne, l'Urbs, la Ville par excellence, dont le nom seul était affirmation de puissance pour les hommes de l'Antiquité. Le christianisme ne s'y est pas trompé et l'Eglise, se voulant universelle ("catholique"), s'est affirmée romaine.

Les successeurs de Pierre savaient quelle continuité impliquait leur prétention lorsqu'ils revendiquèrent, après la fin de l'Empire, le vieux titre impérial de Pontife Suprême. On comprend que la question des origines ait fasciné tous ceux que mobilise affectivement, intellectuellement ou idéologiquement, le nom même de Rome. En témoigne l'ouvrage récent d'Alexandre Grandazzi, La fondation de Rome, dont le sous-titre, Réflexion sur l'histoire, dit bien l'ambition épistémologique de l'auteur.

 

Grandazzi, normalien, ancien membre de l'Ecole française de Rome, maître de conférences à Paris. IV, s'est donné en effet un objectif ambitieux en écrivant ce livre : montrer comment l'on doit, aujourd'hui, replacer la fondation de Rome parmi les thèmes moteurs qui ont mobilisé, au fil des siècles, tout à la fois l'imaginaire et la science des chercheurs. Les deux domaines n'étant pas séparables car, comme le rappelle Pierre Grimal dans sa préface, l'histoire "est, par nature, créatrice de mythes" ; d'où le mérite qu'il reconnaît à Grandazzi : "C'est peut-être la leçon la plus profonde de ce livre : que les premiers temps de Rome n'ont jamais cessé d'être repen­sés, dès le moment même où ils avaient été."

 

Le Moyen Age, friand de merveilleux et dont toute la culture est bâtie sur un syncrétisme pagano-chrétien, associe sans complexe, pour expliquer la fondation de Rome, la figure de Noé et celle de Janus ‑ ou de Saturne. Un voisinage qui se révélera sulfureux à l'époque moderne, en permettant une audacieuse et sacrilège contestation : "Dès le début du XVIIe siècle, explique Grandazzi, et même dès la fin du siècle précédent, l'examen des traditions légendaires sur la naissance de la Ville Eternelle allait devenir en réalité la version explicite et tempérée d'un autre débat beaucoup plus brûlant et en grande partie implicite : celui portant sur la véracité de la tradition biblique. Mettre en doute l'historicité de Romulus permettait de cette manière, mais avec moins de risques, de mettre en doute l'historicité de Noé et de la Bible, et les commencements de Rome servirent ainsi de banc d’essai à un pyrrhonisme historique qui s'avançait encore masqué."

 

Un si hérétique questionnement s'inscrit dans un débat qui, dès la Renaissance, prend un tour très dualiste, les savants se répartissant en deux camps farouchement opposés : soit, en effet, on veut montrer qu'on peut retrouver, dans la légende de la fondation de Rome, les traces d'une très ancienne histoire ‑ c'est ce qu'on va appeler l'historicisme ‑, soit on récuse tout caractère historique dans le récit des origines, qui ne relèverait que de la fiction à vocation justificatrice ‑ et cette école hypercritique se fera très mordante au XIXe siècle. Grandazzi affirme sa volonté de sortir de ce dualisme et c'est ce qui fait l'intérêt majeur de son livre. En affirmant les droits ‑ et les devoirs ‑ de la philologie, de l'archéologie, de la mythologie comparée, l'auteur montre que l'utilisation complémentaire de ces disciplines permet d'échapper aux conceptualisations systématiques et, donc, stériles.

 

Faire vivre la mémoire

 

Pour dissiper "les mirages des fausses universalités", Grandazzi affirme la nécessité "d'une histoire qui réfléchit autant sur les questions qu'elle pose que sur les réponses qu'elle cherche". C'est ainsi un décapant et stimulant discours de la méthode qui surgit : "II n'y a pas de vérité historique déjà là, sub specie aeternitatis, mais, bien plutôt, une suite de questions, qui ne surgissent pas toutes faites d'un Absolu abstrait, mais qui doivent, à chaque fois, être formulées, calibrées, ajustées, en fonction de l'optique choisie, des sources disponibles, et du travail historiographique existant." Armé de ces exigeants principes, l'auteur passe en revue les divers aspects de la fondation de Rome et de premiers temps d'une cité qui devait régner un jour sur le monde. Ainsi, la légende d'Ancus Marcius quatrième roi de Rome et fondateur d'Ostie, est confortée par le rôle-clé reconnu au Tibre, en tant que voit d'accès des montagnards du Latium au littoral ‑ c'est-à-dire aux marais salants. Le sel, denrée vitale, suit la via salaria qui lui doit son nom, et son trafic franchit le libre précisément à Rome. L'archéologie, ayant mis au jour des vestiges d'activité maritime (une ancre de type égéen, par exemple) près de l'embouchure du Tibre, la légende d'Enée et de ses navires troyens apparaît comme "la transposition sur le plan du mythe d'une activité bien réelle". Quant à l'Ostie primitive, sa position au creux d'une boucle dessinée par le Tibre est liée au nom même d'Ancus ("angle") Marcius. La période royal pré-étrusque sort aujourd'hui de la pure légende.

 

Le Tibre, le sel ‑ mais aussi les belles forêts du Latium attirant les convoitises de marins en quête de bois pour la construction navale... Rome peut, sur ces éléments, asseoir sa puissance, dès le VIe siècle, en plaçant sous son contrôle une fédération latine ‑ cela étant à relier à la tradition faisant des Tarquins les créateurs des Féries latines. Une communauté humaine a su tirer un extraordinaire parti des atouts d'un site : un gué sur le Tibre, une aire de débarquement pour le sel (le Forum Boarium, ce marché aux bœufs créé par des populations pastorales), un site fortifié (les collines de l'Aventin, du Palatin et du Capitole). Mais Grandazzi prend soin de mettre en garde son lecteur contre tout déterminisme. Ce qu'importe de considérer, en effet, si l'on veut se libérer des stéréotypes, C’est "l'ensemble d'éléments dont l'interaction et l'interdépendance constituent ce phénomène qu'on appelle la naissance de Rome". L'archéologie intervient désormais de façon décisive dans l'évaluation de nos connaissances. Les découvertes se sont multipliées depuis vingt ans, en de nombreux points Latium mais aussi sur le site même Rome ‑ au point de décupler la documentation disponible. Un saut quantitatif qui entraîne un saut qualitatif ; on peut désormais dessiner un schéma évolutif du site de Rome ‑ avant, pendant et après le surgissement de celle-ci. Les plus anciennes traces d'occupation relevées sur le site de Rome remontent au début du bronze moyen (XVIe siècle avant l'ère chrétienne) : il y avait, sur le Capitole, un village occupant l'éperon qui fait face à l'île tibérine. Un habitat dispersé de groupes de cabanes installés sur des hauteurs aboutit, au début de la civilisation latiale (du Latium), du Xe au VIIIe siècle avant l'ère chrétienne, à une ligue de villages placés sous la protection de divinités communes et liés par la célébration religieuse du Septimontium (fête de clôture des semailles).

 

Depuis 1985, l'archéologie a apporté une éclatante confirmation des données de la tradition. Un mur a en effet été dégagé au pied du Palatin, datable ‑ grâce à des fibules et à des fragments de vases ‑ des années 730. Voici la trace matérielle de ce pomerium, ligne de démarcation sacrale, par lequel Romulus a délimité la cité qu'il fondait (en 753, selon la tradition) ! Cette découverte atteste qu'une communauté assez consciente d'elle-même pour délimiter son territoire sacré existait bien au VIIIe siècle : Rome était née. Etant bien entendu que la fondation palatine, dont l'importance sera par la suite soulignée, entre autres, par la procession annuelle des Luperques (les hommes-loups) traçant autour de la colline primordiale un cercle protecteur, s'inscrit dans un processus de formation qui permit de passer d'une ligue villageoise protohistorique à la cité des temps historiques. La fondation romuléenne chantée par la tradition est donc confirmée par l'archéologie, mais inscrite dans un processus de longue durée qui lui donne tout son sens. Ceci dans un cadre guerrier, de soumission par la force de communautés rivales, comme l'attestent les tombes riches en armes des IXe et VIIIe siècles.

 

Etrange contradiction

 

La mission de l'histoire est de faire vivre la mémoire ‑ et le livre de Grandazzi en fait la démonstration. Ainsi lorsqu'il montre comment "les membres de la plus ancienne société romaine se réunissaient dans des banquets" où, chantant la geste de leurs héros fondateurs, ils célébraient leur identité par l'entretien de la mémoire collective. Ici encore, pour attester ce phénomène, l'archéologie apporte sa contribution décisive.

 
 
 

C'est donc, en fin de compte, en intégrant les apports de l'archéologie que le livre de Grandazzi est novateur. On regrettera d'autant plus son dédaigneux rejet de la mythologie comparée, au mépris de cette complémentarité des disciplines qu'il exalte pourtant à longueur de pages et la légèreté argumentaire de ses critiques contre Dumézil. Par exemple, pour réfuter le parallèle qu'utilise Dumézil entre monde romain et monde scandinave, Grandazzi assure que "les femmes qui, à Rome, sont au centre de la rivalité entre Romains et Sabins, puisque c'est leur enlèvement qui est à l'origine de la guerre, sont, dans la lutte qui oppose les Ases et les fanes, absentes". Certes. Mais il est bien évident que Sabines et Vanes incarnent, les unes et les autres, les valeurs de fécondité, de reproduction, de richesse... Bref, la troisième fonction. Mais Grandazzi ne veut pas entendre parler de trifonctionnalité indo‑européenne à Rome. Un tel blocage, qui ne peut guère avoir d'autre explication qu'idéologique, limite fâcheusement la valeur d'ensemble de l'enquête. Etrange contradiction.

Alexandre Grandazzi, La fondation de Rome. Réflexions sur l’histoire, Les Belles-Lettres, 1991.

 

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