Résistance Identitaire Européenne

Ostpolitik - Au Moyen Age, les Allemands marchent vers l'Est...

Le Choc du mois – N°40 – Mai 1991

 

 
 
 
 

Les racines de l'influence germanique en Europe de l'Est remontent au Moyen Age, période de la conquête des territoires slaves et de christianisation de leurs populations. De l'utilité de l'histoire pour comprendre l'actualité la plus brûlante.

Fait majeur de notre temps ‑ et signe des temps ‑, la réunification de l'Allemagne réveille de vieilles frilosités. Certains, en effet, s'inquiètent : l'aigle germanique ne risque-t-il pas de reprendre son vol ? Et d'attirer, entre ses serres, ces peuples d'Europe centrale et orientale qui, tout à la fois grisés par des rêves d'indépendance en passe de devenir réalité, et confrontés aux dures exigences d'économies à reconstruire, peuvent être tentés de trouver accueillant le giron allemand ? Et, du coup, ne risque-t-on pas d'aller à grands pas vers une Europe sous hégémonie allemande ‑ les vaincus de 1945 réussissant à imposer la loi du mark, grâce à leur écrasante supériorité économique, là où avaient échoué les panzers ? L'histoire ne serait-elle pas un éternel recommencement, puisque, depuis quinze siècles, germanisme est synonyme d'impérialisme ?

 

Ce catastrophisme fantasmatique se nourrit de vieux clichés, entretenant une vision manichéenne de l'Histoire : depuis 1870, les "bons esprits" n'ont pas manqué pour opposer les finesses de la civilisation latine et la grossière barbarie germanique. Aussi est-il réconfortant de découvrir, chez un his­torien digne de ce nom, la volonté de s'affranchir des vieux épouvantails. Avec d'autant plus de mérite que cet historien, Charles Higounet, aurait eu de bonnes raisons de nourrir quelque acrimonie anti-allemande : prisonnier de guerre, en 1940, il a découvert la Haute Silésie contre son gré, dans le cadre d'un Oflag. Mais il a réagi aux coups du sort, en homme de savoir et de réflexion : médiéviste, il s'est attelé, grâce aux possibilités de lecture accordées aux officiers prisonniers, à une étude de l'implantation allemande en Silésie au cours du Moyen Age. Puis, ce passionné de géographie historique a élargi le champ de son étude. Une étude prolongée, bien après son rapatriement sanitaire, en 1943... puisque pendant quarante ans Charles Higounet a accumulé une riche documentation, intégrant les travaux des chercheurs tant slaves qu'allemands. Il en est né un ouvrage de première valeur, paru en 1986 sous le titre Die deutsche Ostsiedlung im Mittelalter. Ce n'est qu'en 1989 que parut l'édition française, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen Age, près la disparition de son auteur. Celui-ci aura eu l'immense mérite de nous apporter une étude aussi sereine que bien informée sur un phénomène-clef de l'histoire de l'Europe : la pénétration et l'installation de populations germaniques dans des régions qui en ont gardé une pro­fonde et durable empreinte, au plan de la culture et de la civilisation.

 

Germains et Slaves face à face

 

Au début du Moyen Age, l'Elbe délimite les zones de peuplement germanique, à l'Ouest, et celles de peuplement slave, à l'est. Hormis quelques épisodiques confrontations, un statu quo est, globalement, observé entre le VIe et le VIIIe siècles. La politique conquérante de Charlemagne, qui l'amène à soumettre la Saxe au prix d'une interminable guerre à forte allure de génocide, met le monde carolingien en contact avec les Slaves. Pour leur imposer le respect des limites de son empire, Charlemagne conduit plusieurs expéditions au-delà de l'Elbe, de la Saale et des forêts bohémiennes, en créant des points d'appui militaires pour constituer une défense avancée.

 

Cette politique, poursuivie sous Louis Le Pieux, se couvre ‑ c'est traditionnel chez les Carolingiens ‑ d'une justification religieuse : il faut gagner à la vraie foi de malheureux peuples encore plongés dans les ténèbres du paganisme. Ainsi ont lieu de premiers essais de colonisation et d'évangélisation ‑ ce jumelage devant rester, par la suite, une caractéristique fondamentale de la politique d'expansion du germanisme. Ansgar, nommé par le pape Grégoire IV archevêque de Hambourg en 831, reçoit du même coup les pouvoirs de légat apostolique dans "le pays des Slaves"... à charge pour lui de se tailler son ressort, en terre païenne. Au sud-est, les Bavarois, sur le pas des armées franques, font pénétrer le christianisme chez les Slovènes.

 

Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, a une active politique orientale. Il charge Liudolf (dont le nom signifie "celui qui appartient au peuple des loups") de veiller sur les confins orientaux de la Saxe ‑ et de ce "loup" sortira la maison royale, puis impériale de Saxe. Au sud-est, de premiers efforts de colonisation sont entrepris au-delà de l'Enns. Mais la décadence du système carolingien s'accompagne de dures contre-attaques slaves et des dévastations de grande ampleur accomplies par les Magyars, venus des confins de l'Asie. Ceux-ci ne seront contenus, puis repoussés, que par le petit-fils de Liudolf, Henri Ier l'Oiseleur (916‑936), qui prépare la voie à la décisive victoire du Lechfeld (955) remportée par son fils Ottin ler ‑ une victoire qui permet à ce dernier de restaurer l'Empire au profit de la maison de Saxe, en 962.

 

La ligne Elbe-Saale-Enns, qui avait risqué de céder sous les pressions slaves et magyares, n’est plus, désormais, un point d'arrêt mais bien plutôt une base de départ pour le Drang nach Osten (la "marche vers l'Est"). En créant une efficace cavalerie lourde, Henri l'Oiseleur a forgé l'arme décisive de la pénétration germanique. Après 965, Otton organise en marches (glacis frontaliers) les pays conquis au-delà de l'Elbe. Mais ses fils et petit-fils, Otton II et Otton III, sont trop fascinés par leur politique italienne pour consacrer au front slave tous les efforts nécessaires. Vers l'an 1000, l'Elbe est redevenue la fragile frontière du germanisme.

 

Albert l’Ours et Henri le Lion

 

Au XIe siècle, la lutte contre la papauté mobilise toute l'énergie de l'empereur Henri IV (1056‑1106). Le scénario est toujours le même : dès que les empereurs, polarisés par les affaires italiennes, sont, du coup, contestés par certains féodaux allemands, les Slaves en profitent pour reprendre l'offensive. C'est seulement à partir de 1125 que le duc de Saxe Lothaire de Suipplimbourg, devenu empereur, relance la marche vers l'Est : il ne cède pas, lui, au mirage italien (lié au thème d'un "empire universel") et comprend que l'avenir allemand est à l'Est, non au Sud. Il est suivi par un hardi féodal, Albert l'Ours, qui doit à ses conquêtes le titre de margrave de Brandebourg (germe d'un Etat dont devait sortir l'Allemagne des temps modernes). A la génération suivante, Henri le Lion, le puissant rival de Frédéric Barberousse, pousse ses pions en Mecklembourg. Frédéric, lui, agit en Silésie.

 

Au XIIIe siècle, le germanisme a atteint la Baltique, l'Oder et la Leitha, englobant les territoires qui s'étendent du Holstein à l'Autriche : Schwerin, Mecklembourg, Brandebourg, Misnie, Lusace. Les entreprises conquérantes des souverains et des féodaux ont ouvert la voie aux paysans et aux artisans. Mais aussi aux moines.

 

Colonisation et christianisation

 

L'évangélisation des Slaves s'est faite sans douceur. En 1108, l'archevêque de Brême et les évêques de la province de Magdebourg n'hésitent pas à lancer un appel à la croisade contre les païens de l'Est, en promettant le salut aux croisés... mais aussi en les appâtant avec des promesses plus tan­gibles : "Ces païens sont très cruels, mais leur terre est très bonne : elle est riche en viande, en miel, en grains, en volaille, et si on la travaille bien, aucune autre ne peut lui être comparée... 0 Saxons, Francs, Lorrains et Flamands, ici vous pourrez sauver vas âmes et, s’il vous plaît, acquérir la meilleure des terres pour y habiter ".

 

En 1147, nouvel appel à la croisade. Lancé cette fois-ci par la plus haute autorité spirituelle de l'époque. Saint Bernard, en effet, voyant le peu d'enthousiasme que manifestaient l'empereur Conrad III et la noblesse allemande pour entendre ses appels enflammés en faveur de la croisade d'Orient (la seconde), se rabat sur une nouvelle proposition : la croisade du Nord, contre les Wendes ; aura le même prix spirituel que le pèlerinage armé en Terre Sainte... II n'y a, affirme le saint homme, que deux solutions : "l'extermination ou la conversion". Il est entendu : Albert l'Ours amène 60.000 hommes, Henri le Lion 40.000. De nombreux baptêmes seront obtenus. Mais, à vrai dire, ni très sincères ni très durables.

 

Plus efficace, en fait, s'avère l'entreprise de colonisation des moines défricheurs. Si, dès la fin du Xe siècle, les bénédictins s'implantent en Bohème et en Pologne, ce sont les cisterciens et les prémontrés qui vont fournir les gros bataillons. Au début du XIVe siècle, soixante-dix abbayes cisterciennes jalonnent les territoires s'étendant de l'Elbe aux confins orientaux de la Pologne. La plupart sont filles ou petites filles de Miromond, quelques-unes sont issues de la maison-mère de Clairvaux. Les prémontrés alignent un nombre comparable de fondations. Créé en 1120 par Norbert, fils du comte de Xanten, ce nouvel ordre a un caractère spécifiquement allemand. Saint Norbert appelé à occuper le siège épiscopal de Magdebourg (1126‑1131), ses disciples multiplient les fondations en Brandebourg, puis dans les pays tchèque et morave. Au XIIIe siècle, franciscains et dominicains interviennent à leur tour, pour catéchiser les derniers îlots de résistance.

 

L'action missionnaire devant s'appuyer sur une logistique, les abbés, ayant souvent reçu en donation des terres incultes, ont besoin de bras pour mettre en valeur forêts et marécages. Les évêques des diocèses orientaux calculent, eux, que l'augmentation du nombre des nouvelles tenures entraînera la croissance du revenu des dîmes. On constate donc, sans étonnement, que les appels à la colonisation ont souvent été lancés par des autorités ecclésiastiques.

 

Les margraves ont cependant, eux aussi, cherché à attirer les colons, pour étayer leur emprise sur les pays conquis grâce à de solides noyaux de populations allemandes, au milieu de zones ethniques slaves.

 

Il faut noter ici que les migrations qui ont porté vers l'Est, aux XIIe et XIIe siècles, paysans et artisans allemands (mais aussi flamands et hollandais) doivent être replacées dans le cadre du vaste essor démographique que connut l'Europe, à cette époque. Essor provoquant les grands défrichements, à l'intérieur des pays d'Europe occidentale, mais aussi les aventures conquérantes des Normands en Méditerranée ou les migrations de Français du Midi, partis peupler et coloniser en Espagne les espaces reconquis sur les musulmans. La faim de terre a même un rôle dans le succès de la première croisade puisque, si l'on en croit le chroniqueur Robert le Moine, nombre de Français ont répondu à l'appel d'Urbain II "parce que la terre qu'ils habitaient était trop étroite pour leur nombre et pas assez productive pour ceux qui la cultivent".

 

En Europe centrale et orientale, le mouvement de colonisation germanique s'est porté sur les grandes zones, aux sols souvent difficiles, laissés inoccupés par les Slaves. De vastes forêts, de grandes étendues de friches séparent en effet les territoires mis en valeur par les Slaves. L'installation des Allemands n'a donc pas été forcément ressentie comme une usurpation. Bien plus, certains princes des grandes maisons slaves n'ont pas hésité à faire appel à la colonisation, bien conscients qu'ils étaient des avantages matériels qu'ils retireraient de l'installation des paysans occidentaux. Ainsi, en Bohême, les Premyslides favorisent la venue de marchands allemands à Prague, puis permettent aux Cisterciens et Prémontrés de recruter des paysans de l'Ouest pour défricher les régions montagneuses; même chose en Pologne et en Hongrie, où les mineurs allemands sont très appréciés.

 

Les transformations de la société et de l'économie rurale, aux XIIe et XIIIe siècles, ont favorisé le mouvement d'émigration vers l'Est. La pression démographique provoquant le morcellement des tenures et l'affaiblissement des revenus des seigneurs fonciers poussèrent ceux-ci à imposer aux paysans de nouveaux contrats de métayage et de fermage. Incapables de faire face à ces obligations, les paysans les plus modestes hésitèrent peu à partir vers l'Est, où le front pionnier était plein de promesses pour les audacieux.

 

Sous l’emblème de la croix noire

 

L'aire de la colonisation germanique a été considérable : Holstein et Lauenbourg, terres d'entre Saale et Elbe, le Brandebourg et ses marches, les pays de la Baltique (Mecklembourg et Poméranie), l'Autriche et les pays alpins, Bohême, Moravie et Sudètes, la Silésie, les pourtours de la Hongrie (Moldavie), la Pologne, la Prusse, la Livonie. Avec, pour ce dernier pays, le rôle déterminant joué par les ordres militaires germaniques : le cistercien Théodoric fonde en 1202 l'ordre des chevaliers Porte-Glaives, recruté en Westphalie, en Allemagne moyenne et au Holstein. Le Pape lui donne la règle de l'ordre du Temple. En 1237, les Porte-Glaives sont intégrés à l'ordre des teutoniques, dont le grand-maître Hermann von Salza entend protéger les marchands allemands de Riga (fondée en 1210), vite devenue grande place du commerce hanséatique vers le nord-est, tandis que se développait aussi Reval (Tallin).

 

L'ordre à la croix noire quadrille le plat-pays d'une soixantaine de forts châteaux, tandis qu'une ligne de points fortifiés ouvre la frontière orientale. Les heurts avec les Lituaniens sont fréquents et sanglants : en Livonie, sur 20 maîtres de l'ordre teutonique, au XIIIe siècle, 6 sont tombés en combattant les Lituaniens.

 

En Estonie et en Lettonie, une aristocratie terrienne d'origine allemande crée de grands domaines, en prenant souvent comme noms de famille des noms locaux (les Wrangel, les Uxküll). Ce qui illustre bien le syncrétisme qui, au plan de la civilisation et de la culture, caractérise l'insertion des Allemands dans les pays slaves et baltes.

 

La présence allemande se manifeste d'abord dans les paysages. II en reste aujourd’hui de nombreuses traces dans la morphologie des villages et des forages. Les colons allemands ont reçu, lors de leur installation, des lots de terre offerts à la mise en valeur : le manse (appelé Hufe en terre germanique), est l'unité de tenure seigneuriale et correspond, en principe, à la quantité de terre nécessaire à la subsistance d'une famille. Il a une étendue moyenne de 16 à 28 hectares.

 

A part quelques régions, où l'installation a donné lieu à un habitat dispersé ou à des hameaux de quelques fermes en ordre irrégulier, la colonisation allemande orientale s'est essentiellement faite sous la forme d'habitats groupés villageois. Avec deux formes principales d'implantation : les villages-rue (Strassendörfer) et les villages à place centrale (Angerdörfer). Le village-rue aligne ses maisons des deux côtés d'un chemin ; souvent, l'ensemble des habitations et des jardins adjacents est protégé vers l'extérieur par un fossé, des haies, voire un mur. Dans l'Angerdorf, la rue axiale s'écarte en deux bras enserrant une place qui appartient à la communauté, avec un étang, une fontaine, quelques arbres, une pâture pour le petit bétail et, parfois, l'église et le cimetière.

 

Les Allemands apportent avec eux de nouveaux systèmes de culture, l'assolement triennal, un meilleur outillage (charrue), qui permettent de meilleurs rendements. Une nouvelle civilisation rurale en est née.

 

L'urbanisation de l'Est porte aussi l'empreinte germanique. Parallèlement aux progrès du front paysan, des villes nouvelles surgissent, dues à l'opiniâtre volonté d'un fondateur. La nouvelle communauté bénéficie de la concession de franchises et d'un droit urbain, Un urbanisme organique établit le, villes selon des schémas réguliers et géométriques, l'axe de l'activité urbaine étant la place du marché, le Markt. En bien des cas, les Allemands ne sont pas fondateurs, mais leur arrivée donne au développement urbain une impulsion décisive. C'est le cas à Gdansk-Danzig, où l'installation des chevaliers teutoniques en 1308 provoque un afflux d'immigrants allemands ; les Teutoniques élèvent un puissant château en 1340, développent une nouvelle ville à côté de l'ancien noyau, planifiée autour de son hôtel de ville, édifient une solide enceinte pour protéger greniers et entrepôts alignés au cordeau sur les rives de la Motlava. Du coup, la cité a sa place, à partir de 1361, au conseil des villes hanséatiques.

 

Au plan intellectuel et artistique, aussi, la colonisation allemande a porté ses fruits. Le développement d'écoles et d'universités (la plus ancienne, Prague, est fondée en 1348) a lancé un trait d'union entre l'Ouest et l'Est de l'Europe, en faisant circuler un fonds culturel commun. L'imposante Marienkirche de Danzig, les hautes flèches de Riga et de Reval, les puissants hôtels de ville avec leur beffroi, les halles, les greniers, les murailles et les tours témoignent d'un art de la Baltique où l'utilisation de la brique apporte une signature très originale, d'une sévère majesté.

 

Les "casernes monastiques" qu'étaient les châteaux des teutoniques ont, eux aussi, marqué durablement le paysage ‑ celui de Marienbourg, résidence des grands maîtres à partir de 1309, étant en soi tout un symbole.

 
 
 

En dressant, au-delà des passions circonstancielles, un bilan serein de la marche vers l'est des Allemands, Charles Higounet a voulu montrer qu'il y a là un épisode décisif de l'histoire de l'Europe. Un épisode qui a permis ‑ c'est la conclusion de ce grand médiéviste ‑ "d'enrichir la communauté européenne".

Charles Higounet, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen Age, Aubier, 1989.

 

 

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Union soviétique : la revanche des peuples

 
 
 
 

Oubliés les Juifs soviétiques qui réclamaient autrefois des visas pour Israël et que l'on retrouvait du côté de Brooklyn. Aujourd'hui, ce sont les Baltes, les Arméniens, les Géorgiens, les Ukrainiens ou les Moldaves qui ont entrepris de se battre, sur le sol de leurs aïeux, pour leur droit à l'identité. De quoi donner des cauchemars au directeur de Globe ! Ni le dogme internationaliste, ni la russification, ni les génocides ou les déportations staliniennes n'ont réussi à extirper les racines culturelles des cent nations qui font de cet immense empire un colosse aux pieds d'argile.

Il y a dix ans, Hélène Carrère d'Encausse posait une question majeure quant au devenir historique de l'URSS : est-ce là une puissance où le triomphe de "l'idéologie marxiste, qui affirme l'uniformité humaine" a éliminé le facteur national ? Ou n'est-ce pas plutôt "une puissance où la différence des nations prévaut toujours sur l'uniformité des idées" (1) ? L'actualité de ces derniers mois apporte une réponse éclatante à ces questions. L'URSS est en effet en train de redécouvrir ‑ non sans cahots ‑ la réalité de l'identité nationale : en Arménie, en Géorgie, dans les pays baltes, en Ukraine, en Moldavie, en Ouzbékistan, au Kazakhstan, les peuples se battent pour leur droit à l'identité.

 

Ce grand soubresaut est la conséquence directe de l'échec du modèle marxiste ‑ partout dans le monde, certes, mais d'abord et surtout au cœur de sa matrice historique, en URSS. Le vieux prophète Trotski, avec ses appels apocalyptiques à la révolution mondiale, avait tout faux... On assiste aujourd'hui à ce que Régis Debray appelle le retour du refoulé : "Une société qui voit s'évanouir chaque jour un peu plus l'avenir qu'on lui annonce depuis soixante-dix ans se retourne instinctivement vers son passé. Dans les couches formatrices d'une personnalité, le plus ancien est 30 le plus actif et le plus solide. La loi du retour (du refoulé) vaut pour les peuples comme pour les individus" (2).

 

Le combat identitaire, interne à l'URSS, est évidemment en relation directe, inévitable, avec l'évolution parallèle des pays du bloc de l'Est : ce qui se passe en RDA, en Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie est et sera forcément influencé par l'attitude qu'adopteront les autorités soviétiques à l'égard des mouvements nationaux qui secouent l'URSS.

 

Sept millions d'Ukrainiens éliminés par Staline

 

A vrai dire, le problème des rapports entre identités nationales et système sovié­tique est aussi vieux que l'URSS elle-même.

 

Dès novembre 1917, le pouvoir bolchévique avait pris position, solennellement, dans une Déclaration des droits des peuples de la Russie : "Tous les peuples de la Russie jouissent de l'égalité et du droit de libre disposition allant jusqu'à la séparation (d'avec Moscou) et la création d'Etats indépendants". On sait ce qu'il en advint : l'Armée rouge imposa partout, par le feu et le sang, l'ordre bolchévique, centralisateur à outrance (3). Si on prend l'exemple, particulièrement significatif, de l'Ukraine, on constate que son autonomie ayant été supprimée dès le 24 décembre 1918 par décision du Conseil central des commissaires du peuple, l'Armée rouge dut mener de dures campagnes pour faire respecter ce diktat. La précaire existence de la République nationale ukrainienne prit fin en novembre 1920 et, note Benoist-Méchin, "pendant deux années tragiques, toute la région comprise entre la Vistule et le Caucase va être un unique brasier. Le tonnerre des arsenaux qui sautent, le crépitement des mitrailleuses, la rafale des pelotons d'exécution, les râles et les cris de torture des populations massacrées vont s'élever sur le ciel, portés par les lourds volutes de fumée des villes incendiées" (4). L'âpreté des affrontements s'explique par un lourd et vieux contentieux entre Russes et Ukrainiens (5).

 

La Russie a toujours eu de multiples raisons de vouloir contrôler l'Ukraine. Au plan de la symbolique historique, tout d'abord, puisque l'ancien territoire des Scythes (6) a été, au IXe siècle, le premier Etat russe, fondé par les Varègues (nom local donné aux Vikings), qui établirent leur capitale à Kiev. Ces fondateurs ont légué l'esprit de liberté aux cosaques qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, essayèrent ‑ mais en vain ‑ de préserver l'indépendance de l'Ukraine. Le joug russe, de plus en plus pesant au cours du XIXe siècle, a cherché à éliminer la culture et la langue ukrainiennes. Après avoir tenté de profiter de l'anarchie créée par la révolution de 1917 pour s'émanciper, les Ukrainiens, soumis par l'Armée rouge, organisent une résistance nationaliste, sous forme de guerilla, qui se maintient dans la clandestinité au cours des années 20 et 30. Pour réaliser la collectivisation forcée de l'agriculture, Staline déclenche la lutte contre les koulaks (paysans propriétaires) : la répression a éliminé sept millions d'Ukrainiens ‑ les cadres intellectuels étant spécialement visés. Pendant la dernière guerre, les nationalistes ukrainiens se battent sur un double front ‑ contre les Allemands et contre les Soviétiques. Après la défaite allemande, les résistants ukrainiens (regroupés dans l'UPA) concentrent leurs coups contre les communistes, par des actions armées, jusque dans les années 50. La lutte se poursuit ensuite, sous forme de sabotages et de diffusion d'une littérature clandestine, qui maintient la flamme de l'idéal nationaliste. Celui-ci est au cœur des grèves et manifestations ouvrières qui jalonnent les années 70. Après Tchernobyl, qui a fait plusieurs milliers de victimes ukrainiennes, la pression monte.

 

L'Ukraine, forte d'un territoire plus vaste que la France et d'une solide capacité économique (elle fournit un peu plus du cinquième du PNB soviétique), fait aujourd'hui entendre sa voix par le biais, classique, d'une revendication religieuse : le 17 septembre, plus de cent mille Ukrainiens ont participé à des messes en plein air à Lvov pour réclamer la légalisation de l'Eglise catholique d'Ukraine, dite "uniate", tandis que les habitants allumaient des cierges devant leurs fenêtres pour marquer le cinquantième anniversaire de l'invasion de l'Ukraine occidentale par l'Armée rouge. Les uniates, ainsi appelés parce qu'ils veulent rester unis à Rome tout en gardant leur séculaire rite byzantin, n'ont aucune existence légale puisque leur Eglise a été liquidée, en 1946, par la volonté de Staline. Depuis, les uniates ont pratiqué leur culte et ordonné leurs prêtres clandestinement. S'ils refusent de dépendre de l'Eglise orthodoxe, c'est en fait parce qu'ils reprochent à celle-ci d'être russe (7). L'antagonisme religieux couvre un antagonisme beaucoup plus fondamental, puisqu'il est national.

 

Les pays baltes font front commun

 

Cet antagonisme, on le retrouve en d'autres régions de l'URSS, l'impérialisme soviétique ayant pris la suite de l'impérialiste tsariste pour imposer l'autorité russe à des peuples vassaux. D'où la composition hétérogène de l'Union soviétique : "Plus de cent nations et nationalités y vivent, qui parlent plus de cent langues différentes et que tout sépare : l'histoire, les races, les traditions, les croyances. Le peuple soviétique est un peuple bigarré, multiple, qui mêle des hommes aussi dissemblables que possible par le physique et la culture" (8). Le rigide corset imposé à cet univers composite devait craquer, un jour ou l'autre, sous le poids des réalités. On comprend que le révisionnisme gorbatchévien, ébranlant la gérontocratie soviétique, ait fait éclore ‑ involontairement, mais inévitablement ‑ un printemps des peuples, de la Baltique au Caucase.

 

14 novembre 1988. Les dirigeants soviétiques mettent en garde les trois Républiques baltes de l'URSS ‑ Estonie, Lituanie et Lettonie ‑ contre "l'hypertrophie", chez elles, du sentiment national. En Estonie, en particulier, la population revendique haut et fort son droit à l'identité nationale. M. Tchebrikov, patron du KGB jusqu'en septembre 1988, envoyé par Moscou pour rappeler aux Estoniens l'impératif du dogme internationaliste, a cet aveu : "La tension politique ne cesse de croître et la division de la population selon des critères ethniques est tout particulièrement alarmante". M. Sliounkav, secrétaire du comité central, envoyé, lui, en mission auprès des Lituaniens, a déclaré de son côté que "l'hypertrophie de l'aspect national pouvait conduire à des manifestations nationalistes" et qu'il fallait se détourner "des irresponsables qui jouent des sentiments nationaux".

 

Malgré ces claires et fermes mises en garde, le Soviet suprême de la République socialiste soviétique d'Estonie a adopté, lors de sa session du 16 novembre 1988, un amendement à l'article 74 de la constitution de cette république, prévoyant que les organes suprêmes du pouvoir de la RSS d'Estonie pourraient, en certains cas, suspendre ou limiter l'entrée en vigueur des textes législatifs venant de Moscou (9)... L'agence Tass a immédiatement diffusé un communiqué précisant qu'un tel amendement était en contradiction absolue avec la constitution de l'URSS. Et Gorbatchev, après avoir affirmé que le pouvoir central "doit être fort", a, devant le présidium du Soviet suprême de l'URSS, qualifié d’« inacceptable » la volonté de souveraineté nationale des Estoniens. Mais il a dû aussi reconnaître publiquement, au cours d'un discours télévisé, que ce qui s'était passé en Estonie n'était pas "seulement un phénomène estonien"...

 

Une chaîne humaine de 600.000 Baltes

 

L'URSS redécouvre en effet, dans des soubresauts violents, cette réalité de base des sociétés humaines qui s'appelle la nation. Une réalité que le dogme marxiste, internationaliste, nie par définition. Certes, dans les moments de grand danger, Staline, avec ce cynisme qui faisait sa force, a eu recours au nationalisme russe pour dynamiser son peuple en guerre contre l'Allemagne. Mais ce bref retour aux réalités ne devait concerner que les Russes, car il aurait été trop dangereux de réveiller le nationalisme des autres peuples composant l'URSS. D'autant que ce nationalisme s'est affirmé bien vivant, malgré tout, pendant la dernière guerre, tant en Estonie qu'en Lituanie et en Lettonie : ces pays baltes, marqués au Moyen Age par l'implantation des Chevaliers Teutoniques et Porte-Glaive, soumis pendant longtemps au joug russe puis devenus républiques indépendantes en 1919, après une lutte sanglante contre l'Armée rouge, fournirent au IIIe Reich de nombreux combattants, par haine de l'oppresseur russe et communiste (20.000 Estoniens et 40.000 Lettons servirent, comme volontaires, dans la Waffen SS). Ces souvenirs, dont on ne parle pourtant jamais, ne sont pas éteints...

 

Que réclament aujourd'hui les Estoniens ? Que la République d'Estonie soit reconnue propriétaire exclusive de la terre estonienne, de ses ressources naturelles et de ses eaux, ainsi que de tous ses équipements collectifs (entreprises, immeubles). Gorbatchev, tout en affirmant sa volonté réformatrice, sait qu'il ne peut accepter une telle revendication : la reconnaissance de la légitimité des nationalismes est difficilement conciliable avec l'idéologie internationaliste ‑ même si celle-ci a vocation à jouer un rôle de façade... Or, la montée des nationalismes s'affirme de plus en plus en URSS : les émeutes du Kazakhstan, en décembre 1986, étaient un signe avant-coureur ‑ que les dirigeants du Kremlin n'ont pas su ou pas voulu comprendre. Aujourd'hui, les Baltes ont pris le relais.

 

Le processus paraît irréversible : le 18 mai, le Parlement de Tallin (Estonie) a voté l'adoption d'une monnaie estonienne, le korus (ce qui implique que les Russes souhaitant voyager en Estonie devront désormais changer leurs roubles contre des korus !). Cette mesure s'inscrit dans un vaste programme d'autonomie économique adopté à l'unanimité par les députés estoniens, l'Estonie voulant assurer elle-même son équilibre budgétaire, sans avoir à quémander quoi que ce soit à l'Etat soviétique. Mais l'adoption du korus a aussi ‑ et peut-être surtout ‑ une portée hautement symbolique : on sait qu'au cours de l'histoire, le politique a usé de la monnaie comme signe de son pouvoir spécifique, marque de sa souveraineté, affirmation d'une volonté de puissance. Le Soviet suprême de Lituanie a voté, lui aussi le 18 mai, un projet identique : les pays baltes font, à l'évidence, front commun. Le même jour d'ailleurs, les Soviets suprêmes d'Estonie et de Lituanie ont adopté un texte demandant au Congrès des députés du peuple, siégeant à Moscou, de condamner le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, qui avait conduit à l'annexion par l'URSS des Républiques baltes en 1940 (10)...

 

Pour commémorer ce sombre anniversaire, 600.000 Baltes ‑ Estoniens, Lituaniens et Lettons main dans la main, au sens propre ‑ ont formé une chaîne humaine, unissant du nord au sud les pays baltes ; les manifestants arboraient un brassard noir et brandissaient les drapeaux nationaux, tandis que les cloches des églises sonnaient le glas.

 

La détermination des Baltes est totale le Front populaire letton a déclaré, lors de son congrès d'octobre 1989, que son objectif est de « restaurer la République de Lettonie autrefois indépendante ». Dans l'état actuel des choses, Gorbatchev répond : d'accord pour l'indépendance économique, mais pas question d'indépendance politique. Le risque d'éclatement de l'URSS est en effet évident : ce que Gorbatchev concédera aux Baltes fera, inévitablement, jurisprudence ailleurs.

 

Même le pays de Staline est en effervescence

 

L'effervescence nationaliste, loin de se cantonner sur les bords de la Baltique, s'est manifestée, depuis plusieurs mois, aux quatre horizons clé l'Empire soviétique. En Géorgie (le pays de Staline), cent mille manifestants le 12 novembre 1988, deux cent mille le 23 ont revendiqué, dans les rues de Tbilissi, le droit à l'identité nationale. Puis tout a basculé : le 9 avril, à Tbilissi, la foule des manifestants a été chargée par les forces de l'ordre, armées de pelles de sapeur, "longues aux extrémités très pointues" selon la description d'un témoin. Dix-neuf manifestants ont été tués. Un écrivain russe, Mme Galina Kornilova, témoigne : les manifestants chantaient de vieux chants géorgiens et "c'est alors que le carnage a commencé et que des jeunes filles ont été frappées à la gorge et au visage avec ces pelles. Elles étaients assises (...) Elles ont rampé vers les buissons mais on les a tirées de là pour continuer à les frapper. Des mères et des grand-mères se sont jetées sur les soldats. Une grand-mère de soixante-dix ans a été soulevée par les épaules, secouée et tuée. Une femme médecin a, elle aussi, été tuée. Ils ont achevé un blessé dans une ambulance. Ceux qui s’enfuyaient été rattrapés et tués ; sur le trottoir, les forces de l'ordre tiraient sur les passants avec des gaz d’une composition inconnue" (11). Plusieurs personnes sont mortes, asphyxiées par ces gaz. La tension est restée vive en Géorgie et, pour essayer d'apaiser les esprits, le bureau politique du Parti communiste géorgien a décidé de faire du 26 mai la date de la "restauration de l'Etat de la Géorgie" (la République de Géorgie, qui avait proclamé son indépendance en 1918, fut intégrée à l'URSS en 1921).

 

Une telle mesure n'a pas démobilisé les militants indépendantistes. D'autant que le rapport d'une commission géorgienne d'enquête sur les massacres d'avril, publié en octobre, est accablant : la responsabilité des plus hautes autorités moscovites est entière, l'armée a agi sur leurs ordres. Tuant ainsi de nombreuses femmes, dont des mineures et une femme enceinte. En un geste symbolisant leur détermination, plusieurs centaines de milliers de personnes ont accompagné, le 19 octobre, le cercueil du dirigeant nationaliste Merab Kostava, tué dans un accident (?) d'automobile. Leur répondent, comme un écho, les centaines de milliers de nationalistes moldaves qui, depuis l'été dernier, groupés dans un Front populaire, revendiquent à leur tour leur droit à l'identité, à leurs racines et à leur mémoire. La Moldavie ‑ ou Bessarabie ‑ a été arrachée en 1944 à la Roumanie par Staline, qui a déporté des dizaines de milliers de Moldaves aux quatre coins de l'URSS pour éradiquer le sentiment national. En vain. Les Moldaves ont engagé une guerre culturelle contre la russification forcée ; ils réclament l'abandon de l'alphabet cyrillique et le retour à l'alphabet latin. Dénonçant cette "lutte ethnique" , la Pravda l'a qualifiée de "vague boueuse de chauvinisme et de séparatisme". L'écrivain moldave Ion Catavelca répond : "Un des plus grands crimes est de voler l'identité d'un peuple"...

 

Autre point chaud : l'Arménie ‑ et son difficile voisinage avec l'Azerbaïdjan. Ce pays a été ensanglanté par des affrontements inter-ethniques, opposant Arméniens et Azerbaïdjanais, qui ont fait de nombreuses victimes arméniennes. Subissant de véritables pogroms, les Arméniens affirment leur détermination à récupérer la région du Haut-Karabakh, enclavée dans la République d'Azerbaïdjan : "Cette terre, disent-ils, nous appartient culturellement, historiquement, ethniquement". Après le tremblement de terre qui a frappé l'Arménie ‑ et tandis que la police soviétique était plus préoccupée d'arrêter des militants nationalistes arméniens que de participer aux secours ‑, les Arméniens ont immédiatement réagi aux bruits selon lesquels des enfants arméniens, orphelins, seraient disséminés en peu partout en URSS ‑ et, donc, coupés de leurs racines ethniques. Une nation, c'est un sol et un sang ‑ et les Arméniens savent bien que l'identité et le destin d'un peuple sont conditionnés par le respect de ces deux impératifs.

 

Après l'hébétement provoqué par le catastrophique tremblement de terre, les Arméniens ont rapidement redressé la tête. Le 17 mai, plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont réclamé, dans les rues d'Erevan, la démission des dirigeants locaux. Les nationalistes arméniens sont d'autant plus déterminés qu'ils savent pouvoir compter sur l'appui des communautés arméniennes dispersées à travers le monde, restées, le plus souvent, très attachées à leur identité culturelle.

 

Les cadres du système communiste sont, en Arménie, gagnés à la cause nationaliste. Le directeur de l'institut du marxisme-léninisme d'Erevan n'hésite pas à avouer à un journaliste occidental : "Quatre-vingt-dix pour cent des communistes arméniens soutiennent, comme moi, le mouvement national. Ca vous étonne ?" (12).

 

Un phénomène renforcé par l'incapacité manifeste de l'Etat soviétique à empêcher le blocus imposé par les Azerbaïdjanais à l'Arménie, pour l'affamer et la paralyser. En réponse, cent mille manifestants ont applaudi, le 11 octobre, les responsables du comité Karabakh d'Arménie qui appelaient la population frontalière à organiser son auto-défense et demandaient aux jeunes arméniens de ne plus partir faire leur service militaire dans l'Armée rouge ; de plus, les députés arméniens .siégeant au Soviet suprême de l'URSS ont été invités à venir à Erevan pour proclamer l'autonomie politique de l'Arménie... Début novembre, une quarantaine de mouvements nationalistes se sont regroupés à Erevan pour donner officiellement naissance à un mouvement national arménien, unitaire, qui a mission de préparer l'indépendance.

 

Toutes les conditions d'une guerre civile, d'une guerre raciale, sont réunies dans cette poudrière qu'est le Caucase. Ailleurs aussi.

 

En juin, les émeutes qui ont ensanglanté le Kazakhstan ont fait, officiellement, trois morts et cinquante-trois blessés (en fait, comme toujours, beaucoup plus). Protestation violente contre la volonté officielle de slavisation, les troubles, sur fond de misère et de sous-développement (dans une région très riche en pétrole), ont pris un tour particulièrement grave : l'agence Tass a dénoncé des "groupes extrémistes qui, armés de bâtons, de barres de fer et de pierres, se sont livrés à des pogroms dans les maisons des citoyens, les magasins et les immeubles administratifs" ; dans un deuxième temps sont même apparus armes à feu et cocktails Molotov. Les troupes anti-émeutes sont intervenues pour protéger les Caucasiens contre les attaques des Kazakhs.

 

Ces désordres montrent que les tensions inter-ethniques prennent de l'ampleur et menacent tout l'édifice de la politique gorbatchévienne. D'où l'avertissement solennel lancé par le numéro un soviétique à la télévision, le 1er, juillet, alors que de nouveaux troubles étaient signalés en Géorgie : "Le sort de la pérestroïka, le sort et l'intégrité de l'Etat" dépendent des relations entre nationalités ‑ "l'exacerbation des conflits inter-ethniques" constituent aujourd'hui le problème le plus brûlant du monde soviétique. Après avoir dénoncé les "slogans irresponsables"., Gorbatchev a condamné avec force les "isolements culturels" (traduction : les revendications identitaires des peuples).

 

Ségrégation raciale dans l'Armée Rouge

 

Il faut cependant jeter du lest ; le 19 septembre, dans son discours d'ouverture de la session plénière du comité central du PC soviétique, principalement consacrée au problème des nationalités, Gorbatchev a reconnu le droit à l'autonomie de gestion et à la souveraineté des diverses républiques qui composent l'URSS. Dans les slogans officiels lancés lors du traditionnel défilé sur la place Rouge, le 7 novembre, on relève qu'il faut "transformer la fédération soviétique en un Etat multinational, amical et prospère"...

 

De telles proclamations ouvrent évidemment la porte à toutes les évolutions ‑ ou révolutions ‑ possibles, en créant une dynamique dont nul, aujourd'hui, ne peut vraiment prévoir les effets. Car le nationalisme est l'étincelle capable de provoquer les plus grands embrasements...

 

Face aux foyers nationalistes, le pouvoir soviétique établit des contre-feux : de nouveaux responsables ont été nommés dans les républiques d'Asie centrale et caucasiennes, des programmes spéciaux de formation pour faire face efficacement à des conflits inter-ethniques sont prévus dans le cadre d'une amélioration qualitative de la police. Plus significatif, sans doute : des voix de plus en plus nombreuses ‑ et autorisées ‑ se prononcent en URSS pour la fin de la conscription et la création d'une armée de métier. Ce serait une façon élégante de régler une des questions les plus cruciales du système soviétique : le poids du facteur ethnique dans le fonctionnement de l'Armée rouge.

 

Le pouvoir soviétique, confronté depuis toujours au problème des nationalités, l'a soigneusement pris en compte dans l'organisation de l'armée. Alors même que, compte tenu de l'évolution démographique (taux de natalité), les classes de conscrits des régions européennes de l'URSS sont moins nombreuses, tandis que les classes de conscrits d'origine asiatique sont en croissance rapide, l'Armée rouge veille à maintenir un savant dosage ethnique dans ses rangs. C'est le travail des voenkomats (commissariats militaires faisant office de bureaux d'incorporation), qui fournissent aux différents services et unités de l'armée "des recrues ayant le profil physique, éducatif, politique et ethnique désiré" (13). Qu'est-ce à dire ? Tout simplement qu'il y a, d'une part, les groupes ethniques considérés comme sûrs et combatifs ‑ les Slaves ‑ et, d'autre part, les autres... (14).

 

Du coup, les unités combattantes sont composées en grande majorité de Slaves, tandis que la proportion des non-Slaves dans les unités non combattantes, telles que le génie, atteint plus de 90 %. Bien entendu, le corps des officiers et sous-officiers est très majoritairement slave, tandis que l'armée de l'air, la marine, les forces stratégiques des fusées ont un recrute­ment, y compris pour la troupe, slave à presque 100 % (avec une majorité russe, au détriment des Ukrainiens et Biélorussiens). Un principe de base : les soldats soviétiques, quelle que soit leur origine, ne servent jamais dans leur région natale (au cas où il faudrait faire donner la troupe contre des mouvements locaux). Mais, précisément, c'est là une des revendications les plus pressantes des pays baltes, de l'Arménie, de la Géorgie : que les conscrits aient la possibilité de servir dans leur république d'origine. Surgit alors le spectre d'armées nationales lituanienne, géorgienne, ukrainienne... Tout, chacun le sait, deviendrait possible (15).

 

"Le cosmopolitisme ronge l'âme de notre peuple"

 

Ainsi, l'URSS est-elle confrontée au poids, incontournable, du facteur national. Y compris en Russie proprement dite. Depuis quelques années, en effet, un mou­vement national s'affirme. Il s'appelle Pamiat, ce qui signifie en russe à la fois "mémoire" et "racines". Sous l'emblème de saint Georges terrassant le dragon, Pamiat se dresse contre le cosmopolitisme, la baisse de la natalité, l'alcoolisme chronique, la disparition des villages russes, et lutte pour la préservation des monuments historiques ‑ il faut assumer et revendiquer la totalité de l'héritage historique russe ‑, la défense de l'environnement, la restitution de la terre aux petits paysans (ce qui rend le mouvement très populaire dans les campagnes). L'un des chefs de Pamiat, Vassiliev, donne une définition résumée de cet étonnant phénomène : "C'est la réaction normale du peuple russe face à l'amnésie et au nihilisme". Il ajoute : "On veut détruire notre culture, on nie notre passé, on construit des usines sur les tombeaux de nos saints et de nos moines guerriers ! Le rock, la pornographie, le cosmopolitisme rongent l'âme et le cœur de notre peuple".

 

La résurgence du mouvement national russe slavophile

 

C'est ce que la revue Globe appelle un "ramassis d'âneries" (16). Bien sûr, puisque Pamiat refuse, en fait, la culture de masse importée d'Occident. Ce qui est, pour Globe, proprement "délirant". Il faut croire, cependant, que ce "délire" ne déplaît pas fondamentalement à nombre de Russes. En mai 1987, plusieurs centaines de membres de Pamiat ont défilé en plein centre de Moscou, en brandissant des pancartes proclamant : "la mémoire du peuple est sacrée". Pamiat, qui revendique des groupes dans une trentaine de grandes villes, multiplie conférences et réunions. Le mouvement bénéficie du soutien d'écri­vains très célèbres (Valentin Raspoutine, Vassili Belov), d'historiens, d'académiciens. C'est là, tout bonnement ‑ et quoi qu'en disent certains observateurs occidentaux, qui s'étranglent d'indignation ‑ la résurgence du mouvement national russe, "slavophile" , du XIXe siècle.

 

Ce nationalisme populaire a des chances de prendre d'autant plus d'importance qu'il apparaît comme la seule alternative capable, à la fois, d'apporter un message idéologique cohérent pour remplacer un marxisme obsolète et pour contrer les sirènes néolibérales qui, désormais, se font entendre en URSS (17) et voudraient entraîner le pays dans les délices frelatés de la société marchande et de la civilisation coca-cola.

 
 
 

Une évidence, donc, s'impose : la réalité nationale ‑ têtue, comme toutes les réalités ‑ va jouer un rôle déterminant dans le proche avenir de l'Europe de l'Est (18). L'Europe aux cent drapeaux, chère à Yann Fouéré, verra-t-elle un jour flotter côte à côte les drapeaux ukrainien, arménien, géorgien, letton, lituanien, estonien... et russe ? (19)

1 - Hélène Carrère d'Encausse, L'Empire éclaté, Flammarion, 1978.

 

2 - Libération, 21 décembre 1988.

 

3 - Dominique Venner, Histoire de l'Armée rouge, Plon, 1981.

 

4 - Jacques Benoist-Méchin, L'Ukraine, Albin Michel, 1941.

 

5 - Voir Roger Portal, Russes et Ukrainiens, Flammarion, 1970.

 

6 - Peuple indo‑européen, qui vénérait le dieu de la guerre sous la forme d'une épée et vivait de viande de cheval et de lait de jument, les Scythes avaient une riche culture, dont l'exposition L'or des Scythes, organisée à Paris il y a quelques années, a donné une idée.

 

7 - II semble bien que l'Eglise orthodoxe soit un pion non négligeable sur l'échiquier gorbatchévien, comme le montrent les mesures prises en sa faveur ‑ églises et monastères rendus au culte, messe au Kremlin en présence de dignitaires du régime, etc.

 

8 - Hélène Carrère d'Encausse, op. cit. On remarquera qu'il y a quelque inconséquence à parler de "peuple soviétique" tout en reconnaissant qu'il "mêle des hommes aussi dissemblables que possible par le physique et la culture". II ne peut en effet y avoir de peuple, de communauté populaire, sans un fond de caractères communs, tant physiques que culturels, qui sont les éléments constitutifs d'une identité.

 

9 - Des autorités officielles prenant fait et cause pour les revendications nationales populaires : c'est là, sans doute, un des aspects qui inquiètent le plus le pouvoir central. Le 28 novembre 1988, le plénum du comité central a rappelé à l'ordre les organisations du parti qui épousent trop étroitement les aspirations de leur peuple. Mais 38 des 42 députés, élus en mars 1989, qui représentent la Lituanie au congrès des députés du peuple d'URSS, appartiennent au Sajudis, le mouvement indépendantiste lituanien...

 

10 - Tandis que les Baltes utilisent, comme tribune, les organes officiels de leur pays, des mouvements (l'URSS n'admettant pas le multipartisme), nationaux et populaires, exercent une pression psychologique : le Front populaire de Lettonie, celui d'Estonie et le Sajudis lituanien ont, le 14 mai, appelé l'URSS à "n'opposer aucun obstacle à la restauration de la souveraineté nationale des trois Etats baltes".

 

11 - Le Monde, 18 avril 1959.

 

12 - Le Monde, 27 octobre 1989.

 

13 - S. Enders et A. Alexiev, Le facteur ethnique dans les forces armées soviétiques in L'Est européen, janvier‑mars 1989.

 

14 - Un décret ultra-secret de 1942 constatait déjà : "La guerre qui vient de commencer a démontré que toutes les nations soviétiques n'ont pas la même combativité. Certaines unités ont été vaincues parce que les nations dont elles étaient majoritairement composées avaient une faible combativité".

 

15 - Le malaise de l'Armée rouge est illustré par la création à Moscou, le 22 octobre, d'un mouvement de militaires contestataires, l'Union pour la défense sociale des militaires et de leur famille. Deus jours plus tard, le quotidien du ministère de la défense, L'Etoile rouge, écrivait que le général lazov avait souligné, lors d'une réunion au plus haut niveau, que "l'acuité" des problèmes ethniques avait conduit à la recomposition de certaines unités.

 

16 - Globe, stars 1989. Vassiliev est présenté comme "un géant blond de 42 ans, aux yeux bleus". Evidemment, une lourde hérédité...

 

17 - Voir Jean-Marie Chauvier, Fascinations néolibérales, in Le Monde diplomatique, octobre 1989.

 

18 - Nous ne pouvons ici, faute de place, aborder l'impact des mouvements nationaux sur l'évolution actuelle de la Yougoslavie. Notons simplement que la célébration du sixième centenaire de la bataille de Kosovo a donné lieu, le 28 juin, à une tête géante où plus d'un million de personnes ont manifesté avec ferveur leur nationalisme serbe.

 

19 - Force des symboles : les manifestants estoniens brandissent le drapeau noir, blanc et bleu, les Lituaniens le drapeau jaune, rouge et vert, les manifestants géorgiens le drapeau noir, blanc et rouge, les Lettons le drapeau aux trois bandes horizontales rouge, blanc, rouge, tandis qu'en Ouzbékistan le drapeau vert sert de signe (le ralliement aux contestataires (l'islam au Kazakhstan, comme le protestantisme en Estonie et le catholicisme en Lituanie permettent de couvrir d'un manteau religieux le mouvement nationaliste).

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