Paganisme

STRUCTURES PAÏENNES & STRUCTURES CHRÉTIENNES

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II s'agit d'un traité passé entre druide et roi, aux termes duquel le druide, Mogh Ruith condescend à prêter au roi le secours de ses armes propres ; et d'un traité passé entre roi et saint thaumaturge — (Analyse faite d'après «le siège de Druim Damghaire - § 57 au § 73 — et d'après la vie de Maedoc dans Plummer «Lives of irish Saints» (§ 41 à 46 et § 119).

I. Mogh Ruith et le roi Fiacha de Munster. Mogh Ruith a été le précepteur du roi ; il vit dans un petit domaine, dans une île, entouré d'enfants et d'élèves, lorsque le roi de Munster en détresse a recours à lui. Le roi Cormac l'a réduit à la pire extrémité en liant toutes les eaux du pays. On propose à Mogh Ruith pour payer son assistance de se choisir un domaine, pour lui et sa descendance, et d'attribuer à sa descendance le droit de fournir un roi sur trois à la province. Le druide décline la dernière proposition ; il demande :

1°. Un tribut immédiat de cheptel : cent vaches, cent porcs, cent bœufs, cent chevaux ; et cinquante manteaux.

2°. Une fille en mariage à choisir parmi la première noblesse du pays.

3°. Des honneurs qui le placent au rang de «roi de province» : le droit de marcher en tête des cortèges royaux ; le droit de siéger à la droite du roi dans les banquets et dans les assemblées. Pour lui et pour sa descendance.

4°. Que le conseiller principal du roi soit pris dans sa descendance ; que trois hommes de sa race siègent face au roi dans les conseils.

5°. Le choix d'un domaine : autant de terre que ses serviteurs pourront en cerner de la course de leur char en un jour. Ce domaine sera possédé en toute souveraineté, le possesseur devant au roi seulement l'hommage qui consiste à placer et fermer la main du roi autour de sa cheville.

     Une garantie est donnée par la caution de deux princes et de tous les nobles de pays.

Ce traité dûment conclu,   le   druide   commence   par...   prendre son temps. Il se fait offrir un banquet. Il règle les questions qui le concernent : l'occupation du territoire, et le choix d'une fille à marier. Sa part bien assurée, alors et alors seulement il daigne secourir le roi : d'abord en libérant les eaux ; ensuite en menant la guerre des feux. En ce qui concerne le traité qui à présent nous occupe, il y faut remarquer :

1°.   Ce que sont les fonctions ordinaires des druides : préceptorat du roi ; enseignement des élèves nobles ; préséance au conseil royal. Ces fonctions sont héréditaires dans une lignée druidique.

2°.   Le druide est en même temps un guerrier mais guerrier par les armes de sa science ; et il est un propriétaire foncier. Sa race en somme est une race seigneuriale dont il assure la prospérité et la fortune.

3°.   Le druide refuse la royauté pour sa propre famille.

4°.   II engage sa propre famille par un lien de fidélité à la famille royale. Si le conseiller livre un secret, qu'il soit exécuté. La propre famille du druide restera prospère à la condition d'observer trois lois : ne pas avoir de querelles intestines ; se tenir aux termes du contrat ; rester en bonne intelligence avec les rois de Munster. Il s'agit donc bien d'une alliance entre deux races, la druidique et la royale, à des conditions rigoureuses, mais rigoureusement limitées. Quel que soit l'orgueil avec lequel le druide joue de sa puissance propre et quelle que soit l’ampleur de ses exigences, il refuse le pouvoir royal, probablement incompatible avec la fonction druidique.

II.     Saint Maedoc et le roi Aedh Finn : Maedoc est un thaumaturge du pays de Leinster. II a rendu à un roitelet du pays le service éminent de changer sa forme qui était vilaine et noire en une autre belle et blonde. Ensuite il l'a baptisé. Il est devenu le patron de Aedh Finn et de sa race. Tous les tributs auxquels le roi s'engage sont présentés comme un don de baptême.

1°.   Maedoc possédera trois fondations dans le pays : en plus des paroisses, qui auraient été administrées semble-t-il par des laïcs mariés vassaux du monastère. L'ensemble de cette population, moines et laïques, constitue la famille du saint.

2°.     Le roi s'engage à payer un tribut annuel comprenant :

            Un cheval et une robe pour chaque roi et pour chaque reine.

            Une pièce de monnaie pour chaque foyer.

Une masse de fer pour chaque atelier de forgeron.  

            Un bœuf sur chaque razzia de bétail réussie. On sait d'ailleurs que   les   razzias   de bétail constituent   une des activités   économiques ordinaires et reconnues des tribus irlandaises.

            Une bête de chaque étable : un poulain, un bœuf et un mouton.

            Un bœuf à chaque grande fête.        

            L'entretien pour un voyage circulaire dans le pays à la Noël.

3°.  Chaque famille de   quelque importance dans l'obédience du roi devra élever un enfant de la «famille» du saint.

            Le roi devra doter et marier chaque année une fille de la famille de Maedoc.

4°.     Maedoc ou un membre éminent de sa famille, possède un droit de faire la paix pour le roi.

            Il siégera à la droite du roi dans les banquets,   et possédera dans les banquets le droit de première coupe.

5°.     Pour la cérémonie du sacre royal, la crosse du saint sera portée processionnellement autour du roi, dans le sens bénéfique, c'est-à-dire le sens de la rotation solaire. Un certain nombre de chefs des familles vassales des monastères possèdent un privilège héréditaire de participer à cette procession.

            La même crosse sera portée en cas de guerre devant l'armée.

Il s'agit   d'une   crosse dite Brec contenant   toute   une variété de reliques.

            La robe que portent le roi et la reine le jour du sacre appartiendra en don au saint. Le lendemain du couronnement le roi devra faire le tour des monastères en déposant dans chacun une offrande.

6°     Le respect des conditions de ce traité assure au roi une garantie contre la malédiction des autres saints d'Irlande. Au cas où les conditions ne seraient pas respectées, la famille de Maedoc jeûnera trous jours contre le roi et la tribu ; la crosse Brec sera portée processionnellement contre le roi dans le sens funeste (inverse du sens solaire).

7°       Le saint a obtenu par jeûne, de Dieu, quatre promesses :

            Si le roi occupe avec ses gens d'armes un des monastères de Maedoc il n'entrera pas dans le ciel.

            Si un des moines, ou un membre de la famille de Maedoc déserte le monastère ou l'église, il n'entrera pas dans le ciel.

            Tous ceux qui auront été enterrés dans les cimetières des monastères de Maedoc n'entreront pas en enfer.

           Maedoc a obtenu de libérer de l'enfer un homme par jour de la race éteinte du roi.

Il s'agît comme on voit d'un traité en bonne et due forme. On tirera à présent de la comparaison des deux traités pas mal de conclusions intéressantes :

Le saint possède des domaines et des vassaux en propre sur le territoire du roi, sans que le roi$ puisse occuper ces territoires ni exiger   des   vassaux quoi   que ce   soit. Le druide était entré en possession  d'un territoire, sans que le roi pût exiger de lui un tribut ni otage ni autre hommage que «la main autour de la cheville».

Le saint et le druide occupent le même rang, la première place à la droite du roi dans les banquets pour les deux ; la tête du cortège royal pour le druide,   c'est-à-dire   un   privilège   ordinairement réservé aux premiers roitelets vassaux ; le droit de première coupe pour le saint. Le saint possède un privilège de faire la paix pour le roi ; le druide un privilège de conseiller le roi. Ailleurs dans la légende le druide jouit d'un droit de paix et le saint d'un droit de conseil.

Les droits et privilèges valent pour la famille ; dans le sens, de descendance et élèves pour le druide ;   de disciples, moines et population vassale   pour le saint.   Ils valent   en   même   temps   pour l'avenir, la descendance naturelle ou la succession.

Les exigences matérielles sont plutôt plus lourdes dans le cas de Maedoc ; il ne s'agit pas seulement de concession territoriale, mais d'impositions régulières.

En échange des dons royaux, le druide a sauvé le pays, par la puissance   druidique ;   il   assure ensuite   une   fonction   permanente de conseil et sans doute d'assistance.

En échange des dons royaux, le saint a purgé le roi de sa tare. II l’a baptisé. Il assure une protection permanente, sur terre contre la malédiction des autres saints, et une garantie contre l’enfer. Cette assistance s'exerce par des rites efficaces : la procession de la crosse. Il pèse aussi des menaces si la tribu viole ses engagements : jeûne rituel contre le roi et la tribu, procession de la crosse dans le sens maléfique. Il est à peu près, certain que le rite de la procession de la crosse, remplace un rite païen de la procession de la lance ; c'est pourquoi l'imagination populaire lui attribue la double valeur bénéfique pour la procession faite dans le bon sens, et maléfique, pour la procession faite en sens inverse.

Le parallèle est dans ce cas, tout à fait probant de deux choses : d'abord que les relations du saint au roi ont bien été conçues sur le modèle des relations du druide au roi ; si un traité était plus lourd que l'autre,   ce serait   dans ce cas, le traité du saint.   Ensuite que l'action efficace de la sainteté a bien été conçue sur le modèle d'un rite   efficace ou  bien   bénéfique ou bien maléfique.

On pourrait   même pousser plus loin   le   parallèle   : par exemple Mogh Ruith manifeste une défiance quant à la fidélité de sa propre descendance ; il prend contre les deux parties des garanties   : serments   ou   formules   d'exécration, Le   saint   multiplie aussi les menaces ou contre la tribu qui violerait les clauses, ou contre sa propre famille qui serait infidèle.   Le roi qui a consenti un traité aussi   lourd   prend   d'ailleurs   aussi   ses   propres   précautions   :   il s'oppose à ce que le saint à la protection aussi efficace quitte le territoire.   Maedoc est obligé de s'échapper clandestinement pour rendre visite à un collègue étranger !

C'est donc un cas éminemment favorable à la thèse que les structures sociales et psychiques du paganisme se sont conservées dans le christianisme haut médiéval irlandais. Au risque naturellement de dégrader le christianisme. C'est un cas, dont il faut par là même limiter la portée, non pas qu'on n'en trouve point d'autre ; mais celui-ci est évidemment des plus beaux ! Il ne suffirait donc pas à prouver à lui seul que le paganisme, un paganisme lui-même pas mal dégradé, se soit conservé dans la vieille île, dans des formes, ou sous des habits pseudo-chrétiens. Il ne suffit pas non plus à prouver que les saints d'Irlande aient joué le rôle d'assez damnables magiciens. Il faut mieux limiter la portée d'une légende prétendue édifiante : ce qui semble vrai, c'est que les Irlandais du haut moyen-âge ont attendu de leurs saints exactement le genre de service que leurs ancêtres pas très lointains attendaient de leurs druides. Des saints s'y sont prêtés ; ou bien la tradition leur a attribué un rôle prestigieux dans l'imagination populaire, que les saints en aient réalisé ou non le caractère. L'attitude mentale du roitelet devant le thaumaturge reste sans doute décrite d'après nature : elle est faite d'affection, d'avidité possessive, et de crainte, pour si cette puissance protectrice allait partir ! Elle est en un mot infantile. Le roi des Ui Breifne est tout petit garçon devant son saint, comme certes jamais Cormac et Fiacha ne le sont devant leurs druides. Les druides de Cormac manifestent aussi d'ailleurs un caractère assez fier. On serait tenté d'en préférer la figure à l'ambitieux thaumaturge que campe la légende de Maedoc avec un excès de naïveté. Mais enfin cela prouve que le siège de Druim Damghaire a été rédigé par des conteurs amoureux de leur tradition, et par de bons conteurs.

Quand une religion de très haute spiritualité se réfracte dans la mentalité d'une population accrochée à un tout autre stade, il se passe de curieux et de dangereux phénomènes. On ne peut pas éviter que les complexes émotifs accrochés aux figures du plus vieux système ne se transfèrent sur les figures du système nouveau. Il en résulte une altération, une dégradation, pour les institutions comme pour les personnes. Les roitelets d'Irlande ont considéré leurs saints comme de grandes puissances efficaces dont il était très nécessaire de s'assurer la protection, très dangereux de mériter la malédiction, Les saints ont joué ce rôle sûrement devant les populations, et peut-être à l'occasion devant eux-mêmes. Inversement les saints d'Irlande ont dû considérer l’institution royale, avec son prestige et ses rites, comme chose à recouvrir ; elle conservait par elle-même un dangereux potentiel de paganisme et pour elle une séquelle de pratiques de qualité religieuse équivoque, Cela n'exclut nullement ni que de bons caractères royaux, possiblement ce Dermot, se soient insurgés pour conserver un prestige lié à leurs fonctions ; ni que de grands caractères sacerdotaux aient joué de ces ressorts avec une habileté paternelle bien intentionnée ; ou ne se soient insurgés avec quelque justice contre le retour de pratiques difficilement compatibles avec une morale épurée. Ceci n'exclut pas surtout que de grandes tragédies ne se soient déroulées, qui ne sont pas après tout des tragédies humaines médiocres ! La fin de Tara, sanctuaire païen de l'occident, n'a été célébrée que dans une obscure légende, et méritait davantage. Tara des rois a du disparaître, et avec elle l’institution typiquement irlandaise de la «grande-royauté», parce que le lieu et l'institution demeuraient des foyers de renaissance païenne. Il reste à souhaiter qu'un poète réussisse un jour à réanimer un drame enfoui de l'histoire religieuse de l'occident.

Clémence RAMNOUX

Source : OGAM – octobre 1953

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