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« Complot à l'italienne » Le putsch contre Mussolini

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Alessandro Sanguedolce est l'auteur d'un livre tout à fait passionnant, et remarquablement bien écrit, paru aux éditions Konfident, relatant les dernières heures du régime fasciste, victime, les 23/24 juillet 1943, d'un coup d'Etat, fomenté par le Roi et par des hiérarques fascistes, dont le propre gendre du Duce, Galleazzo Ciano. Ce livre est remarquable car il est structuré comme une pièce de théâtre à l'italienne, avec un certain sens de la commedia de l' arte, mais aussi comme une pièce classique, respectant l'unité de temps, de lieu et d'action. L'auteur a choisi de diviser son récit en cinq actes, composés de trois scènes chacun, ce qui rend sa lecture particulièrement plaisante. Son titre des plus pertinents: « Complot à l'italienne ».

 

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Réunion du Grand Conseil fasciste

Le Grand Conseil fasciste, qui se réunit au palais de Venise, à Rome, en présence de Mussolini, dans la soirée et une partie de la nuit du 24 juillet, va désavouer le Duce et, face à une situation militaire il est vrai difficile, voire catastrophique (les alliés ont débarqué en Sicile le 10 juillet), forcer Mussolini de remettre ses pouvoirs au roi. L'action débute le samedi 24 juillet, à 16h45, au palazzo Montecitorio. Dino Grandi, un des hauts responsables fascistes, chef de la conjuration, y pénètre avec un objectif: faire approuver la motion qu'il va présenter lors de la réunion du Grand Conseil du fascisme, organe suprême du Parti National Fasciste (PNF), qui ne s'est pas réuni depuis décembre 1939. Il est déjà loin le temps où Mussolini annonçait triomphalement, le 9 mai 1936, au balcon du palais, la création de l'Empire, puis la déclaration de guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Mussolini venait de rencontrer Hitler le 19 juillet à Feltre, dans une ambiance pesante. Hitler avait fustigé le manque de combativité des troupes italiennes en Sicile et évoqua même, suprême affront, l'éventualité de placer l'armée royale italienne sous la tutelle de la Wehrmacht. Il avait lancé à Mussolini, qui vivait un chemin de croix: « Vous n'êtes entouré que par des généraux incapables », ce qui est au demeurant la stricte vérité. Le Führer se souvient évidemment de la lamentable offensive des Italiens contre une France à genoux, en 1940, où ils furent tenus en échec par des forces moitié moindres, de la peu glorieuse équipée des volontaires italiens auprès de Franco, et surtout de la catastrophique invasion de la Grèce, le 28 octobre 1940, où l'armée allemande dut intervenir pour sauver les Italiens du désastre, retardant d'autant le déclenchement de l'opération Barbarossa. Le général Ambrosio, chef du Comando supremo et ses généraux d'opérette, vont entreprendre de manœuvrer en coulisse pour liquider le Duce et négocier une paix séparée avec les Alliés, oubliant que les Allemands pourraient du jour au lendemain occuper tout le pays. Mais revenons à la réunion du Grand Conseil fasciste. Le cérémonial habituel a été oublié, notamment la fanfare jouant l'hymne fasciste Giovinazza, ce qui aurait dû alerter le Duce. Grandi s'active pour recueillir de nouvelles signatures pour sa motion. A l'entrée du Duce dans la salle, les 28 membres de l'assemblée se lèvent tour à tour, pour faire le salut fasciste en répondant: « Présent ». Parmi les conspirateurs, il y a notamment le maréchal De Bono, qui dirigea la police et la milice, et Césare Maria De Vecchi, tous deux les derniers « quadrumvirs » de la Marche sur Rome. De Vecchi, monarchiste convaincu, est connu pour être un incompétent d'élite, que Mussolini qualifie d' « énergique incompétent ».

 

La cécité de Mussolini qui ne veut rien voir

L'auteur note fort justement que « la vision totalitaire du fascisme, sa volonté de façonner un homme nouveau vont pourtant accoucher d'un régime bien moins révolutionnaire qu'envisagé au départ ». Gravissime erreur de Mussolini, le roi restait à la tête de l'Etat, Mussolini n'étant « que »chef du gouvernement. Le Duce s'en mordra les doigts puisque, le moment venu, Emmanuel III s'empressera de le trahir. Ce fut pareil avec l'église catholique et le Pape. Constatons que si le national-socialisme résista, avec le soutien du peuple allemand, jusqu'à l'extrême fin, le fascisme s'écroula comme un château de cartes. Alexandre Sanguedolce le dit fort bien: « Les compromis passés avec la Couronne, l'Eglise mais aussi le patronat et l'armée, l'exercice du pouvoir et le confort que procure l'aisance matérielle ont considérablement émoussé l'ardeur révolutionnaire d'une partie des fascistes ».

Où est passée la lucidité de Benito Mussolini ? Il ne veut rien voir de ce qui se trame. La police secrète du régime l'a pourtant mis en garde quant aux agissements de certains hiérarques, de leurs contacts avec les Alliés, des relations qu'entretient Ciano avec l'ambassadeur britannique auprès du Saint-Siège, d'un complot militaire orchestré par le maréchal Badoglio. Il répond à Farinacci, le plus germanophile des chefs fascistes, surnommé le « Gauleiter de Cremone », qui l'exhorte à faire arrêter Grandi, Badoglio et le général Ambrosio: « Tu vois des complots partout ! » Son épouse Rachele lui avait lancé avant son départ pour le palazzo Venezia: « Fais les tous arrêter avant le début de la réunion » ! Peine perdue...

 

Le procès du Duce devant le Grand Conseil fasciste

Mussolini prend la parole en début de réunion, déclarant: « Je suis actuellement considéré comme l'homme le plus détesté d'Italie ». Il évoque amèrement les erreurs de Rommel, avec notamment Tripoli, abandonné trop rapidement, et celles d'Hitler, qui n'avait pas su ou pu occuper Gibraltar. Puis il se lamente sur la reddition peu honorable de la garnison italienne de l'île de Pantelleria, le 10 juin 1943, une forteresse censée être inexpugnable, dont le chef, Gino Pavesi, avait comme surnom « pavide » (peureux)... : « 38 morts et 11 000 prisonniers, alors que l'îlot devait être le Stalingrad de la Méditerranée », relève-t-il. Et puis, il y a cette débandade des soldats siciliens qui retournent chez eux après le débarquement allié, habillés en civil, 70 000 hommes capturés en quelques heures, dont cinq généraux et deux amiraux. Mussolini pose la question: « Guerre ou paix, reddition sans conditions ou guerre à outrance ? » Mussolini parle d'une voix calme, confinant à un manque de conviction. Il n'est plus que l'ombre de lui-même. Même le dévoué Scorza en est ébranlé. Le Duce racontera: « J'avais l'impression d'assister à mon procès. Je me sentais à la fois accusé et spectateur ». Le gendre du Duce, Ciano, nerveux, déchiquette en petits morceaux le buvard posé sur sa table. L'atmosphère est pesante. Personne n'ose se regarder en face. Grandi, le chef des conjurés, prend la parole: Il propose de transférer le commandement suprême au roi. De Bono défend quant à lui l'armée, s'en prenant à « l'influence pernicieuse d'un parti ou d'éléments politiques qui ont prétendu interférer dans les affaires militaires sans aucune compétence ou expérience », et soutient la motion Grandi. Grandi, anglophile, pacifiste, opposé au nazisme, qui fut à 34 ans le plus jeune ministre des Affaires étrangères d'Europe, va prendre la parole. La tension dans la salle surchauffée est à son comble. Sa motion, signée par 17 membres du Grand Conseil sur un total de 28 « prie le chef du gouvernement de demander à Sa Majesté le roi de bien vouloir, pour sauver le pays et son honneur, assumer le commandement effectif des forces armées ainsi que toutes les initiatives que nos institutions réclament de lui ». En d'autres termes, de remettre tous les pouvoirs au Roi. Grandi ajoute, grandiloquent: « Nous ne pensons pas à la survie du régime. Les partis et les régimes sont éphémères, seule la Patrie est éternelle ». Il poursuit, impitoyable: « Le peuple italien n'a pas cru et ne croit pas en cette guerre. » « La Dictature a tué la révolution. Hitler a corrompu l'esprit du fascisme italien. Notre fascisme a été italien jusqu'en 1932, avant de copier la militarisation du parti nazi ». A la stupeur générale, alors que tous attendent ou craignent une dure réplique, Mussolini garde le silence.

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Galeazzo Ciano, l'époux d'Edda, la fille préférée de Mussolini s'est lui aussi rangé dans le camp des comploteurs. Haï par le peuple, vomi par les fascistes les plus intransigeants et suspect aux yeux des modérés, détesté de Rachele, sa belle-mère, d'origine paysanne, car trop mondain, trop conservateur, trop éloigné du vrai fascisme, c'est à dire, selon elle, des révolutionnaires, vaniteux et capricieux, de vilaines rumeurs courent sur sa vie dissolue et sur l'addiction d'Edda aux tables de poker où elle dépense des fortunes. Ciano, dans son intervention, va s'en prendre à l'alliance italo-allemande, dénonçant la duplicité du Führer, qui n'avait même pas daigné informer l'Italie de l'attaque de la France et de la Belgique, traitant ainsi son allié « comme un domestique ». Ciano l'ignore, mais il vient de signer son arrêt de mort. Il paiera au prix fort son ralliement à Grandi, au procès de Vérone, en janvier 1944 à l'issue duquel il sera exécuté. Mussolini, quant à lui, met en garde ceux qu'il n'appelle plus « camarades », mais « messieurs » et déclare: « L'ordre du jour de Grandi peut mettre en jeu l'existence du régime ». Grandi a franchi le Rubicon, déclarant: « C'est le moment de dire halte à l'oppression qu'exerce sur nous le Parti, qui est devenu une caserne et une prison ». Sa motion, que Mussolini avait qualifiée la veille d' « inadmissible et vile » est adoptée par 19 « oui » contre 7 « non » et une abstention. C'est la crise de régime.

 

La crise de Régime: Mussolini, atone

Mussolini, au lieu de réagir avec force, entend minimiser auprès du roi le vote du Grand Conseil, déclarant avec une stupéfiante naïveté: « Le Roi est un soldat loyal ». Scorza notera dans son journal: « Quel étrange révolutionnaire et dictateur! » Le Duce veut rencontrer le Roi le lendemain. En attendant, son épouse Rachele, qui a hérité d'un gros bon sens paysan, le houspille: « Tu les as tous fait arrêter au moins ? » Il répond d'un air las! « Je le ferai demain ». Où est donc passé le flamboyant révolutionnaire, fondateur du fascisme ? Mussolini a une confiance tout à fait extravagante en l'amitié et en la fidélité du roi. Alexandre Sanguedolce a cette phrase définitive: « La trahison est une tradition séculaire chez les Carignan-Savoie, prêts à tout pour sauvegarder leurs intérêts personnels. Louis XIV, en son temps, les avait mis à jour, prononçant ces mots prophétiques: La Savoie et son duc ne terminent que rarement une guerre dans le camp où ils l'ont commencée ». Pendant ce temps, les putschistes débattent du sort de Mussolini qui devra être capturé à l'issue de son audience avec le roi; puis exfiltré vers un endroit sûr au moyen d'une ambulance. Ils dressent une liste de 850 personnalités fascistes à mettre hors de nuire. Mussolini doit rencontrer le Roi, ce 24 juillet 1943. Il est confiant, déclarant: « Je suis allé deux fois par semaine chez le roi pendant vingt ans. Il m'a toujours témoigné de la solidarité et de l'amitié ». Incroyable aveuglement. « N'y vas pas Benito, implore Rachele, n'y vas pas ! Tu ne reviendras pas ». Sa maîtresse, Clara Petacci, tente aussi de l'en dissuader. Peine perdue. En accord avec les putschistes, le Roi a déjà pris sa décision. Le nouveau chef du gouvernement sera le maréchal Badoglio, l'ancien chef d'état-major des armées: un incapable et un opportuniste avide d'honneurs, qui fut affilié au Grand Orient d'Italie. Mussolini, qui n'envisage pas une seconde le lâchage du roi va le rencontrer le 25 juillet à 15h. Celui-ci lui dit: « Vous êtes l'homme le plus haï d'Italie. Vous ne pouvez compter sur vos amis. Il n'en reste qu'un, moi ». Quel extraordinaire cynisme ! Et de demander à Mussolini de démissionner de toutes ses fonctions. Livide, le Duce lâche: « Alors, tout est fini ? Tout est fini ? » L'entrevue est terminée. Le roi bafouille: « Je suis désolé. Je suis désolé, mais il n'y a pas d'autre solution ». Dans ses Mémoires, Mussolini notera: « Il était livide et il semblait encore plus petit (il mesurait 1m53) que d'ordinaire, presque rabougri. »

 

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L'arrestation de Mussolini : fureur de Hitler

Au sortir de l'entretien, un capitaine des carabiniers vient à sa rencontre et lui annonce: « Excellence, au nom de sa Majesté le Roi, je vous prie de bien vouloir me suivre, j'ai reçu l'ordre d'assurer votre protection ». Mussolini est prisonnier. Une ambulance va le transporter en toute discrétion vers la caserne Pastrengo. Un carabinier a l'ordre d'arracher les fils du téléphone. Mussolini va dormir sur un divan inconfortable. Triste fin. L'appareil fasciste est neutralisé sans qu'un seul coup de feu n'ait été tiré, et le régime s'est effondré sans qu'il n'y ait eu la moindre résistance.

Hitler est fou de rage. Il ordonne le bouclage de Rome par les parachutistes. Il annonce qu'il compte investir le Vatican, persuadé à juste titre qu'une bande de comploteurs œuvrant contre l'Allemagne et ses alliés, y sévit. Quant au traître Badoglio, il tient à rassurer le Führer sur ses intentions, jurant qu'il entend continuer le guerre aux côtés du Reich. Hitler n'en croit évidemment pas un mot. Sa priorité est désormais de retrouver et libérer Benito Mussolini afin d'empêcher qu'il fût livré aux alliés: ce sera la mission d'Otto Skorzeny.

Le brillant livre d'Alexandre Sanguedolce s'arrête là. Nous attendons avec impatience la suite: l'opération audacieuse des commandos allemands, le 12 septembre 1943, qui libérèrent Mussolini de sa geôle du Gran Sasso, la création de la République sociale italienne et le procès de Vérone où les traîtres dont Ciano, le gendre du Duce, furent lourdement châtiés.

 

Conclusion

La postface d'Olivier Pigoreau est absolument passionnante. Elle répond aux questions que l'on est en droit de se poser: comment expliquer que les Allemands n'aient pas eu vent du complot et qu'ils aient été incapables d'ordonner des contre-mesures susceptibles de mettre en échec les projets des conjurés ? On ne peut, notamment, que s'interroger sur l'attitude pour le moins troublante des diplomates allemands en poste à Rome, qui cachèrent soigneusement à leur hiérarchie, les préparatifs de coup d'Etat, dont ils étaient parfaitement informés. Notons au passage que la même question se pose quant à la décision insensée de Mussolini d'envahir la Grèce qui aurait pu être bloquée si les services allemands en avaient informé Hitler.

Lisons la conclusion du livre. « La destitution de Mussolini et les tentatives d'assassinat et de putsch visant Hitler ont cela en commun qu'elles eurent pour origine les mêmes cercles, hauts responsables militaires et milieux conservateurs dans lesquels le Vatican joua un rôle de premier plan. Ce fut sans doute la grande erreur de ces dictateurs, de ne pas avoir, à l'inverse des dirigeants soviétiques, conduit jusqu' à leur terme les révolutions qui auraient purgé leurs pays des forces hostiles à leur régime ».

Robert Spieler - Rivarol 2021

« Complot à l'italienne. La destitution de Mussolini » d'Alexandre Sanguedolce, 230 pages, 18,50 euros, à l'ordre de Editions Konfident  27, rue des Boulangers, 75005 Paris.

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