Jon MIRANDE, Penseur Basque

Vais-je vous raconter longtemps les vicissitudes d'une ethnie qui a manqué les grands chemins de l'Histoire et choisi les camps qui seraient vaincus ou, plutôt, vous dire comme elle survit en son originalité, vieille de plus de deux mille ans ? Vais-je vous parler de notre Pays Basque ou bien du destin comparable d'un de ses meilleurs fils, de mon meilleur ami, Jon Mirande.

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Destin d'une ethnie qui alliée aux Romains a pu échapper à la romanisation qui frappa les Aquitains révoltés. Les tribus anciennes découpent encore le territoire basque en provinces; de ces tribus est sorti un beau royaume basque : la Navarre. Mais ennemis d'eux-mêmes les Basques se divisent et ceux de l'Ouest du Royaume (Biscaïens, Alavais, Guipuzcoans) passent au roi de Castille et plus tard ils vont participer à la destruction de leur ancien royaume, en 1512, au nom du catholicisme. Ce royaume qui, aux dires de Shakespeare, aurait pu être le plus beau du monde : « Navarre, that would be the woundest in the world », périt sous les coups de ses fils. Entre temps les Basques vont au XIXe siècle se ranger à droite dans le camp carliste perdant et y laisser leurs dernières libertés (fueros) pour lesquelles ils combattaient en fait.

En 1936 les démocrates-chrétiens basques, faute d'entente avec les carlistes, se rangent dans le camp perdant de la république. Que d'occasions perdues, de trahison, de manque de conscience : Jon Mirande a bien analysé ces processus, il a été à la source du rapprochement des frères de l'Ouest et de l'Est, séparés depuis le XlIIe siècle, en montrant que nous étions d'abord nos propres ennemis et qu'il était temps de ne plus nous battre pour les autres. Cette idée que l'adversaire n'est pas tel ou tel régime mais ces Etats-Nations qui ne reconnaissent pas notre droit à l'originalité et aux moyens de la maintenir, marque la pensée politique de Jon Mirande dans le domaine basque. Ainsi l’opposition basque que le hasard a fait anti-franquiste, rappelle énergiquement qu’elle est prête à s'opposer à une république qui ne lui reconnaitrait pas son originalité.

Malheureusement, la plupart des Français et des Espagnols se font une idée fausse de l'activisme basque; en effet ils n'en connaissent que les actes spectaculaires de groupes révolutionnaires marxistes, qui, utilisant la solidarité ethnique, ont entrainé d’autres Basques à les soutenir, lors de leurs exploits de brigands. Le groupe E.T.A. ne représente qu'une partie de l’opinion basque et entraine surtout dans son sillage des jeunes entre 13 et 16 ans. Cependant le peuple basque reste toujours aussi hostile à cette doctrine et le manifeste de manière moins révolutionnaire et démagogique par la presse, l’édition, l’enseignement, la critique, le coopérativisme et le syndicalisme. Aux éditions marxistes LUR s'opposent des éditions plus critiques comme celle des franciscains JAKIN, celle des libéraux IRAKUR SAIL, celle des syndicalistes GERO, celle des jésuites ETOR, des libéraux de Bayonne GOIZTIRI, des démocrates-chrétiens et de la droite ITXAROPENA, des bénédictins de Bellocq EZKILA. Tous ces groupes de pression idéologique n'éditent qu'en langue basque. D'autres éditeurs éditent occasionnellement en basque. Toutes ces collections ont abandonné la littérature d'imagination pour un violent combat d'idées. Les marxistes ont vu avec surprise apparaître des tendances qui ouvertement ou discrètement sont de droite, et ont réclamé même auprès d'un hebdomadaire marxiste la parution des œuvres de notre ami Jon Mirande, dont la critique de la société basque demeure la plus profonde.

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Au niveau de la presse nous trouvons de même trois grands hebdomadaires, de gauche à droite : Anaitasuna (La Fraternité), Zeruco Arqia (La lumière du ciel), Herria (Le Pays). A l'intérieur de ces publications il y a eu de sévères conflits et des tentatives de noyautage par les marxistes, qui n'ont réussi partiellement qu'avec le premier. D'ailleurs, même le mouvement E.T.A. sous la pression de la base est devenu surtout nationaliste et a mis une sourdine à son marxisme. Le combat doit continuer car l'idéologie rouge essaie de pénétrer dans les îkastola ou écoles basques qui regroupent quarante-cinq mille enfants en Espagne mais seulement 400 en France où les Basques sont moins nombreux (100.000), moins dynamiques et les écoles plus récentes (1970). Il y a quatre ans, un congrès d'enseignants basques devait se tenir à Iruna (Pampelune), mais des éléments ayant manifesté l'intention d'envisager l'introduction du marxisme dans les ikastola, des basques demandèrent l'interdiction officielle de cette réunion.

Le coopérativisme est vivant au Pays Basque parce que dans la tradition ancienne il coexiste avec les anciennes formes d'appropriation collective de la montagne (vallées, républiques, fraternités, syndicats); le coopérativisme est la bête noire des marxistes, mais se porte bien malgré tout.

Enfin la critique est un aspect récent d'une pensée basque qui longtemps a été sous la tutelle du clergé, en éloignant quelques éléments de valeur: M. Unamuno et P. Baroja. La littérature, d'abord chrétienne monarchiste au XlXe siècle, est devenue démocrate chrétienne de 1905 à 1950. Ce monopole a hypothéqué lourdement le développement de la culture moderne basque; heureusement, le nouveau monopole que voulaient créer certains marxistes n'a pas réussi à s'imposer et à l'inactivité des démocrates-chrétiens a succédé un éclatement en nombreuses factions qui cherchent à se regrouper, Jon Mirande a été un des ferments les plus actifs de cette renaissance qui, hélas, n'a pas suivie les voies qu'il aurait souhaitées.

Il n'est pas jusqu'à l'art qui n'ait pas répercuté par une belle renaissance nos luttes intestines et face au jargon international de quelques chanteurs révolutionnaires ou larmoyants anti-fascistes, il y a des musiciens créateurs chantant la vie, le passé glorieux, le paganisme basque, Musique et instruments anciens reparaissent. Ce mouvement, commencé il y a vingt ans, touche davantage de public que le livre, fait connaître des poètes modernes.

Les écoles de sculpture et peinture basques gardent des relations étroites avec la vie culturelle du pays, participant aux activités des Ikastola : leurs membres sont la plupart bascophiles, et les artistes de renommée internationale : Chillida en peinture, Oteiza en architecture et sculpture, Mendiburu en sculpture, Ibarrola en gravure.

Cependant, alors que notre ami Mirande nous a quitté et que beaucoup de basques réclament ses œuvres, il est à craindre que tel Nietzsche il ne soit utilisé par ses anciens adversaires idéologiques, qui remédieront ainsi à leur manque de talent, par l'utilisation de ce style incomparable dont ils choisiront ce qui leur conviendra.

C'est en partant du respect de la tradition appris avec des parents basques et de la découverte de la décadence européenne décrite par Spengler que se formera la pensée de Mirande, Cela explique son goût pour l'ordre, les hommes et les nations forts et par conséquent sa haine pour toutes les idéologies universalistes qui ont affaibli l'Europe, jadis le judéo-christianisme, actuellement le judéo-marxisme.

 

Son attachement à la tradition.

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Né à Paris il a tenu à apprendre parfaitement la langue de ses ancêtres, ainsi que la plupart des langues d'Europe. Pour retrouver la vraie civilisation européenne, il voulait pouvoir lire la plupart des langues de nos pays dans le texte. Il a beaucoup écrit en basque et en breton, un peu en comique, gallois et français, Jon Mirande avait une conception saine de la tradition reposant sur une connaissance excellente du passé basque et de la pensée de notre peuple dont le plus original en dehors du sens communautaire qui s’exprime dans la structure même de la langue, sont les croyances païennes et la liberté des mœurs qui s'opposent farouchement à la fausse tradition basque actuelle, sous-produit de la tradition religieuse répressive du XIXe siècle décadent. Ses prises de position dans la revue hétérodoxe Iqela (La Grenouille) lui ont valu de farouches inimitiés. Ses poèmes, son roman, sont consacrés aux tabous sexuels, souvent très érotiques, jamais pornographiques. II a écrit plusieurs articles sur paganisme et la parapsychologie et ses ouvrages en langue basque, encouragés par quelques esprits libéraux, ont permis la réédition d'œuvres anciennes jugées la plupart licencieuses par des basques aux mœurs de midinettes.

La passion de la tradition l'a conduit à écrire en basque malgré les réactions fanatiques des lecteurs bien-pensants choqués par ses idées. II a beaucoup écrit sur les langues celtiques : la renaissance du comique, la régression de l’irlandais et ses articles ont contribué beaucoup au déplacement du combat culturel vers l'enseignement de la langue et de la culture aux enfants, pour éviter d'avoir comme il le disait « une belle littérature pour érudits dans un pays ne parlant plus la langue ». Il était en bons termes avec les chrétiens traditionnalistes du pays, souvent plus basques que chrétiens, et n'a jamais essayé de s'opposer à l'influence du clergé sur le peuple; les prêtres jusqu'en 1950 étaient les garants de la conservation de beaucoup de traditions basques et de la langue, avant de sombrer dans l'opportunisme francophile et le marxisme des abbés Larzabal et compagnie. Jon Mirande a pu connaître ainsi un Pays Basque peu atteint jusqu'en 1950 par la décadence.

Pour les mêmes raisons, Jon s'était tourné vers les milieux royalistes légitimistes chez lesquels il appréciait le sens des traditions, mais c'est surtout chez les Bretons qu'il a trouvé une communauté d'idées, dans le groupe national-socialiste formé autour d'Hervé Glémarec et des revues Ar Stourmer et la Bretagne Réelle.

 

Sa hantise de la décadence.

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Cette inquiétude, puisée dans une nature pessimiste, a fait de lui un homme très sensible et il me disait un jour : « la littérature basque ne m'intéresse plus mais rien ne me touche tant que la décadence des Basques qui plagient à retardement toutes les divagations égalitaires et universalistes ». Dans sa dernière lettre il m'écrivait, en novembre 1972, mais toujours en basque : « je suis profondément dégoûté, cette fois-ci, par ce qui se passe au Pays Basque ». Il s'y passait des grèves de chrétiens pour défendre des militants marxistes, menacés d’éloignement. Il y avait en effet plusieurs attitudes qui lui inspiraient un profond dégoût. Le masochisme occidental, produit de la pensée « humanitaire » chrétienne. Cette attitude lui inspirait de l'indifférence pour le tiers-monde à la mode dans les salons et de l'aversion pour les dits salons. Le pacifisme gauchiste ou pleurnichard ou tactique des gens de gauche lui permettait d'exercer son humour.

Il admirait au contraire la force militaire qui par-delà les idéologies, permet à des nations blanches d'être encore des grandes nations, telle l’Allemagne du passé, la Russie et les Etats-Unis. L'ordre était pour lui le garant d'une civilisation et la décadence provenait de ce qu'il était détenu par trois catégories d'individus qui lui répugnaient. D'abord les technocrates qu'il connaissait par son travail au Ministère des .Finances. Cela le conduisait à refuser toute promotion par les diplômes, parce que, pour lui, l'ordre ne pouvait se réaliser que par la création d'une aristocratie du mérite et non de la peau d'âne. Puis il avait en horreur les gens d'argent. Il avait un mépris de l'argent qui, pour lui, ne pouvait servir qu'à acheter des livres et pour cela gardait une méfiance d'homme du peuple envers les riches. Enfin, il a connu également les bons démocrates sournois qui clament la liberté d'expression pour mieux écraser les individualités en menaçant l'avenir professionnel des autres, tels certains socialistes.

Par contre il éprouvait beaucoup d'estime personnelle et avait des amis parmi les communistes moscoutaires disciplinés, admirant aussi l'attitude ferme de la Russie lors des troubles dans les pays de l'Est. En particulier, il se réjouit fort de voir l’Armée Rouge mettre à la raison, en 1968, « une demi-douzaine d'intellectuels judéo-tchèques » et d'avoir eu « la délicatesse de faire occuper le Sudetenland par des divisions Est-allemandes ». Mais le marxisme matérialiste ou universaliste, le gauchisme et son anarchie à prétentions critiques lui déplaisaient. Jon Mirande n'a jamais essayé d'imposer ses idées politiques personnelles aux Basques parce qu'il pensait qu'un idéal commun pouvait se former entre les gens d'opinions divergentes. Par contre, il a lutté longtemps par des articles fréquents contre l'illusion démocratique et l'admiration aveugle de tous nos concitoyens pour la République Française. Dans les « Ennemis de la Basquitude » il écrit : « Par contre de nos jours méprisant l'esprit aristocratique et guerrier des Basques qui furent de fiers chevaliers ils nous donnent en modèle un nouveau Basque de leur façon, pacifique, bon voisin, brave homme à l'esprit démocratique à la française. Je ne dirai pas que cet esprit nouveau est la cause de notre décadence mais sa conséquence et son produit » (traduction 1953). « La France n'a pas aidé les nationalistes basques (en 1936) parce qu'ils étaient basques, mais comme "victimes du fascisme". Suivant les politiciens français les nationalistes basques étaient des "rouges" et plaisaient au gouvernement de gauche de l'époque. Par contre la droite française, amie de Franco, devint ennemie des Basques parce que justement elle pensait qu'ils étaient "rouges". Nous savons que les Basques n'étaient ni "rouges" ni "blancs" mais défenseurs et combattants de l'ethnie basque. » (traduction 1953). Telle était la pensée de Mirande et dans la revue hétérodoxe Igela il a employé une de ses armes favorites, l’humour, pour attaquer les groupements basques indignes et incapables de maintenir les vrais traditions basques et qui se réfugiaient dans un gauchisme autonomiste de rancœur et d'inefficacité.

Jon Mirande n'hésitait pas à manifester son désaccord par de violents pamphlets, des scandales et des canulars qui scandalisaient les bien-pensants de toute sorte. Ainsi quand Albert Dauzat s'opposa de toute son autorité de philologue et dans les colonnes du « Figaro » et du « Monde » à l'adoption de la loi Deixonne sur l'Enseignement des langues régionales (1951 ) Jon Mirande lui écrivit et Dauzat oublia, scandalisé, une partis de la lettre de notre ami où il disait que la France qui voulait détruire l'originalité de notre ethnie n'inspirait que mépris aux jeunes Basques et que si des divisions SS avaient défilé devant l'Arc de Triomphe en ruine, nous aurions été au premier rang pour les applaudir. Dans le même « Figaro » paraissait une annonce demandant des fonds pour une œuvre d'assistance aux jeunes filles en danger moral. Jon écrivit en demandant à la Supérieure de bien vouloir lui confier une jeune fille blonde, vierge et aux yeux bleus pour lui assurer gratuitement son éducation. Goulven Pennaod, notre ami commun, me rappelait qu’un jour, au centre culturel Kêr Vreizh, las d'entendre le pitoyable et pacifique hymne breton, ils s'étaient levés en s'écriant : « Debout pour l'hymne breton » et d’une voix fausse ils entonnèrent « Les filles de Camaret » (voir "Bretagne Réelle" 15.2.73. « De viris Illustribus »).

Par-delà l'humour noir ou clair qui donne à son œuvre son parfum, les grandes questions sur la vie et la mort avaient fait de lui un stoïque et un « spiritualiste athée » ne croyant pas à la résurrection de la lamentable chair, mais à la survie d'une psyché collective. Sa conception du paganisme basque, qui commence à avoir du succès auprès de nombreux jeunes Basques (plusieurs rassemblements païens) n'a rien à voir avec les religions traditionnelles ou leurs parodies; c'est un sentiment profond des liens de l'homme avec la nature et la race et un épanouissement non-anarchique de l'Eros Quant aux croyances animistes encore vivaces, elles l'intéressaient sur un autre plan. Ainsi un jour en réponse à une de mes lettres dans laquelle je lui citais l'exemple des intersignes de l'Ankoù (la mort) dont me parlait un Breton qui mourut peu après, il m'écrivit, en basque comme toujours ; « Ce que tu me dis de ces intersignes est très instructifs Je continue à recueillir de tels cas, bien que je m'intéresse moins à la parapsychologie. L'important serait de connaître quelqu'un ayant rencontré des êtres mythiques ; basajaun, limina, gizotso; ne crois pas que je perde la tête et que je crois en ces êtres aussi naïvement que les chrétiens croient aux anges, mais ce sont des archétypes de notre psyché et de ce point de vue on peut leur attribuer une certaine…existence (Paris, 14,4.61, traduction).

Tel fut Jon Mirande.

Il nous a quitté au moment même où, de plus en plus nombreux, les jeunes écrivains basques de la nouvelle génération, libérés des tabous séculaires de l'Eglise romaine, découvraient avec une ardeur croissante la valeur de celui qui fut un franc-tireur et un précurseur, qui marcha solitaire sur le chemin qu'il s'était frayé et par lequel s'engouffrent maintenant des cohortes. Toutes choses égales, ce destin n'est pas sans rappeler celui de son maître Friedrich Nietzsche qui ne commença d'être connu qu'au moment de sombrer. Il aura été pour l'EuskalHerria un révélateur et un éveilleur. Puisse la semence qu'il a jeté devenir une moisson féconde pour l'Euskadi et pour l'Europe.

Dominique PEILLEN

Sources : Le Devenir Européen – Avril 1974

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CHAOS ETHNIQUE À BORD DE L'OCEAN VIKING

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Bagarres, tentatives de suicide, menaces physiques envers l’équipage… SOS Méditerranée a annoncé que depuis 24 heures, « la situation à bord (NDLR: de l’Ocean Viking) s’est détériorée au point que la sécurité des 180 rescapés et de l’équipage ne puisse plus être garantie », obligeant le navire « humanitaire » à se déclarer en état d’urgence.

Dans son communiqué, SOS Méditerranée alerte sur « la détérioration rapide de l’état psychique de certains des rescapés à bord ». Un groupe de 44 personnes se trouve en effet « en besoin d’assistance urgente », car certains de ses membres « sont dans un état de détresse psychologique aiguë, manifestant l’intention de porter atteinte à leur intégrité physique et à celle d’autres personnes à bord, y compris des membres d’équipage, ou faisant état d’idées suicidaires ».

Chaos ethnique à bord

Selon Le Point, depuis jeudi, plusieurs bagarres ont éclaté, principalement entre groupes ethniques, et six tentatives de suicide ont été recensées. Le pont est désormais divisé en plusieurs groupes: une majorité de migrants, environ 130, qui patientent dans le calme en attendant de pouvoir rejoindre les rives de l’Europe après avoir fui la Libye; une minorité agitée, pour laquelle SOS Méditerranée a demandé dans l’après-midi une évacuation médicale pour raison de « détresse psychologique aiguë », 44 Tunisiens, Marocains et Egyptiens; entre ces deux groupes, l’équipe de l’ONG, en combinaison orange, qui a dû doubler ses effectifs sur le pont pour des raisons de sécurité. Depuis vendredi, c’est aussi l’équipage qui est visé par ces menaces – parfois de mort -, émanant d’un même groupe, rapporte encore Le Point.

(…) Le Point / Franceinfo

vu sur TV Libertés

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Se jeter soi-même comme une petite pierre dans la masse des bornes de son peuple – K. Haushofer

 

Karl Haushofer

Le géopoliticien est bien placé pour constater que ceux qui cherchent le plus bruyamment à éviter le déclin de l'Occident contribuent à le précipiter par leur tiédeur envers les problèmes frontaliers. Au contraire, ceux qui, souvent contre leur désir, ont le plus travaillé à construire un avenir durable par la juste rectification des frontières, sont ceux que l’on soupçonne du radicalisme le plus farouche, les soi-disant briseurs de Tables, tels les chefs spirituels du sud-chinois, les combattants frontaliers décidés, les partisans d'opinions tranchées, ceux qui combattent les tendances à supprimer les races et les frontières.

Or, il est des époques lâches et fatiguées qui imposent à des pays forts, à des peuples courageux leur influence soporifique et anesthésique et les amènent à négliger, avec leur héritage spatial, l'avenir de leurs enfants. Celui qui en de telles époques laisse sombrer dans l'hypnose son peuple et son pays pèche contre leurs meilleures forces vitales. C'est alors un devoir de les appeler inlassablement ainsi que des somnambules, jusqu'à ce qu'ils entendent et se réveillent pour défendre et élargir leurs frontières.

On a le droit de lancer un tel appel lorsqu'on ne s'est pas borné à un travail purement scientifique sur les problèmes frontaliers, lorsqu'on a combattu sincèrement toute une vie pour les frontières jadis si fières et larges de sa communauté nationale, combattu non seulement dans la paix mais aussi dans la guerre, non seulement avec la plume et le crayon, mais aussi avec l'arme à la main, à l'est et à l'ouest, et qu'on s'est jeté soi-même comme une petite pierre dans la masse des bornes de son peuple. Si ce peuple demandait à tous ceux qui lui donnent des conseils en matière de problèmes frontaliers où ils étaient lorsque ces frontières furent en jeu, peut-être serait-il mieux conseillé, et ses frontières géographiques et politiques mieux gardées.

Karl Haushofer

Les Frontières (1927). (Grenzen) - (WOWINCKEL, Berlin, 1927).

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UN ALLEMAND SANS ALLEMAGNE, ERNST VON SALOMON.

 

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Une très belle maison à Elbdeich (Stöckte), entre le Schleswig et Hambourg : une barrière de bois, deux grands bâtiments au toit de chaume, un jardin, des arbres. Blanc, brun, vert. L'écrivain Ernst von Salomon y est mort le 9 août. La veille, il s'inquiétait d'un orage dont il n'aura jamais vu la fin.

« Ce n'est jamais d'agir qui déshonore, c'est de subir». Walter Rathenau a écrit cela dans ses « Réflexions». Ernst von Salomon et ses amis ne voulaient pas subir. Ils ont tué Walter Rathenau. L'œuvre de von Salomon, c'est l'histoire de sa vie, et l'Histoire de l'Allemagne. L'une se confond avec l'autre. On ne peut les évoquer séparément. Cela commence aux lendemains de la Grande Guerre.

29 octobre 1918. Allemagne du Nord. La 3e escadre de la Flotte impériale, entrée à Kiel, a adopté une attitude insurrectionnelle. Les équipages ont formulé des revendications révolutionnaires et menacé d'abattre des officiers. Rapidement, les insurgés se sont emparés de la ville. Puis le mouvement a gagné les vieilles cités de la Hanse : Hambourg « la rouge», Lubeck, Wilhelmshafen, Brème. Et enfin, Berlin. Guillaume II abdique le 9 novembre. Le jour même, le social-démocrate Scheidemann proclame la République. Quelques heures plus tard, le spartakiste Karl Liebknecht annonce la « République socialiste». Le 10, un Conseil des commissaires du peuple est élu à Berlin, par une Assemblée plénière d'ouvriers et de soldats.

Une vague d'antimilitarisme submerge le pays. Les officiers sont attaqués dans la rue. Von Salomon, qui porte fièrement l'uniforme, raconte aux premières pages des « Réprouvés» comment il fut roué de coups : «Je me vis soudain encerclé d'une quantité de gens, dont quelques femmes. Un homme, coiffé d'un chapeau melon, brandit son parapluie au-dessus de ma tête, un autre se mit à rire et beaucoup l'imitèrent, mais moi je ne pensais qu'à mes épaulettes. Tout dépendait de mes épaulettes : mon honneur (ridicule l de quelle importance pouvaient être des épaulettes!), tout dépendait de cela, et je saisis ma baïonnette. Alors le poing s'abattit sur ma figure». Il venait d'avoir seize ans.

Ernst von Salomon est né le 25 septembre 1902 à Kiel. Famille originaire de Venise et de France. Un Louis-Frédéric Cassian de Salomon participa au complot de Pichegru contre Napoléon. Père né en Angleterre, tué sur le front. Mère née en Russie. Prussiens par affinités : « Si je n'étais pas Prussien, je le serais devenu par élection» («Le questionnaire »).

D'abord élevé dans une institution de Karlsruhe, il entre très jeune à l'École des Cadets de l'Empereur. Un Prytanée prussien. Éducation inoubliable, dont il fera le récit dans « Les Cadets». La défaite de 1918 vient fracasser son univers. La nouvelle de la signature de l'armistice arrive à la figure du jeune Cadet comme une balle. Il jure de ne jamais s'en relever. C'est alors qu'il décide de rejoindre ces « réprouvés» (« die Geächteten »), ces proscrits des corps-francs que l'Allemagne vaincue hésite à regarder en face, parce qu'à l'heure de la défaite, ils veulent maintenir vivante l'idée de la patrie qui se bat.

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Dans un ouvrage devenu classique, « Die deutsche Freikorps, 1918-23» (F. Bruckmann-Verlag, 1936), F.W von Oertzen explique que les corps-francs eurent une double origine, D'une part les troupes formées en 1918-19 pour lutter contre l'agitation bolchevique; d'autre part, celles qui furent ramenées, après la guerre, des pays baltes.

«En décembre 1918, rappelle M. Droz, professeur à la Sorbonne, l'Armée régulière, minée par la propagande spartakiste, a été incapable de reprendre Berlin, qui était entre les mains des révolutionnaires. Les troupes du général Lequis ont été contaminées. Le gouvernement, présidé par le nouveau chancelier Ebert, semble être leur prisonnier» (« Le nationalisme allemand de 1871 à 1939». CDU-SEDES, 1967).

Dans ces conditions, un accord secret est conclu avec l'état-major. L'Armée s'engage à soutenir le gouvernement socialiste, pour faire pièce aux «ultras» d'extrême-gauche.

Ernst von Salomon, au début des « Réprouvés », décrit la façon dont le général Maerker, appuyé par le ministre social-démocrate Noske, put rassembler dans une même formation des volontaires chargés de rétablir l'ordre et de défendre les frontières.

Les premiers corps-francs apparaissent en Westphalie. Fin 1919, ils regroupent plus de 300 000 hommes. Berlin est repris. Des soulèvements communistes sont réprimés en Saxe, en Thuringe et à Hambourg. Après l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, les spartakistes perdent le contrôle des Conseils ouvriers.

La République de Weimar s'installe dans un calme trompeur. C'est le temps des contrastes. « Tout suants et essoufflés par la marche, écrit von Salomon, nous percevions le son des mélopées nègres qui s'échappait des bars et des boîtes où l'on s'amuse; nous croisions des profiteurs et des grues ivres et tapageurs; nous voyions les bourgeois que nous étions chargés de protéger assis dans des cabarets chics, avec des filles qu'ils enlaçaient étroitement, devant des tables couvertes de bouteilles et de verres étincelants, ou bien exécutant sur le miroir d'un parquet des danses sensuelles et enivrantes. Et au loin, on entendait encore le bruit assourdi de quelque fusil de nos camarades».

Plus loin encore, il y a le Balticum. Les desperados de la patrie. Au lendemain de l'armistice, l'Allemagne avait été autorisée à se maintenir dans les pays baltes : les Alliés craignaient que les Russes ne s'en emparent. Le général von der Goltz eut alors l'idée de rattraper à l'Est ce que son pays avait perdu à l'Ouest, et de créer, avec l'appui des corps-francs, de vastes colonies à la fois agricoles et militaires, souvenir des chevaliers teutoniques. Les soldats démobilisés affluèrent bientôt. « La patrie, dit von Salomon, continuait à brûler sourdement en quelques cerveaux hardis».

Mais, en 1920, la France et l'Angleterre, ayant favorisé la constitution d'un gouvernement letton, croient pouvoir exiger que les corps-francs soient rapatriés. Décision on ne peut plus mal accueillie. Bon nombre d'officiers refusent d'obéir. D'autres reviennent en Allemagne, mécontents et aigris. En l'espace de quelques mois, la colère du jeune von Salomon et celle de ses amis se reporte sur cette République qu'ils ont sauvée du bolchevisme, et qui veut maintenant se débarrasser de ses alliés trop remuants.

— Je n'avais pas deviné, s'exclame le général von der Goltz, que je tenais un sabre brisé dans mes mains, et que mon pire ennemi serait mon peuple et mon gouvernement!»

A la répugnance pour l'humanisme et les institutions bourgeoises s'ajoutent l'amertume, le goût de la guerre et la nostalgie de l'action : « La guerre les tenait, la guerre les dominait, la guerre ne les laisserait jamais échapper. Ils auront toujours la guerre dans le sang, la mort toute proche, l’horreur, l’ivresse et le fer ».

Et encore, pour dire que la chasse vaut plus que la proie, von Salomon écrit : « Ce que nous voulions, nous ne le savions pas, et ce que nous savions, nous ne le voulions pas. Pourtant, nous étions heureux dans la confusion, car nous avions la sensation de ne faire qu’un avec notre temps » (Les réprouvés).

L’idéologie ne compte guère : « Agir, agir n'importe comment, tête baissée, se   révolter   par principe,   tendre   ses énergies   par   tous   les   moyens,   avec toutes les audaces : le sang ne coule jamais en vain ».

Plus tard,   le   héros   de   «La ville» prononcera une parole décisive :

— Peu importe ce qu'on pense. Ce qui compte, c'est la manière de le penser.»

Comme dans toutes les affaires de « soldats perdus», cela aboutit à un putsch.

En mars 1920, le putsch Kapp-Lütwitz correspond au point culminant de l'action des corps-francs. Les Alliés avaient demandé la dissolution de la brigade Ehrhardt. Ce corps, qui avait joué un rôle important, apparaissait comme un centre d'agitation nationaliste.

Son chef, le capitaine Ehrhardt, jouissait lui-même d’une grande popularité. Et ses hommes s’étaient donnés un chant de rage et de colère : « Hakenkreuz am Stahlhelm ». Menacée dans son existence, la brigade entend bien réagir. Le 12 mars, les corps-francs s’emparent de Berlin. Le chancelier Ebert est obligé de quitter la ville. Deux officiers, Kapp et von Lütwitz, essaient de faire « basculer » la Reichswehr. Mais les cadres de l'Armée hésitent. Bientôt, la situation se dégrade. Une grève générale, paralysant la capitale, met un terme à l'entreprise.

Ernst von Salomon a participé au putsch. Il décrit le dégoût qu'éprouvent ses compagnons pour toute activité politique « légaliste ». Pour éliminer les traîtres à la patrie (« Vaterlands-verräter»), décrète-t-il, il n'y a plus que les moyens radicaux. Réduits au « chômage», certains activistes s'intègrent à la petite Armée de 100000 hommes que les Alliés ont autorisé à l'Allemagne. D'autres entrent dans les«Einwohnerswehren», auxiliaires de la Reichswehr, qui constituent une sorte de police locale, officiellement dissoute au 1er janvier 1921. Le plus grand nombre d'entre eux se retrouvent au sein d'associations d'anciens combattants, de clubs de tir, de sociétés sportives ou culturelles.

Dans un climat que l'on imagine à peine aujourd'hui, on voit apparaître une multitude de petits partis et de mouvements, clandestins ou non : Wiking-bund, Bund des amis de l'Edda, Bund de Franconie, Bund Arminius, Wandervogel aryen, etc.

Von Salomon adhère à quelque dix-huit de ces associations. En août 1920, plusieurs sociétés secrètes bavaroises fusionnent, et constituent l'Organisation Escherich, dite communément Orgesch. On y retrouve des anciens du Stahlhelm (« Casque d'acier»), de l'Oberland Korps, des jungdeutscher Orden, etc.

Peu après, apparaît l'Organisation Consul (OC), implantée un peu partout par l'officier de marine Ehrhardt, et qu'animé clandestinement le chef de la police de Munich, Pöhner. Son mot d'ordre : «Pas de négociations, on tire»!

« L'image que l'on se faisait de l'OC, écrit von Salomon, eut pour résultat que l’on crut voir sa main partout. Mais ce qui était étrange et inquiétant à la fois, c'était qu'à l'indignation bruyante, il se mêlait trop souvent une joie secrète, et que l'angoisse apeurée s'accompagnait d'une satisfaction perverse. Il y eut des instants où, même dans le cœur du petit fonctionnaire le plus modeste et le plus loyal, les rumeurs fantastiques qui couraient sur l'OC faisaient monter l'enthousiasme aussi vite que montait la mousse au col de la chope de bière.»

En 1921, les corps-francs se battent en Haute-Silésie. En 1923, ils animent le mouvement de résistance à l'occupation de la Ruhr, dont Léo Schlageter devient le symbole.

Schlageter, comme von Salomon, a participé au putsch Kapp et à la guerre de Silésie. Membre du corps Havenstein, il a aussi adhéré au NSDAP (National-Sozialistische Deutsche Arbeits-Partei), dès 1922. En mars 1923, il fait sauter un pont de chemin de fer près de Calkum, paralysant ainsi le trafic organisé par les occupants. Arrêté par les Français, il est fusillé, après un jugement sommaire, le 26 mai, près de Düsseldorf. A l'âge de vingt-huit ans. Ses compagnons sont envoyés à l'île Saint-Martin-de-Ré, avant d'être déportés à Cayenne. Dix ans plus tard. Schlageter sera déclaré héros national. Des dizaines de monuments à sa mémoire s'élèveront dans toute l'Allemagne.

Parallèlement, les corps-francs créent des tribunaux secrets. Ils s'inspirent, dit von Salomon, de la Sainte-Vehme, cette mystérieuse institution née au XIIe siècle en Westphalie, lorsque s'émiettait le Saint-Empire romain germanique.

De 1919 à 1922, on dénombre quelque 354 attentats politiques. Le 26 janvier 1920, Matthias Erzberger, ministre des Finances, chef du Centrum (catholique), et qui ne cesse de réclamer la stricte application des clauses du traité de Versailles, est grièvement blessé. Le 26 août 1921, il est abattu par deux membres de ('«Organisation Consul», les lieutenants de marine Heinrich Tillessen et Heinrich Schulz. Arrêtés, les « réprouvés» revendiquent leur acte avec fierté.

Puis c'est l'affaire Rathenau, qui va marquer von Salomon pour la vie. Le 24 juin 1922, Walter Rathenau, ministre des Affaires étrangères dans le second cabinet Wirth, sort en voiture de sa villa de Grünewald, près de Berlin. Une autre voiture le rattrape. Les lieutenants de marine Kern et Fischer tirent plusieurs coups de revolver et lancent une grenade. Rathenau est tué sur le coup.

Rathenau n'était pourtant pas un homme de gauche. Le germaniste Edmond Vermeil le classe parmi les doctrinaires de la révolution nationale allemande, aux côtés de Thomas Mann et Keyserling.

Mais cet humaniste à multiples facettes, adepte à la fois de Bergson et de Nietzsche, rêvait d'un « royaume de l'âme», où l'homme mécanisé, le « Zweckmensch» (l'homme qui ne poursuit que des fins extérieures à sa propre vie), serait ramené à sa place; il subordonnait la « démocratie vraie» à l'instauration du « Volksstaat» (l'État adapté à la vie substantielle du peuple). Il était trop subtil pour son temps. Pour les nationalistes de l'entre-deux guerres, Rathenau était le symbole de la défaite, et (surtout) de son acceptation : il était le signataire de l'accord germano-soviétique passé à Rapallo.

Aussitôt après l'attentat, Kern et Fischer sont traqués par la police. On offre un million, puis quatre millions et demi de marks pour leur capture. Ils sont finalement cernés dans un château appartenant à l'écrivain Hans Stem. L'un est tué, l'autre se suicide : « Fischer s'assit sur le second lit, leva son pistolet, l'appuya sur sa tempe, à l'endroit où Kern avait été atteint, et pressa la détente».

Ernst von Salomon avait fourni la voiture avec laquelle les deux officiers ont agi. Après le meurtre, il est allé en vain à la recherche de ses compagnons, afin de leur procurer un passeport. Recherché, arrêté à son tour, il est condamné à cinq ans de réclusion pour sa « participation active», puis à trois ans de prison pour coups et blessures. Il ne sera amnistié et libéré qu'en 1928.

Au bout de trois années passées au « secret», il est autorisé à avoir un livre. Il demande « Le rouge et le noir», de Stendhal. Et il écrit « Les réprouvés».

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Dès leur publication, en 1928, chez Rowohlt, « Les réprouvés» exercent sur le monde intellectuel de l'époque une véritable fascination. Bien avant de lire Malraux, des militants politiques de tous bords y découvrent l'éternel romantisme de l'action. Et Drieu la Rochelle, dans ses « Notes pour comprendre le siècle», ne manquera pas d'évoquer « le combattant de la Grande Guerre formé dans les « Sturmtruppen » ou l'aviation, devenu l'acharné des corps-francs, le terroriste assassin de Rathenau, le boy-scout, le « Wandervogel» errant de Maison de jeunesse en Maison de jeunesse, jusqu'à l'autre bout de l'Europe, vers le salut inconnu».

Aux alentours des années soixante, les soldats de l'Algérie française, les militants et les putschistes, réprouvés et abandonnés eux aussi, reliront avec passion ces pages où se profilent les visages fraternels des grands activistes du passé :« Nous étions fous. Et nous savions que nous l'étions. Nous savions que nous serions abattus par la colère de tous les peuples qui s'agitaient autour de notre cohorte téméraire. Mais si jamais une folie eut une méthode, ce fut bien la nôtre. Nous ne voulions pas nous résigner à une époque où le renoncement était la devise du jour. Nous disions non à l'Allemagne de ce temps, parce que nous avions déjà sur le bout de la langue le oui pour celle qui venait. Ainsi notre folie n'était qu'orgueilleuse obstination. Nous étions prêts à supporter les conséquences de cette obstination. Un homme ne peut faire plus».

Pendant un demi-siècle, von Salomon a vécu dans l'ombre de Rathenau. Quelques semaines avant sa mort, à l'occasion du cinquantenaire de l'attentat, les stations de radio lui posaient encore les mêmes questions.

Ernst Jünger, de sa voix un peu traînante, avait été le premier à lui demander :

—        Pourquoi n'avez-vous pas eu le courage   de   dire   que   Ratheneau   fut tué parce qu'il était Juif ?»

Von Salomon a répondu comme il l'a toujours fait :

—        Parce que ce n'était pas vrai».

A peine sorti de prison, von Salomon reprend contact avec ses compagnons. Il devient employé d'assurances, agent de change « volant».

En 1932, il vient en France. Il reste seize mois au pays basque. Voyages à Lourdes, à Saint-Jean-de-Luz. Entretiens avec Claude Farrère. En résulte une nouvelle pleine d'ironie, intitulée « Boche in Frankreich», qui sera plus tard annexée au texte du « Questionnaire ».

« Tous les Français qui m'entendent parler français se mettent à sourire, y écrit-il. Je parle avec l'accent du Midi. Je parle donc à peu près français comme mon ami le commissaire de police de Saint-Jean-de-Luz, qui a passé quatre ans dans un camp de prisonniers de guerre près de Dresde, parle allemand. Je jure que je n'abuserai jamais de mes connaissances de la langue française dans le but d'entendre grincer sous mes bottes la sainte terre de France!»

La République de Weimar est à bout de souffle. A Berlin, les cabarets sont toujours pleins. Mais il y a six millions de chômeurs. Une société s'effondre. Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient chancelier.

Beaucoup d'anciens corps-francs se retrouvent au Parti national-socialiste : dès 1920, la Ligue pour la défense et l'attaque (Schutz- und Trutzbund) jetait une sorte de « pont» entre le Freikorps (les corps-francs) et le NSDAP, et prenait bientôt une telle importance qu'un livre entier, depuis, a pu lui être consacré (Uwe Lohalm : «Volkischer Radika-limus». Leibniz-Verlag, 1970). L'unanimité est loin d'être la règle. Le niveau de conscience politique des « réprouvés» est souvent des plus bas. D'autre part, il faut compter avec ceux que le Dr Armin Mohler («Diekonservative Révolution») a appelé «les trotskystes du national-socialisme ».

En bon Allemand du Nord, Ernst von Salomon n'est pas très enthousiasmé par les « buveurs de bière». Les « cathédrales de lumière» de Nuremberg retiennent son attention, mais sans le faire vibrer.

A l'instar d'Ernst Jünger et des adeptes du «socialisme prussien», il préfère garder ses distances vis-à-vis d'un mouvement qui lui paraît trop plébéien, et de surcroît marqué par ses origines « méridionales» bavaroises.

Plus qu'un nationalisme révolutionnaire, il professe un aristocratisme rigide : «Je considérais, dira-t-il par la suite, comme trahison infâme du véritable but, la tentative de Hitler de déplacer l'accent décisif de l'État au peuple, de l'autorité à la totalité».

Son frère, Bruno von Salomon, est allé beaucoup plus loin. Après avoir participé au lancement du journal « Der Aufbruch», il adhéra au parti communiste, dans les dernières années de la République. Son état d'esprit correspondait à celui d'un certain nombre d'intellectuels allemands qui, vers 1930, rompirent violemment avec la bourgeoisie.

Estimant qu'une guerre de revanche à l'Ouest ne pouvait être menée qu'avec l'appui de l'Union soviétique, ils se tournèrent soit vers les groupes nationaux-bolcheviques (Ernst Niekish, Karl-Otto Paetel), soit vers la « gauche nazie» de Strasser, soit vers le PC.

En dépit des offres qu'il reçoit, von Salomon refuse de «jouer un rôle» sous le IIIe Reich. Il préfère être lecteur de manuscrits chez l'éditeur Rowohlt, puis scénariste.

A la Chambre des écrivains, présidée par l'ancien expressionniste Hans Johst, il ne fréquente guère que Blunck, Ernst Wiechert, Agnes Miegel, Hans Carossa, Jünger, Kolbenheyer, et surtout Hans Grimm, l'auteur de «Volk ohne Raum» (Peuple sans espace). Quelques-uns de ses textes («Die Front kehrt heim», «Putsch», «Die Verschwôrer») sont alors réédités, notamment aux éd. Moritz-Diesterweg, par Rudolf Ibel et Walter Machleidt.

Le 8 septembre 1935, Pierre Drieu la Rochelle est à Berlin. Il écrit à une amie : « Hier au soir, j'ai passé la soirée avec l'écrivain allemand que j'aime le plus : Ernst von Salomon, qui a été des années en prison pour avoir participé au meurtre de Rathenau. Il m'a parlé avec beaucoup de franchise et de force. C'est beau de voir un homme au-dessus des événements. Il a tout fait pour créer ce régime et il refuse les honneurs : un vrai aristocrate. Nous nous sommes merveilleusement entendus». Trente ans plus tard, le national-socialisme restait chez von Salomon un souvenir indécis. Peu avant sa mort, dans une conversation, il célébrait les mérites des Waffen-SS. Mais c'était pour ajouter :

— Ces hommes étaient des preux. Ils n'avaient donc rien de commun avec le nazisme ».

Dans «Le questionnaire», l'ancien Cadet de la Garde s'avoue incapable de se faire une opinion sur cet étrange « caporal autrichien» venu ramasser en vingt ans l'Histoire de vingt siècles : la lutte pour le pouvoir, l'Imperium, le crépuscule des dieux. Et de s'interroger sur ce « Führer venu de l'ombre», qui « ne trouvera jamais sa place dans l'Histoire». 1945. L'épuration. Ernst von Salomon est à nouveau arrêté. Par les Américains, cette fois. On l'accuse d'avoir appartenu au Volkssturm, où les «territoriaux» non mobilisables étaient enrôlés. Il est emprisonné. Par erreur. Puis relâché.

A cette époque, les Alliés n'ont pas créé moins de 262 commissions de dénazification. Afin d'établir les responsabilités exactes des sept millions d'adhérents du parti nazi, les Alliés font distribuer douze millions d'un imprimé comportant 125 questions détaillées. C'est le fameux «questionnaire». Y répondre donne droit à la carte d'alimentation et au permis de travail.

Von Salomon remplit le sien d'une façon inattendue. Il en fait la matière d'un gros livre interminable et disert. Il y retrace une fois de plus son passé, avec un détachement presque amusé, qui va scandaliser longtemps certains lecteurs. A sa mort, l'hebdomadaire Der Spiegel (600 000 exemplaires) dénoncera encore sa « raideur» et son insuffisante humilité.

Traduit en français en 1953, « Le questionnaire» connaît en Allemagne un succès foudroyant. 60 000 exemplaires partent en six mois. Pour quelques-uns, c'est, comme « La vingt-cinquième heure» de Virgil Gheorgiu, une libération.

Après « Le questionnaire», von Salomon publie « La ville», son seul véritable roman avec « La belle Wilhelmine».

Le livre s'ouvre, comme une fenêtre, sur les régions du Schleswig-Holstein situées au nord de l'Elbe. Dunes, digues, prairies enlevées à la mer. Paysage de polders, comme en Frise et aux Pays-Bas. Pays rural, où les hautes terres, le plateau (« Geest»), s'opposent aux « Marschen», « Ce sont les fermes qui dominent. Les bâtiments de briques avec leurs immenses toits de chaume, leurs petites fenêtres» et la porte qui tient presque toute la façade, s'élèvent au milieu des rectangles étroits des pâtures, séparés par des fossés de drainage. Sur leur terre grasse, l'herbe foisonne, tondue régulièrement par le bétail. Le plus souvent, l'étable et l'habitation sont réunies sous le même toit immense, et l'odeur chaude, pénétrante, des bêtes attachées envahit toute la maison ».

La toile de fond est historique. Sous la République de Weimar, la petite paysannerie, endettée, ne parvient plus à payer l'impôt. Le prix des produits industriels monte régulièrement, celui des produits agricoles ne cesse de baisser. Début 1929, la révolte gronde. Un groupe de paysans préconise la grève de l'impôt. Le meneur s'appelle Klaus Heim. C'est « un gros homme, fort comme un de ses bœufs, avec des poils blonds gris sur sa tête rouge carrée».

« — Que faire ? demandèrent les paysans à Klaus Heim, premier parmi les égaux. Et Heim répondit : — Aidez-vous vous-mêmes».

Les nationaux-socialistes profitèrent de la jacquerie pour s'implanter dans le Nord du pays. Von Salomon rappelle que ce ne fut pas sans heurts.

Le 7 mars 1 929, dans le petit village de Wöhrden, les communistes attaquent un cortège de « chemises brunes». Il y a deux morts et vingt-trois blessés. Six mille personnes assistent aux obsèques. Hitler est venu en personne, accompagné des chefs des SA et du Gauleiter Lohse. La semaine suivante, cinq cents paysans adhèrent au NSDAP. Aux élections de juillet 1932, le parti nazi recueille 76% des voix dans le sud du Schleswig, 95% dans le nord. Le héros de « La ville», Ive, a participé au mouvement de Klaus Heim. Il s'est ensuite rendu à Berlin, dans l'espoir de « renverser le monde des trottoirs». Mais sa quête est restée vaine. Il finit par se faire tuer par un policier, au cours d'une manifestation d'ouvriers. Un autre personnage du livre, Hinnerk, est à la fois national-socialiste et communiste. « II faut, dit-il, établir comme Loi suprême la seule Loi décente : la camaraderie». Et il ajoute : «Tu peux appeler cela socialisme ou nationalisme, je m'en fous royalement ! »

En 1960 paraît «Le destin de A.D. », récit véridique, affirme von Salomon. A.D. est né en 1901. Officier dans la Reichswehr, on l'a accusé à tort de sympathies communistes. Arrêté, emprisonné, il a fini par adhérer effectivement au PC. Mais à ce moment-là seulement. Les nazis l'ont fait transférer dans un camp de concentration. Mais, en 1945, ce sont les Américains qui le suspectent à leur tour. Et le voilà de nouveau condamné, incarcéré, libéré. Ainsi, toute sa vie, A.D. n'a cessé d'être jugé pour des actes qu'il n'avait pas commis. Il a vécu « dans l'ombre de l'Histoire», et n'y a pas résisté. Von Salomon raconte l'histoire de A.D. d'une manière impassible et glacée, qui ne rappelle en rien le style des « Réprouvés». C'est qu'avec le temps, il a lui-même appris à s'observer. « Nous croyons aux instants où toute une vie se trouve ramassée, nous croyons au bonheur d'une prompte décision» écrivait-il dans « Les réprouvés».

Considéré comme un homme d'action, von Salomon n'était qu'un « observateur passionnément engagé». C'est pourquoi A.D., qui n'a connu aucune des aventures auxquelles il a lui-même participé, lui ressemble finalement autant que le Garine des «Conquérants» peut ressembler à Malraux.

Sans cesse accusé lui aussi, et toujours à contre-temps, von Salomon ne semble avoir eu une vie exceptionnelle que parce que cette vie s'est confondue avec des événements qui, eux l'étaient. Venu trop tard ou venu trop tôt, il incarne parfaitement toutes les contradictions et les déchirements de la vieille Allemagne impériale. Son existence n'a été que le reflet d'une époque, et s'il a fait l'objet de tant de polémiques, c'est qu'on a voulu juger cette époque à travers lui»

Dans son « Portrait de l'aventurier» (Grasset, 1965), M. Roger Stéphane associait Ernst von Salomon à T.E. Lawrence et André Malraux. Il voyait en lui, avec Ernst Jünger, le plus grand des écrivains allemands encore vivants.

« Quiconque rencontre aujourd'hui A. D., lit-on à la fin du « Destin», ne se doutera certes pas qu'il a devant lui l'homme qui, pendant vingt-sept ans, a été la victime expiatoire des péchés de notre temps; un homme qui, au milieu des problèmes de notre « passé non surmonté», a parfaitement réussi à surmonter son passé à lui. Un homme d'un certain âge, discrètement vêtu de gris; dans l'oreille droite, un appareil de correction auditive en plastique, fixé sur la monture en corne de ses lunettes. II promène son chien, un chien de taille moyenne et de race indéfinissable, et il s'arrête patiemment avec lui à chaque coin de rue. »

1972. Ernst von Salomon avait, lui aussi, «surmonté son passé». C'était un homme de petite taille, légèrement corpulent. L'œil vivace, le foulard glissé dans la chemise. Il levait l'index, et disait en éclatant de rire : — Je suis un Allemand sans Allemagne, un Prussien sans Prusse, un monarchiste sans roi, un socialiste sans socialisme, et je serais aussi un démocrate s'il y avait une démocratie. La guerre, la révolution, le combat des idées : tout cela a rempli le siècle que j'ai connu, et je l'ai bu comme on boit un alcool».

Fabrice LAROCHE

Sources : Le Spectacle du Monde – Novembre 1972

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Le christianisme a cherché à judaïser le monde : F. NIETZSCHE

 

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Le péché, tel qu'on le considère aujourd'hui, partout où le christianisme règne ou a jamais régné, le péché est un sentiment juif, une invention juive, et, par rapport à cet arrière-plan de toute moralité chrétienne, le christianisme a cherché en effet à judaïser le monde entier. On sent de la façon la plus fine jusqu'à quel point cela lui a réussi en Europe, au degré d'étrangeté que l'antiquité grecque — un monde dépourvu de sentiment du péché — garde toujours pour notre sensibilité, malgré toute la bonne volonté de rapprochement et d'assimilation dont des générations entières et beaucoup d'excellents individus n'ont pas manqué. « Ce n'est que si tu te repens que Dieu sera miséricordieux pour toi » — de telles paroles provoqueraient chez un Grec le rire et la colère; il s'écrierait : « Voilà des sentiments d'esclaves ! » Ici l'on admet un Dieu puissant, d'une puissance extrême, et pourtant un Dieu vengeur. Sa puissance est si grande que l'on ne peut en général pas lui causer de dommage, sauf pour ce qui est de l'honneur. Tout péché est un manque de respect, un crimen lœs majestatis divinae — et rien de plus ! Contrition, déshonneur, humiliation — voilà les premières et dernières conditions à quoi se rattache sa grâce ; il demande donc le rétablissement de son honneur divin ! Si d'autre part le péché cause un dommage, s'il s'implante avec lui un désastre profond et grandissant qui saisit et étouffe un homme après l'autre, comme une maladie — cela préoccupe peu cet Oriental avide d'honneur, là-haut dans le ciel : le péché est un manquement envers lui et non envers l'humanité ! — A celui à qui il a accordé sa grâce il accorde aussi cette insouciance des suites naturelles du péché. Dieu et l'humanité sont imaginés ici si séparés, tellement en opposition l'un avec l'autre, qu'au fond il est tout à fait impossible de pécher contre cette dernière, — toute action ne doit être considérée qu'au point de vue de ses conséquences surnaturelles, sans se soucier des conséquences naturelles : ainsi le veut le sentiment juif pour lequel tout ce qui est naturel est indigne en soi. Les Grecs, par contre, admettaient volontiers l'idée que le sacrilège lui aussi pouvait avoir de la dignité — même le vol comme chez Prométhée, même le massacre du bétail, comme manifestation d'une jalousie insensée, comme chez Ajax : c'est dans leur besoin d'imaginer de la dignité pour le sacrilège et de l'y incorporer qu'ils ont inventé la tragédie, — un art et une joie qui, malgré les dons poétiques et le penchant vers le sublime chez le Juif, lui sont demeurés parfaitement étrangers.(…)

(…) N'oublions pas que les noms des peuples sont généralement des noms injurieux. Les Tartares, par, exemple, d'après leur nom, s'appellent « les Chiens », c'est ainsi qu'ils furent baptisés par les Chinois. Les Allemands — die Deutschen — cela veut dire primitivement les « païens » : c'est ainsi que les Goths, après leur conversion, désignèrent la grande masse de leurs frères de même race qui n'étaient pas encore baptisés, d'après les instructions de leur tradition des Septante, où les païens étaient désignés par le mot qui signifie en grec « les peuples » : on peut le comparer à Ulphilas — Il serait encore possible que les Allemands se firent après coup un honneur d'un nom qui était une antique injure, en devenant le premier peuple non chrétien de l'Europe : à quoi Schopenhauer leur imputait à honneur d'être doués au plus haut degré. Ainsi s'achèverait l'œuvre de Luther qui leur avait appris à être antiromains et à dire : « Me voici ! Je ne puis faire autrement ! »

Friedrich NIETZSCHE

Sources : Le Gai Savoir - Trad. de Henri Albert - MERCURE DE FRANCE

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