Heerlager Karls V. bei Lauingen (« Le camp de Charles Quint à Lauingen », 1551) de Matthias Gerung. Hermann Müller, Stadtarchiv Lauingen (Donau)
Des tombes mises au jour en Allemagne présentent des correspondances avec les détails d'un tableau de 1551, représentant un campement militaire de l'empereur Charles Quint. Une découverte qui renforce l'idée que l'art historique peut être un outil documentaire précieux.
En 2023, les archéologues de l'Office bavarois pour la conservation des monuments historiques (Bayerisches Landesamt für Denkmalpflege, BLfD) font une découverte sans précédent à l'est de la ville de Lauingen (Bavière, sud de l'Allemagne) : celle de cinq sépultures, dont les analyses ont révélé qu'elles contenaient les premiers restes humains documentés de la guerre de Smalkalde. Un conflit qui, entre 1546-1547, a marqué un tournant dans la lutte entre le catholicisme et le protestantisme dans le Saint-Empire romain germanique.
Ce qui est le plus fascinant dans cette trouvaille, soulignent les spécialistes du BLfD dans un communiqué du 12 mars en faisant état, n'est pas seulement son lien direct avec l'histoire militaire de Charles Quint, monarque européen le plus puissant de la première moitié du XVIe siècle. Elle semble également confirmer les détails dépeints dans une œuvre du peintre allemand Matthias Gerung. Dans Heerlager Karls V. bei Lauingen (« Le camp de Charles Quint à Lauingen », 1551), l'emplacement des tombes nouvellement décelées semblent précisément coïncider avec la position du campement impérial représenté dans le tableau.
Lauingen, théâtre de l'histoire impériale
Les restes squelettiques appartiennent à cinq jeunes hommes, probablement des soldats de l'armée impériale de Charles Quint ; les signes d'usure sur les os de leurs jambes pourraient être des preuves des longues marches historiquement attestées des troupes le long du Danube.
Dans l'une des tombes a été décelée une rare fermeture de botte à crochets et à œillets, par ailleurs figurée dans la peinture de Matthias Gerung. Les archéologues ont aussi mis au jour quatre petites pièces en argent, qui ont permis de dater précisément les sépultures entre octobre et novembre 1546, dates où Charles Quint et la Ligue de Smalkalde s'opposent.
En cette époque, l'empereur catholique du Saint-Empire romain germanique cherche à refouler le protestantisme. Dès 1531 se forme ainsi la Ligue de Smalkalde, une alliance de princes luthériens allemands. En 1546, après des années de tensions religieuses et politiques, le conflit éclate. La Ligue parvient à occuper l'Allgäu (Souabe bavaroise) et la région du Danube entre Ulm et Donauwörth. Mais renforcée par des troupes venues des Pays-Bas, l'armée impériale reprend peu à peu ces territoires. Le 13 octobre 1546, elle atteint la ville de Lauingen.
Cette dernière se rend sans combat. Le moment où son conseil municipal rend hommage à Charles Quint dans son camp, installé dans la plaine du Danube devant la ville, est immortalisé peu de temps après par Matthias Gerung – une œuvre conservée par Lauingen depuis presque cinq cents ans. « À cette époque, c'est à Lauingen que s'est jouée l'histoire mondiale, lorsque le conflit opposant le pouvoir central impérial aux princes et villes protestants fut tranché en faveur de l'empereur Charles Quint », décrit dans le communiqué le Dr Johann Friedrich Tolksdorf, directeur adjoint de la conservation des monuments archéologiques de Souabe au BLfD.
Par la suite, l'empereur remporte finalement une victoire décisive à la bataille de Muhlberg en 1547, qui marque la fin de la Ligue en tant que force militaire. Malgré la tentative d'imposer une réorganisation religieuse et politique dans le Saint-Empire, les tensions persistent jusqu'à la paix d'Augsbourg en 1555. En reconnaissant officiellement le principe du cujus regio, ejus religio, chaque prince peut désormais imposer sa religion (catholique ou luthérienne) à ses sujets.
Peinture et fouilles archéologiques se répondent
Les récentes découvertes constituent les premières preuves matérielles de la présence de l'armée impériale à Lauingen, jusqu'à présent attestée par des sources écrites et des représentations picturales. Leur relation avec la peinture de Matthias Gerung constitue ainsi un parfait exemple de la manière dont l'art peut servir de source de documentation historique.
Jusqu'à présent, le tableau était considéré comme une simple représentation stylisée des événements. La coïncidence entre la représentation du camp et le site archéologique des tombes révèle néanmoins que le peintre a autrefois pu baser son œuvre sur des observations directes ou des récits de première main.
Grandement enthousiastes quant à cette trouvaille, les archéologues du BLfD poursuivent leurs analyses des restes exhumés, afin d'en savoir plus sur l'identité des soldats, leur provenance et les conditions dans lesquelles ils sont morts.
Mathilde Ragot - Journaliste rédactrice web Histoire GEO.fr - 01/04/2025