Résistance Identitaire Européenne

La fête de Lugnasad

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Nous avons passé le solstice d’été depuis plusieurs semaines déjà, le soleil invaincu décline, cependant l’astre roi continue de réchauffer la terre et de gorger de ses rayons nos futures récoltes. Nous voici donc arrivés au moment de la célébration de la fête de Lugnasad. Les païens que nous sommes aiment à célébrer les anciens rituels, ils sont comme des phares dans l’obscurité médiocre du monde actuel où l’inversement des valeurs est de mise, signe avant-coureur du Kali Yuga, l’âge de fer, quatrième âge de la cosmogonie hindoue. Malgré ces temps incertains, le païen garde le cap et sourit dans la tempête, pleinement conscient du présent, il honore les traditions ancestrales tout en sachant être à l’écoute du futur.

 

Qu’est-ce donc au juste que cette fête de Lugnasad ?

Voici une présentation sans prétention et non exhaustive.

Lugnasad est l’une des quatre célébrations majeures du calendrier celtique avec Samain, Imbolc et Beltaine.

« Le nom de Lugnasad a subsisté en irlandais moderne pour désigner le mois d’août sous la forme lúnasa, en orthographe traditionnelle Lughnasadh : là Lughnasa est une forme anglicisée », nous indique Françoise Le Roux et Christian-J Guyonvarc’h.

 

Le dieu Lug

Littéralement « assemblée de Lug », Lugnasad apparaît comme une fête à la principale divinité du panthéon celtique : Lug, dieu de la lumière, du savoir, et des arts, ainsi que du pouvoir, du droit et de la souveraineté. Lug est un dieu polytechnicien, il mobilise les trois fonctions indo-européennes : spirituelle et de commandement (1ère), guerrière (2ème) et productive (3ème). Ces fonctions incarnent l’équilibre de la société selon la conception indo-européenne. Cet aspect tri fonctionnel relevant de la divinité tutélaire de la fête peut nous indiquer une nature symbolique d’unité des diverses composantes de la société, rassemblées autour du dieu Lug, chef à la fois du panthéon mais également roi d’Irlande (L’aspect de la fonction royale devait également être symbolisée au niveau du monde celte continental). En célébrant Lug ce jour-là on célébrait également le rôle central du roi comme symbole garantissant la paix, la prospérité, l’abondance et la répartition des récoltes.

 

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De la nourrice de Lug, Tailtiu

Cependant, si il est vrai que la fête tire son nom du dieu Lug, nous ne devons pas oublier pour autant ses origines : des jeux funèbres en la mémoire de Tailtiu organisés à sa demande. Elle est la nourrice de Lug. Elle s’épuisa à défricher les plaines d’Irlande pour les mettre en culture et en mourut.

Nous nous rapprochons ici d’un autre symbolisme. Effectivement, nous sommes arrivés au moment où la nature nous permet des récoltes abondantes, fruit d’un bon labeur, c’est le moment où nos ancêtres remerciaient l’union sacrée de la terre-mère avec la lumière fertilisante du soleil.

Cependant la fête de Lugnasad ne s’arrête pas à un simple aspect agraire.

 

Une célébration communautaire

Lugnasad est aussi une fête communautaire par excellence. On célèbre les amitiés, les unions entre une femme et un homme, les mariages, les naissances, la continuité de la communauté à travers le temps, bref le cycle de la vie. Cette continuité communautaire doit impérativement passer par la solidarité. Mais que serait une fête, si communautaire soit-elle, sans les arts ?

 

La célébration des arts

A Lugnasad on célèbre également les arts, car le dieu Lug est, rappelons-le, un dieu polytechnicien. Que ceux qui ont un art à présenter le fassent afin de dispenser des énergies positives de création à ceux de leur clan. Rappelons-le, la musique et la danse sont une autre forme rituelle qui nous unit au cosmos. C’est la traduction corporelle de notre sensibilité spirituelle.

 

Le Concilium Galliarum

Il s’agit du Conseil des Gaules, dont le nom exact est le Concilium trium Galliarum, ou Conseil des trois Gaules, à savoir les trois grandes provinces impériales : Aquitaine, Lyonnaise et Belgique. Pourquoi ce passage ? Si le nom de ce conseil est latin, la fête en revanche est bien d’origine celtique et gauloise. La mention de ce Concilium a été découverte sur de nombreuses inscriptions de la ville de Lyon. La célébration de ce Conseil coïncide avec la date du 1er août. Le lieu n’en est que plus symbolique, le nom de la ville de Lyon : Lugdunum fait référence au dieu Lug, Lugus en Gaule. Ce conseil comportait un aspect religieux, bien qu’il faille sacrifier au culte impérial romain, un aspect politique, et sûrement une partie festive. Nous savons que la romanisation n’empêchait pas le culte des divinités locales après une conquête, ce qui suppose que d’autres sacrifices, d’origine celte, pouvaient être célébrés, car cette fête, bien que partiellement romanisée, était bien d’origine gauloise. Ces éléments laissent supposer que le Concilium était une fête homologue à la Lugnasad irlandaise.

 

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En conclusion

La fête de Lugnasad relève des aspects fondamentaux de la société, elle incarne à la fois une fête divine et perpétuelle, d’obligation communautaire, royale et protectrice des récoltes, elle garantit la paix par la trêve militaire et l’abondance.

Notre vision païenne du temps est cyclique et non linéaire. L’apogée n’est que le début du déclin, si Lugnasad est le point culminant de la fructification de l’été, c’est aussi le signe annonciateur de l’écoulement de l’année. Il n’est pas loin, l’automne qui verra la nature entrer dans un sommeil avant de renaître au printemps après les sombres mois d’hiver.

Ainsi va la roue des saisons qui emporte avec elle le cycle de la vie.

Notre société actuelle ne s’articulant plus autour du monde agricole et encore moins d’un roi, le druidisme moderne, ou une partie du moins, a symbolisé la fête de Lugnasad sous forme de réalisation : Homme réalisé (récolte, réalisation, succès), construit et souverain (aspect de centre et maîtrise de son royaume intérieur), équilibré, rayonnant et prospère (sur le monde qui nous entoure, nos proches, notre communauté).

Et vous, quelle a été votre réalisation cette année depuis la dernière Lugnasad ?

Llorenç Perrié Albanell (Lugnasad 2021)

 

Bibliographie :

Le Roux, Françoise, Guyonvarc’h, Christian-J, Les fêtes celtiques, Fouestant, Éditions Yoran, nouvelle édition revue et corrigée 2017.

Vial, Pierre, Fêtes païennes des quatre saisons, Saint-Jean-des-Vignes, Les Éditions de la Forêt, 2008.

Celui du Pays de l’Ours, Entre Soleil et Lune, La spirale du Druide, Le cycle des fêtes druidiques, Éditions en ligne Lulu.com, 2012.

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Covid-19 : un rapport du Sénat préconise la collecte de données personnelles pour prévenir les crises sanitaires

Dans un rapport présenté, ce jeudi, par la délégation sénatoriale à la prospective, les membres de la Haute assemblée défendent la mise en place d’une plateforme numérique de collecte de données pour prévenir de nouvelles épidémies.

 

« L’une des leçons à tirer de la crise sanitaire est la complexité à développer des outils au pied du mur sans que cela ne génère un caractère anxiogène ». Tel est le constat de Mathieu Darnaud, président de la délégation sénatoriale à la prospective, lors de sa présentation du rapport portant sur le recours aux outils numériques dans la prévention et la gestion des pandémies. Le travail des membres de la Haute assemblée vise à anticiper la survenue de nouvelles crises sanitaires, en recourant plus intensément aux outils numériques, « en assumant si nécessaires des mesures plus intrusives, mais aussi plus ciblées et limitées dans le temps », détaillent les rapporteurs René-Paul Savary, Véronique Guillotin et Christine Lavarde.

Les sénateurs défendent ainsi la mise en place d’une « boîte à outils » à laquelle il serait possible de recourir de façon graduée. « La mise en place d’une plateforme de crise, activable en fonction de l’ampleur de l’épidémie pourrait permettre d’éviter un certain nombre de complications. Nous proposons simplement qu’en cas de crise on puisse partager nos données », défend René-Paul Savary. « Sur un portable, les applications comme Tous Anti Covid, Ouisncf, Waze ou l’application de vaccin ont des données. Il n’y a pas d’interopérabilité entre ces différentes applications. Nous proposons simplement qu’en cas de crise il y ait cette interopérabilité qui permette de cibler les personnes vulnérables, prendre des mesures qui les concernent et qui évitent des mesures de confinement global, qui protègent beaucoup mieux et qui fait qu’au global on aurait moins de morts », détaille le sénateur.

Cette plateforme numérique, nommée Crisis Data Hub, en référence au Health Data Hub permettrait par ailleurs une expérimentation au niveau local, pour une approche plus proportionnelle et territorialisée de la crise, qui a tardé à se mettre en place au moment de la crise du covid. Les rapporteurs imaginent ainsi plusieurs scénarii selon l’ampleur de l’épidémie : des outils d’information et de coordination face à une crise « modérée », des outils de rappel à l’ordre (type envoi d’un SMS) en cas de situation plus grave, et des mesures plus fortes pour les cas extrêmes, avec par exemple la désactivation du titre de transport ou des comptes bancaires d’une personne qui violerait la quarantaine.

 

« Nous ne proposons pas de limiter les libertés, nous cherchons un moyen de les retrouver »

« Nous sommes partis du constat que la France a su faire émerger, lors de cette crise sanitaire, de différents fichiers de données, sans toutefois y être préparée », soutient Véronique Guillotin. « Ces fichiers n’étaient donc ni interconnectés, ni connectés à d’autres données de santé. Cette proposition défend l’idée qu’il est urgent de préparer une plateforme de collecte de données, utilisables en fonction de l’ampleur de l’épidémie. Ces données seraient croisées et utilisées à bon escient. » Car, de fait, se pose la question juridique et philosophique de la protection des données personnelles, sujet qui a déjà fait polémique au moment de la dernière crise sanitaire, notamment avec l’application StopCovid.

« Nous nous sommes basés sur des exemples asiatiques ou sur l’Estonie et globalement on peut constater qu’à chaque fois que les données étaient utilisées de manière suffisamment intrusives la crise a été plus courte », explique Véronique Guillotin. « Le Sénat étant très attaché aux libertés individuelles nous nous sommes demandé s’il ne valait pas mieux d’une manière graduée utiliser des données ciblées courtes dans le temps, par exemple si l’on confine plutôt, sur la base de données, une petite partie de la population plutôt que l’intégralité. » « Cette préparation en amont est la meilleure des garanties que nous puissions apporter aux droits et garanties des citoyens » revendiquent les sénateurs. Pour protéger au mieux les données récoltées, ils préconisent une doctrine préalable d’autorisation mise en place par la CNIL, ainsi que le développement de tous les dispositifs en open source, « de sorte que chacun puisse vérifier qu’ils ne font rien d’autre que ce qu’ils sont censés faire. »

« Nous ne proposons pas de limiter les libertés, nous cherchons un moyen de les retrouver », défendent les sénateurs, qui pointent du doigt un « tabou français » lié à la collecte de données personnelles. « Des collectes de données, nous en faisons sans cesse, rien qu’en utilisant notre smartphone », assure Christine Lavarde. « L’idée, pour les citoyens, est que cet abandon temporaire de leurs données personnelles doit leur permettre de recouvrir, au plus vite, une liberté individuelle. » « Nous pensons qu’il faut avoir une longueur d’avance sur la crise, regarder plus loin et pouvoir ouvrir ce débat nécessaire. Il faut en parler, et une fois ce système organisé en temps de mer calme, voir comment appuyer sur tel et tel bouton pour pouvoir récupérer telle ou telle donnée », expose Véronique Guillotin. Et René-Paul Savary de conclure : « La contradiction française c’est que les GAFA ont un certain nombre de nos données, on l’accepte, mais on ne veut pas confier ses données le moment venu pour se protéger et protéger les autres. Il faut que les mentalités évoluent et que cela se fasse en période de paix, et pas en période de crise. »

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Metaxás le « fasciste » qui vainquit le fascisme

Ioannis Metaxas 1937

 

S’il est une commémoration qui en France passe inaperçue, c’est bien celle évoquant la figure du général Metaxás. Pourtant cette commémoration peut l’être à un double titre : la naissance de Metaxás il y a 150 ans (le 12 avril 1871) et son décès il y a 80 ans (le 29 janvier 1941). Il faut dire que cette personnalité de l’histoire grecque contemporaine dérange quelque peu les schémas habituels. Alors qu’il est taxé par la gauche de « fascisme », sans sa détermination, Hitler aurait pu gagner la guerre.

Jeune officier, il se fait remarquer pour sa bravoure et son sens du commandement lors de la guerre de 1897 que mènent les Grecs contre les Turcs de l’Empire ottoman. Par la suite, il perfectionne sa formation militaire en suivant les cours de l’Académie militaire prussienne de Berlin. Il en retiendra l’impérieuse nécessité de moderniser l’armée grecque. Passé général et chef d’état-major, il démissionne de l’armée en 1920 pour se lancer dans le combat politique qu’il estime nécessaire pour résoudre les difficultés qui assaillent le pays. A cette fin, il fonde le Parti de la libre opinion, d’obédience nationaliste mais qui peine à développer son audience. Les années 1930 voient s’accentuer l’instabilité ministérielle sur fond de crise du parlementarisme entretenue par les luttes permanentes entre factions politiques rivales. La restauration de la monarchie en 1935 ne permet pas de sortir de l’impasse politicienne, d’autant plus que les communistes du KKE accroissent leur audience, notamment au Parlement où ils sont en position d’arbitre.

Le 13 avril 1936, le roi Georges II nomme Metaxás Premier ministre. L’agitation sociale entretenue par les communistes ne cesse de croître. La grève générale est prévue pour le 5 août 1936. Le 4 août, Metaxás déclare l’état d’urgence, décrète la loi martiale et suspend les principales dispositions de la Constitution, ce qui entraîne la fin des activités du Parlement et des partis. Ainsi se met en place « le régime du 4 août » qui annonce sa volonté d’instaurer « la troisième civilisation hellénique », prenant la suite de celles de la Grèce antique – Sparte demeure une référence – et de l’Empire byzantin chrétien. Ses valeurs ? La patrie, l’honneur, la famille et la religion (orthodoxe).

 

« Populisme confus »

Si Metaxás n’épargne pas les communistes (50 000 membres ou sympathisants du KKE auraient été arrêtés et déportés), sa priorité demeure l’amélioration de la condition ouvrière et paysanne. Un historien de gauche particulièrement hostile, Constantin Tsoucalas (in La Grèce de l’indépendance aux colonels, Maspero, 1970) parle à son égard de « populisme confus ». Certes, les grèves sont interdites et le mouvement syndical ne dispose plus d’une libre expression. Mais les mesures sociales d’inspiration « socialisantes » sont particulièrement importantes. A ce titre, elles méritent d’être rapportées : instauration d’un salaire minimum, mise en place d’une assurance chômage, semaine de 40 heures pour cinq jours de travail, création d’un congé de maternité, obtention de deux semaines de congés payés pour les salariés, renforcement drastique des mesures d’hygiène et de sécurité dans les entreprises. Le monde agricole n’est pas oublié : remises de dettes pour les fermiers et prix minimum garantis pour la vente de nombre de produits agricoles. Il faudrait aussi parler du vaste programme de modernisation des infrastructures du pays.

Pour cette « révolution nationale », Metaxás s’appuie en priorité sur les nouvelles générations rassemblées en une Organisation nationale de la jeunesse (EON). Nous sommes là en présence d’un régime autoritaire s’inspirant de l’Estado novo du docteur Salazar et non du fascisme ou du national-socialisme. Il n’y a dans le nouvel Etat grec ni parti unique ayant vocation à rassembler les masses, ni antisémitisme, ni peine de mort pour les opposants, le plus souvent exilés dans les petites îles de la mer Egée. Il n’y a également aucune volonté d’expansionnisme dans le « métaxisme ». A la différence de l’impérialisme de Mussolini, celui-ci rêvant de devenir la puissance dominante en Méditerranée.

 

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Face au Duce

Le Duce a préparé un ultimatum inacceptable pour les Grecs : l’occupation par l’armée italienne des sites stratégiques du pays. La réponse de Metaxás à l’ambassadeur fasciste Grazzi est demeurée célèbre : « Mais alors, nous avons la guerre » (prononcée en français, langue diplomatique par excellence). Elle fut suivie d’un laconique « non » aux prétentions italiennes. C’est pourquoi « le jour du Non » (Oxi) est actuellement l’une des deux fêtes nationales grecques avec le jour de l’indépendance.

Lorsque le 28 octobre 1940 à l’aube, les troupes italiennes, massées en Albanie, envahissent la Grèce, c’est un peuple unanime (à l’exception des communistes qui refusent de défendre « Metaxás et l’impérialisme anglais » ; avec cette déclaration du 6 janvier 1941 : « Si le peuple est avec Metaxás, le Parti communiste grec doit alors aller contre le courant. ») ainsi qu’une armée galvanisée par ses chefs qui permettent à la Grèce d’obtenir la première victoire remportée sur les forces de l’Axe. En effet, non seulement l’offensive italienne est contenue avec succès, mais de vives contre-attaques obligent les troupes de Mussolini à battre en retraite. A la fin de l’année 1940, le front a été repoussé à 60 kilomètres à l’intérieur du territoire albanais. 16 divisions grecques ont immobilisé 27 divisions italiennes, en dépit de l’écrasante supériorité de ces dernières en matière d’équipement, d’artillerie et d’aviation. A la frontière entre la France et l’Italie, des résistants français ironisent en plaçant cette inscription : « Soldats grecs, n’avancez plus. Ici commencent les frontières de la France. »

Metaxás meurt à Athènes le 29 janvier 1941. Il ne verra pas son pays envahi en avril 1941 par les Allemands venus porter secours aux Italiens. Mais la marche victorieuse d’Hitler à travers les Balkans eut cependant pour lui une conséquence fatale : elle remit d’un mois précieux l’attaque contre l’Union soviétique.

Philippe Vilgier

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Entre affirmations souveraines et négations radicales, une critique du libéralisme (Donoso Cortés)

800px Juan Donoso Cortés por Federico Madrazo

 

Dans cette nouvelle vidéo, nous nous pencherons sur la figure méconnue de Juan Donoso Cortés, l'un des trois grands penseurs de la fameuse triade contre-révolutionnaire, avec Joseph de Maistre et Louis de Bonald.

Précurseur de la pensée de Carl Schmitt, Donoso Cortés a offert un aperçu original de la philosophie libérale en montrant que cette dernière ne vit que par et pour la discussion sans fin. Or, la nature "discutante" du libéralisme l'empêche justement, selon Donoso, d'apporter un fondement solide à la société et fait qu'elle empêche toute décision politique au sens propre.

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Sur un nouveau phénomène révolutionnaire par Dominique VENNER

 

BardècheDominique Venner

 

Nous avons reçu de Dominique Venner, incarcéré pour raisons politiques, une lettre à propos de l'ouvrage récent de Maurice Bardèche « Qu'est-ce que le fascisme ? » l’opinion sur ce sujet de quelqu'un qui s'est engagé dans l'action politique nous a paru intéressante.

 

La naissance d'un nouveau phénomène révolutionnaire est inscrite dans les faits.

Plus de quinze années se sont écoulées depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Les mystifications, haines, préjugés nés de la guerre et de l'épuration, ont perdu de leur âpreté. La nouvelle expérience gaulliste, se greffant sur le drame algérien a balayé la confusion née des années d'occupation. Les défenseurs de l'héritage national, quelle qu'ait été leur attitude pendant la guerre, sont désormais tous dans le même camp. La plupart de leurs adversaires sont en face. Le communiste et l'affairiste ne sont plus des patriotes. Le militant national n'est plus nécessairement un traître. Tel colonel, Compagnon de la Libération, défend l'intégrité du territoire aux côtés d'un journaliste qui fut partisan de la « Révolution nationale ». Ils combattent tel apologiste de la collaboration passé au service de la haute finance et tel ex-résistant qui couvrait de tricolore son progressisme. Plus de mélange, plus de masque, la guerre d’algérie a mis fin aux équivoques.

Quand bien même une propagande massive voudrait replonger les Français dans les haines du passé, elle serait sans prise sur la jeune génération. Les affaires anciennes ne la concernent pas. Les jeunes s'intéressent au présent et à l'avenir. Ni l'un ni l'autre ne s'annoncent bien, ils ont raison d'en rendre responsables les générations précédentes. Le temps est loin où Lucien Rebatet se plaignait de « ces auditoires de nationaux toujours les mêmes, bons et placides bourgeois, dames en chapeaux convenables de la rue du Bac, demoiselles légèrement prolongées éprises de belles lettres... » Le gouvernement doit ouvrir des prisons et des camps de concentration pour les « activistes » mineurs ; chaque jour plusieurs sont arrêtés. Les futurs chefs de l'Armée font leurs classes en prison. Et ce n'est que la petite avant-garde de la vague qui déferlera dans les années à venir. Qui leur donnera un but, un grand dessein à réaliser ? Qui leur donnera un travail, un logement ? Ils devront les conquérir contre une société inapte à les recevoir et qui, dès maintenant les observe avec crainte.

Ils sont à la fois combattants d'aujourd'hui et de demain. Ils ne comprennent pas toujours certains de leurs frères aînés que dresse la révolte contre l'injustice ou ce qu'ils croient être la fatalité : officiers trahis, pieds-noirs sacrifiés, petits professionnels livrés aux « gros ». Ce sont des honnêtes et des braves. Mieux que d'autres ils ont servi leur pays, jusqu'aux dernières limites du sacrifice pour certains. Et leur pays semble les rejeter, en faire des parias. Ils ne comprennent pas. Ils ne veulent pas chercher l'explication de leurs maux. Ils se révoltent. Ils comptent sur l'action pour se venger.

L'action est toujours possible, il est moins simple d'en assurer le succès. Surtout dans une lutte révolutionnaire, combat à mort contre un adversaire tout-puissant, madré, expérimenté, qu'il faut combattre plus par les idées et l'astuce que par la force. Il est cependant fréquent d'entendre opposer l'action et la pensée. C'est croire à la spontanéité de l'action révolutionnaire.

Et l'on cite comme exemple la révolution fasciste en Italie. On oublie qu'à la fondation des « fascios » en 1919, Mussolini combattait depuis plus de quinze ans comme agitateur et journaliste. On oublie surtout que les conditions de la lutte en Italie après l'armistice de 1918 et celles de la France d'aujourd'hui, n'ont aucun point commun.

En Italie, comme dans les autres nations européennes, le pouvoir d'Etat était d'une extrême faiblesse, bien incapable d'imposer sa loi aux factions armées qui se disputaient le pays. L'Etat devait traiter tour à tour avec ces véritables armées politiques. En octobre 1922, l'armée des « chemises noires » pesa un peu plus lourd et s'empara de l'Etat. Aujourd'hui, les régimes « libéraux » d'Occident sont caractérisés par une caste nombreuse de privilégiés, agents de groupes financiers, qui détiennent l'ensemble des leviers politiques, administratifs, économiques, et sont unis par une étroite complicité. Ils s'appuient sur un gigantesque appareil administratif qui encadre rigoureusement la population, tout spécialement grâce aux réglementations sociales. Ils détiennent le monopole du pouvoir politique et du pouvoir économique Ils contrôlent la presque totalité des moyens d'information et sont maîtres des esprits. Ils se défendent grâce à d'innombrables forces de police. Ils ont transformé les citoyens en moutons dociles. Seules les oppositions fictives sont tolérées.

A la fin de la première guerre mondiale, la révolution communiste était une menace immédiate pour toutes les nations d'Europe. Le danger détermine toujours un mouvement de défense : les mouvements fascistes en profitèrent. Seule force capable de s'opposer à la violence des Rouges, le fascisme reçut de puissants appuis et l'adhésion massive de partisans. Aujourd'hui, le « soir du grand soir », les soviets d'usine et les tchékas appartiennent à l'Histoire. Les communistes d'Occident se sont embourgeoisés, ils font partie du décor, ils sont les plus fermes défenseurs du « régime ». « L'homme-au-couteau-entre-les-dents » n'est plus le communiste mais le nationaliste. Quant à la Russie, les capitalistes y voient un nouveau marché.

Au contraire de la première moitié du XXe siècle, la satisfaction des besoins matériels élémentaires semble à portée de main pour tous. Les soupes populaires, les grèves sauvages sont oubliées. Sinon quelques catégories minoritaires menacées, la grande masse des salariés est convaincue d'avoir plus à perdre qu'à gagner à vouloir arracher par la violence ce que les revendications pacifiques et le temps lui donneront inéluctablement. Le carcan des lois sociales et le chantage du crédit font le reste pour lui retirer toute combativité.

Le sens de l'intérêt général, le courage civique et politique, sont aujourd'hui le fait d'une très petite minorité calomniée, injuriée, à laquelle on refuse les moyens légaux d'expression.

Rien n'est moins spontané que la conscience révolutionnaire. Le révolutionnaire est entièrement conscient de la lutte engagée entre le nationalisme, porteur des valeurs créatrices et spirituelles de l'Occident et le matérialisme sous ses formes libérale ou marxiste… Il est libéré des préjugés, des contre-vérités et des réflexes conditionnés par lesquels le « régime » se défend. L'éducation politique qui permet de s'en affranchir, s'acquiert par l'expérience personnelle, bien sûr, mais surtout à l'aide de l'enseignement que seule l'étude permet de dégager. Sans cette éducation, l'homme le plus courageux, le plus audacieux, n'est qu'une marionnette manipulée par le « régime ». Au gré des circonstances, on tire les ficelles qui régleront son comportement. Ficelle patriotique, anticommunisme aveugle, menace fasciste, légalisme, unité de l’Armée, etc... Par une propagande permanente, à sens unique, à laquelle chacun est soumis dès l'enfance, le « régime » sous ses multiples aspects, a progressivement intoxiqué les Français. Toutes les nations à direction démocratique en sont là. Tout esprit critique, toute pensée personnelle est détruite. Il suffit que soient prononcés les mots-clef pour déclencher le réflexe conditionné prévu et supprimer tout raisonnement.

La spontanéité laisse subsister le réflexe conditionné. Elle ne conduit qu^à la révolte si facile à désamorcer ou à détourner par quelques concessions de surface, quelqu'os à ronger ou quelque changement de décor.Ainsi fut-il fait maintes fois avec les Fran-çais d'Algérie, l'Armée et les « nationaux », plus particulière-ment le 13 mai. Ainsi a-t-on jugé les révoltes paysannes de l'été 1961.

Devant un danger vital, il est possible de dresser un front de défense. La résistance à la fin de la dernière guerre et l'O.A.S. en sont des exemples. L'issue du combat étant une question de vie et de mort, la lutte physique contre la force physique de l'adversaire immédiat peut être totale, sans pitié. Dès que le péril semble conjuré, le front explose en multiples clans, tandis que la masse des partisans, n'ayant plus de raison de combattre, retourne à ses tâches familières, se démobilise et confie de nouveau la Cité sauvée à ceux qui l’avaient perdue.

Une nouvelle élaboration doctrinale serait enfin la seule réponse au fractionnement infini des « nationaux ». Il n'y a pas à revenir sur la valeur unificatrice de l'action. Elle est évidente. Mais cette unification ne peut être durable sans unification idéologique autour d'une doctrine juste. Le morcellement hargneux des « nationaux » contraste avec la solidarité dont la gauche fait preuve malgré ses querelles. Il y a à cela une raison. Le rédacteur de France-Observateur, le fonctionnaire de la S.F.I.O., le communiste, ont en commun une même idéologie : le marxisme. Leur référence doctrinale est donc la même, leur conception du monde est identique. Les mots qu'ils emploient ont la même signification. Ils appartiennent à la même famille. Il n'en va pas de même chez les « nationaux ». Ils n'ont pas d'ancêtres communs. Les uns sont fascisants, les autres maurrassiens, certains se disent intégristes, et chacune de ces catégories enferme maintes variantes. Leur seule unité est négative : anticommunisme, antiparlementarisme, antigaullisme. Ils ne se comprennent pas. Les mots qu'ils emploient — révolution, contre-révolution, nationalisme, Europe, intégration» etc... — ont des sens différents, voire opposés. Comment ne se heurteraient-ils pas ?

Aux journalistes, aux essayistes, aux romanciers des luttes nationales d'apporter la réponse et de tracer la voie juste de ce mouvement, ils sont les héritiers d'une pensée nationaliste infiniment riche. Mais cette pensée est encore incomplètement formulée. Plus exactement sa formulation est trop diverse, confuse, entachée d’archaismes. Le temps est venu d'en faire la synthèse. Personne ne croit plus au libéralisme, quant au marxisme, condamné par la réalité, il est devenu une doctrine morte tout juste bonne à justifier la tyrannie soviétique. Ces pensées sont sclérosées, il n’y a qu'un avenir de robots pour les sociétés qui s'en inspirent. Elles firent un trait sur l'originalité, la puissance et la sensibilité de l'homme. C'est en Occident que des esprits différents mais également Inquiets de cette impasse, cherchent une nouvelle voie. La synthèse nationaliste doit apparaître, sous les multiples formes que les talents différents peuvent emprunter, comme la réponse à cette quête. La synthèse nationaliste doit résoudre les problèmes essentiels de demain : organisation d'une société où le développement technique serve l'épanouissement et l'élévation de l'homme ; exaltation de la personnalité, élimination du phénomène de standardisation des esprits et des cultures ; place de l'homme occidental dans le bouleversement du monde ; problèmes de sélection de l'élite ; définition d'un eugénisme humain.

L'excellent ouvrage de Maurice Bardèche m'incite à poser cette question : Quelle est la position doctrinale de cette nouvelle théorie révolutionnaire par rapport au fascisme ? Le problème n'est pas d'énumérer les arguments polémiques destinés à répondre aux intentions injurieuses de nos adversaires, mais de faire toute la lumière en rejetant toute caricature et tout romantisme.

Il y a une dynamique des mots, positive ou négative, selon qu'ils enferment ou non les aspirations d'une époque. Le mot « fascisme », est chargé d'une redoutable dynamique négative. C'est le « Croquemitaine » des électeurs. Dans son livre, Maurice Bardèche rappelle la question préalable du Commandant de Saint-Marc à la veille du 22 avril. C'est un épouvantail que les épouvantés seraient bien incapables de définir. Mais un réflexe conditionné ne s'explique pas, il se subit inconsciemment.

Cet argument pourrait sembler suffisant. Il n'en est rien. La question n'est pas d’utiliser un artifice de langage, mais de savoir, pour l'orientation du travail théorique à entreprendre, comment situer ce mouvemnet révolutionnaire par rapport au fascisme.

Le fascisme est né en Europe au lendemain de la Grande Guerre, d'un réflexe populaire et national de défense contre une menace immédiate et brutale de révolution rouge. Les jeunes combattants, vainqueurs ou vaincus, sortirent de la guerre conscients de leur force politique. Devant la démission et la corruption des élites traditionnelles, devant la faiblesse de l’Etat, ils prirent en main la destinée de leurs nations. Mouvement essentiellement populaire, le fascisme entendait résoudre radicalement la question sociale mais dans le cadre national. Stimulé par une volonté de revanche (Allemagne) ou par le besoin d'affirmer une jeune nationalité (Italie), il fut violemment xénophobe et chauvin. Quand il songea à l'Europe, ce fut pour y imposer l'hégémonie d'une seule nation (l'Allemagne). Forgé par le verbe et le génie de quelques tribuns hors-série, le fascisme organisa la Cité sur un hyper-césarisme confinant à l'idolâtrie. Soutenu par des masses avides de rêves autant que de pain, il fut plus sentiment que doctrine et plus instinct que méthode.

Tels sont les traits communs du phénomène fasciste. Mais peut-on parler de doctrine fasciste, puisque tel est notre propos ? Le fascisme est loin de présenter une unité. Les différents régimes communistes sont un par la doctrine et la méthode, tous se réfèrent au marxisme-léninisme. Il n'en fut pas de même pour les expériences fascistes. Les différences entre Hitler, Mussolini ou Degrelle sont éclatantes. De l'aventure fasciste il reste un style, pas une doctrine.

Les données politiques, sociales, économiques, internationales qui déterminèrent l'éclosion du fascisme en Europe dans l'entre-deux-guerres, ont complètement disparu. Elles sont remplacées par des données nouvelles différentes qui appellent la naissance d'un phénomène absolument nouveau. Du fascisme il ne reste qu'un souvenir. Comment les nostalgiques n'écouteraient-ils pas Robert Brasillach : « II y a d'autres choses à faire, chers camarades, qu'a être le conservatoire du fascisme »?

Le fascisme est mort en 1945. Il appartient désormais à l'Histoire. L'Europe de 1922 ou de 1933 n'est pas celle d'aujourd'hui.

Cependant, la plupart des idées fondamentales du fascisme avaient été définies par les penseurs nationalistes. Puisqu'elles ne lui appartenaient pas en propre, elles lui survécurent. Le fascisme peut être défini de ce point de vue comme un moment du nationalisme.

Les causes qui précipitèrent à la fin du XIXe siècle la naissance du nationalisme, en tant que philosophie politique (et non au sens étroit de la simple prise de conscience nationale), n'ont guère varié depuis lors. Le nationalisme est né de la critique de la société libérale du XIXe siècle. Par la suite, il s'est opposé au marxisme, enfant naturel du libéralisme. L'une et l'autre de ces idéologies, bâties sur des abstractions, s'opposent aux lois fondamentales de la nature, c'est pourquoi elles sont condamnées à l'échec. L'une et l’autre détruisent les valeurs de la civilisation et les bases des communautés nationales.

Venant après les contre-encyclopédistes, après les positivistes, après Taine, Renan, dont une partie de l'enseignement subsiste dans le nationalisme, Drumont et Barrès ont tracé les caractères permanent de cette idéologie nouvelle à laquelle Charles Maurras, José-Antonio, Alexis Carrel et tant d'autres en Europe, donnèrent la coloration de leur génie propre. Fondé sur une conception héroïque de l'existence, le nationalisme qui est un retour aux sources de la communauté populaire, entend créer de nouveaux rapports sociaux sur une base communautaire et bâtir un ordre politique sur la hiérarchie du mérite et de la valeur. Européen dans ses conceptions philosophiques, il est universel dans les solutions qu'il propose à un monde dont le développement technique tend à uniformiser les problèmes.

D'aucuns pourraient s'étonner de voir accorder, à cette époque, une telle importance aux définitions théoriques. Je suis un militant et un activiste, c'est pourquoi j'en ai compris la nécessité.

Dominique VENNER.

Source : Défense de l’Occident – novembre 1962

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« Les Dieux et le Cosmos », de Saloustios - Partie 1

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Joël LaBruyère souhaite  donner des pistes de recherches philosophiques et mythologiques dans un monde en perte de repères.

Il commencera par commenter le traité du philosophe et préfet romain Saloustios, "Les Dieux et le Cosmos", dont l’objectif était de revitaliser et de redéfinir le polythéisme hellénique face au monothéisme naissant.

 

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Georges Dumézil et la trifonctionnalité

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Aristide Leucate est l'auteur de plusieurs livres, dont l'excellent « Carl Schmitt », paru dans la collection « Qui suis-je », chez Pardès. Il nous propose aujourd'hui un livre passionnant qui est une remarquable biographie et une synthèse de l'œuvre de Georges Dumézil, qui permit aux Indo-Européens (IE) de sortir du relatif oubli où ils semblaient végéter depuis la fin du XIXème siècle. Son coup de maître fut sa fameuse découverte, en 1938, de la trifonctionnalité. Dans ses travaux de mythologie comparée, il a montré que beaucoup de récits, dans l'aire indo-européenne, étaient organisés selon des structures narratives semblables et que les mythes exprimés par ces récits traduisaient une conception de la société organisée selon trois fonctions : la fonction du sacré et de la souveraineté ; la fonction guerrière ; la fonction de production et de reproduction. Cette organisation en trois fonctions se retrouve aussi bien dans : la mythologie ; les récits fondateurs comme ceux de la Rome antique ; les institutions sociales comme celles du système de castes en Inde ; la société d'ordres d'Ancien Régime segmentée en clergé, noblesse et tiers état. La société médiévale est ainsi divisée en oratores (ceux qui prient, le clergé), bellatores (ceux qui combattent, la noblesse) et laboratores (ceux qui travaillent, le tiers état). La société indienne est quant à elle divisée en brahmanes (prêtres, enseignants et professeurs), kshatriyas (roi, princes, administrateurs et soldats), plus la caste productive, qui se subdivise en artisans, commerçants, hommes d'affaires, agriculteurs, bergers et serviteurs. Cette tripartition se retrouve dans le vocabulaire, l'organisation sociale et le corpus légendaire de tous les peuples indo-européens.

 

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Enfance et jeunesse d'un surdoué

Georges Dumézil voit le jour le vendredi 4 mars 1898 dans le XIIème arrondissement de Paris. Son grand-père paternel était artisan-tonnelier. Le futur père de Georges, Jean Anatole, se passionne pour la poésie latine. Polytechnicien en 1877, il devient général de Division en 1916 et sera plusieurs fois décoré. Sa mère est la petite-fille d'un militaire qui sera plus tard maire de Mascara en Oranie. Le père très lettré de Georges Dumézil lui transmet dès l'âge de huit ans, un goût prononcé pour l'Antiquité grecque et romaine. A l'âge de neuf ans, il lit l'Enéide dans le texte et fait l'apprentissage de l'allemand par la lecture assidue d'un livre offert par son père sur la mythologie grecque. Il découvre avec passion l'histoire de Jason et des Argonautes, comme celle d'Héraclès. Et puis, il va découvrir avec gourmandise le sanskrit. Aucun doute, Dumézil est intellectuellement précoce et développe, de surcroît, une remarquable aisance dans l'apprentissage des langues. Son père étant affecté pour une courte période de six mois à Tarbes, il en profite pour apprendre le basque, une langue non-indo-européenne dont on ignore toujours l'origine. Bachelier, il passera le concours d'entrée à l’Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, auquel il sera reçu « cacique », c'est-à-dire premier, en 1916. En mars 1917, il reçoit son ordre de mobilisation. Il vient à peine de fêter ses dix-neuf-ans. Il participera, en première ligne, à la seconde bataille de la Marne. Ses supérieurs de l'état-major estimeront qu'il a « toujours donné des preuves de courage et d'insouciance au danger ». Le voici titulaire de la Croix de guerre. C'est la guerre, mais sa curiosité intellectuelle ne faiblit pas. Déambulant dans un village bombardé, il débusque un livre contenant une légende populaire russe, premier jalon d'une quête mythologique qui ne le quittera plus. Au sortir de la guerre, Dumézil admettra que cette terrible expérience fut « la grande transformation, presque l'épanouissement de (sa) vie », ajoutant: « La guerre m'a fait entrer dans l'humanité, et j'espère n'en être jamais sorti; ça donne le sentiment de l'extrême fragilité et de l'insignifiance de ce qu'on fait jour après jour ».

 

De brillantes études

Dumézil va passer la redoutable épreuve de l'agrégation de Lettres en novembre 1919 et, dans la foulée, en dépit de ses protestations, il apprend sa nomination comme professeur de seconde au lycée de Beauvais. Il s'y ennuie à mourir et décide de se mettre en « congé d'inactivité ». Le voici de retour à Paris où, entre deux cours particuliers, il écrit, pour le compte d'un député « bleu horizon », des discours d'inauguration de monuments, tout en assurant un service de presse pour le Quai d'Orsay. En janvier 1921, à sa demande, il part en Pologne comme premier lecteur de français à l'université de Varsovie. Son projet de thèse s'affermit et, renouvelant son « congé d'inactivité », il rentre en France, abandonnant définitivement l'enseignement secondaire. Il entreprend sa thèse de doctorat. C'est dans ces années 1921/1924 qu'il fait la connaissance de Pierre Gaxotte auquel il sera lié par une forte amitié, et qui lui permettra de côtoyer Charles Maurras. C'est Antoine Meillet, grand philologue et fondateur de la sociolinguistique, qui acceptera de parrainer son travail. Celui-ci conçoit toute langue comme un fait social. Meillet défend l'existence d'une civilisation indo-européenne attestée par une unité linguistique originelle, affirmant: « une langue une, suppose une civilisation une ». Le jury décerne son doctorat à Dumézil, assorti de la mention «très honorable ».

 

Séjour en Turquie, puis en Suède

En 1925, Dumézil a vingt-sept ans. Ses immenses connaissances en linguistique, en philologie, en mythologie et en histoire des religions ont été remarquées et saluées par ses maîtres et presque pairs. Mais ses travaux n'arrivent pas à convaincre. Même Antoine Meillet a des doutes quant à la pertinence de certaines de ses thèses. En attendant, notre jeune chercheur va épouser -nous sommes en 1925- Madeleine Legrand, qui lui donnera deux enfants promis, eux-aussi, à de belles carrières. Leur fils Claude (1929-2013) sera un psychanalyste reconnu tandis que leur fille, Anne-Perrine, née en 1930 sera, comme son père, reçue première à l'Ecole normale supérieure de Sèvres en 1949, embrassera la profession d'astrophysicienne et épousera le physicien Hubert Curien qui deviendra, par deux fois, ministre de la Recherche et de la Technologie de François Mitterrand (en 1984 et en 1988). Georges Dumézil va avoir l'opportunité de partir en Turquie. Le normalien Jean Mistler, futur secrétaire permanent de l'Académie française, qui dirigeait alors le Service des relations culturelles au ministère des Affaires étrangères, décide de l'envoyer à Istanbul où venait de se créer une chaire d'histoire des religions à la faculté de théologie islamique de l'université. L'enjeu pour le gouvernement turc de Mustafa Kemal était de laïciser le jeune Etat. Dumézil et sa femme vont y demeurer six ans, période durant laquelle le philologue découvrira et se consacrera à la linguistique caucasienne, tout en explorant la région. De retour en France en 1931, il ne tarde pas de partir à Upsala, en Suède, revenant à ses chères études indo-européennes. Ce passage par la Scandinavie le marquera durablement,au point qu'il y reviendra régulièrement pendant plusieurs étés.

 

Dumézil journaliste, directeur d'études et... franc-maçon

Revenu en France en 1933, « conférencier temporaire » à l'Ecole pratique des hautes études, il devient, sous le pseudonyme de Georges Mercenay, collaborateur du Jour fondé par Léon Bailby. Il y sera chargé de la rubrique « politique étrangère » jusqu'en novembre 1935. Il y dévoile, nous apprend Aristide Leucate, ses « dilections mussoliniennes » comme ses plus solides préventions antihitlériennes. Nous y reviendrons dans un prochain chapitre. Le 23 octobre 1936, Dumézil est admis à la loge Le Portique de la Grande Loge de France, fondée en 1910 par l'historien de la franc-maçonnerie Albert Lantoine. Il participera aux tenues et autres réunions jusqu'en juillet 1939. Il est avéré que cette adhésion maçonnique pèsera lourdement dans son renvoi, certes temporaire, de l'enseignement universitaire par les autorités de Vichy. Pour ce qui est de la carrière professionnelle de Dumézil, il sera particulièrement soutenu par Sylvain Lévi, maître de l'indianisme français, juif alsacien, président de l'Alliance israélite universelle, ardent patriote, grand spécialiste du sanskrit et professeur au Collège de France. En grande partie grâce à lui (Dumézil dira qu'il a été son « sauveur »), il sera désigné comme Directeur d'études pour l'enseignement de mythologie comparée. Pierre Gaxotte, qui était intervenu auprès du ministre Georges Mandel, lui avait donné un dernier coup de pouce. Dumézil, qui commence à être reconnu depuis sa « découverte » de la structure tripartie commune à tous les idiomes indo-européens, enseignera à l'Ecole jusqu'en 1968, année où il fera valoir ses droits à la retraite.

 

Destitué de la fonction publique

Mais voici à nouveau la guerre. Dumézil sera officier de liaison de juillet 1939 à janvier 1940, avant d'être rattaché à l'armée d'Orient comme agent de renseignement. Durant un séjour à Ankara, il se convertira au christianisme, une conversion sans lendemain, puisqu'il retournera assez rapidement à son scepticisme athée originel. Après la débâcle, Dumézil va reprendre le cours normal de ses activités d'enseignement et de recherches jusqu'à sa destitution (qualifiée de « démission d'office ») de la fonction publique, le 21 novembre 1941, pour son appartenance maçonnique. Il vivra chichement de quelques heures d'enseignement de grec et latin dans un collège, grâce à l'intervention d'un condisciple de l'Ecole normale supérieure, le Père Festugière. Dumézil nourrira d'amers regrets quant à son engagement passé au sein de la Loge du Portique. Un de ses proches, Didier Eribon, qui le connaissait bien, a relevé: « Dumézil, aussi surprenant que cela puisse paraître, était malléable et influençable: c'est un ami qui l'a entraîné dans une loge maçonnique, un ami qui l'a converti au christianisme ». Pendant cette période, il travaille d'arrache-pied à la publication d'articles dans des revues scientifiques, ou d'ouvrages. Grâce à son introduction auprès de Gaston Gallimard, il fait paraître, à un rythme effréné: Jupiter, Mars, Quirinus (1941), Horace et les Curiaces (1942), Servius et la fortune (1943), Naissance de Rome (1944), Naissance d'archanges (1945). Il publie également deux articles dans La Nouvelle Revue française dirigée par Pierre Drieu la Rochelle. Dumézil parviendra, grâce à ses appuis et nombreuses relations, et aussi de « quelques petits mensonges et d'opportuns faux témoignages », à se faire réintégrer au sein de l'Université. Il bénéficiera des soutiens de l'archevêché de Paris, de Pierre Laval et d'Abel Bonnard, ministre de l'Education nationale, et réintègre, par arrêté du 15 décembre 1942, l'Ecole pratique des hautes études, où il reprend son cours de religion romaine. L'arrêté, qui faisait état des « preuves de dévouement de Dumézil à l'endroit du maréchal Pétain », lui vaudra d'être traduit, sur dénonciation du linguiste stalinien Marcel Cohen, devant la commission d'épuration de l'enseignement supérieur le 12 décembre 1944, heureusement sans conséquences notables.

 

Georges Dumézil académicien

Georges Dumézil sera élu professeur au Collège de France, à la chaire de « civilisation indo-européenne », en avril 1949. Il y enseignera régulièrement, le jeudi et le samedi, jusqu'en 1968, année officielle de sa mise en retraite. En 1955, il est fait Docteur honoris causa de l'université d'Uppsala. Il poursuit ses voyages en Turquie et dans le Caucase, tout en abattant une masse colossale de travail. Quand sonne l'heure de la retraite, il s'envole pour les Etats-Unis où il va rejoindre son ami Mircea Eliade à l'université de Chicago. En 1970, il entre à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, premier pas vers la Coupole qui l'élit au fauteuil de Jacques Chastenet, le 26 octobre 1978. Le voici « immortel ». Il prononce son discours de réception le 14 juin 1979, auquel répond Claude Lévi-Strauss, qui semble admiratif, sinon émerveillé, par un hommage mémorable. Jugez-en: « On penserait souvent en vous lisant à Voltaire, dont vous avez la grâce d'écriture, le style rapide et incisif, le goût de la formule brillante et du mot juste, si ce n'était que, chez vous, l'humour ne s'exerce jamais aux dépens des grands textes, mais, pour reprendre vos propres termes, dans un esprit d'"affectueuse complicité". En 1984, il recevra le prix mondial Cino Del Duca, richement doté (l'équivalent de 200 000 euros), et le public commence à découvrir cet étonnant personnage, qui parle plus de trente langues, dans la grande presse, à la radio et à la télévision où il sera l'invité de Bernard Pivot dans sa célèbre émission Apostrophes.

 

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La découverte de la trifonctionnalité

Parler des indo-européens revient, écrit Aristide Leucate, à isoler, dans la longue nuit des temps, ces quelques milliers d'années qui séparent cette période qui n'appartient pas tout à fait à la préhistoire de celle que l'on appelle conventionnellement l'Antiquité. Ainsi les Indo-Européens seraient cette communauté ethnolinguistique qui remonterait au stade terminal du Néolithique et les débuts de l'âge de bronze. Les Indo-Européens seraient ainsi apparus vers 4500 avant J.-C. pour se disperser vers 2000 avant J.-C. Leur datation semble faire à peu près consensus, tandis que leur localisation géographique ne laisse pas de perdre archéologues, philologues, historiens et linguistes dans un abîme de conjectures. On est à peu près sûr, cependant, de leur provenance eurasiatique sans que leur berceau d'origine (l' Urheimat) à partir duquel les IE rayonnèrent sur toute l'Europe, soit parfaitement circonscrit. Faisons un sort aux divagations romantiques d'une origine circumpolaire, avec l'Ultima Thulé ou la fantasmagorique Atlantide, évacuées par tous les indo-européanistes sérieux. L'hypothèse la plus probable, mais toujours en débat, est que ce foyer originel se situe dans les steppes européennes (Ukraine et Russie méridionale). Ainsi, la théorie de Kourganes, formulée en 1956 par l'archéologue Marija Gimbutas, avance le scénario, jusque là non contredit, d'une continuité ethnoculturelle indo-européenne fondée sur des caractéristiques communes: rites funéraires (kourgan, mot russe d'origine turque, signifie 'tumulus'), économie d'élevage, société hiérarchisée, patriarcale et guerrière, architecture massive, habitat fixe, sacrifices rituels, etc... Notons au passage que Dumézil conteste la synonymie des mots « indo-européen » et « aryen », réservant ce dernier, qui est aujourd'hui obsolète, aux seuls Indiens et Iraniens qui se définissent eux-mêmes comme « Arya ». Dumézil « tâtonna » longtemps, raconte-t-il, avant de formuler ce qui apparaît aujourd'hui comme une évidence, à savoir la structuration trifonctionnelle des sociétés indo-européennes, de leur mentalité, de leur psyché, de leurs représentations symboliques, bref, de leur « vue du monde » ou « Weltanschauung ». C'est en effet Dumézil qui sut le premier dégager une « idéologie » propre à la communauté ethnolinguistique indo-européenne, soit une façon à nulle autre semblable de penser le monde, les hommes et les divinités. Il raconte que c'est en préparant un de ses cours à l'Ecole pratique, en 1938, qu'il eut soudainement la révélation de ce qui allait constituer sa découverte fondamentale. Dans La Religion romaine archaïque, il explique ainsi son « invention »: « j'ai proposé d'appeler cette structure ' l'idéologie des trois fonctions'. Les principaux éléments et rouages du monde et de la société sont répartis en trois domaines harmonieusement ajustés qui sont, en ordre décroissant de dignité, la souveraineté avec ses aspects magique et juridique, la force physique et la vaillance dont la manifestation la plus voyante est la guerre victorieuse, et enfin la fécondité et la prospérité. » C'est ainsi, poursuit-il, que le groupement « Jupiter Mars Quirinus » romain répond à « Odin Thor Freyr » en Scandinavie et à « Mitra-Varuna Indra Nasatya » en Inde. Certains chercheurs évoquent une « quatrième fonction », complémentaire avec la tripartition initiale, qui recouvrirait le « non-ordre », pas forcément synonyme de « chaos », qu'évoqueraient par exemple les Saturnales de l'ancienne Rome. Dumézil avait assenti à cette hypothèse, en 1982, dans son « Apollon sonore et autres essais ».

 

Georges Dumézil, admirateur de Maurras

Certains ont tenté de faire passer Dumézil pour un « homme d'extrême droite ». Certes, il a été maurassien dans ses jeunes années de chercheur et cultiva, toute sa vie, un certain attachement pour le principe dynastique. Après sa démobilisation, en 1919, préparant l'agrégation de lettres et déambulant dans les thurnes de la rue d'Ulm, il rencontre Pierre Gaxotte, khâgneux comme lui au lycée Henri IV, avec lequel il va se lier d'amitié, ce qui le conduira, en 1924, à lui dédier sa thèse Le Festin d'immortalité. Reconnaissant, Gaxotte lui dédiera, en retour, sa Révolution française parue en 1928. Il sera même le parrain de sa fille. Gaxotte assurait alors le secrétariat de nuit de Charles Maurras. C'est ainsi que Georges Dumézil fut présenté au chef de l'Action française. Le futur académicien se décrit alors comme « socialiste indépendant ». Lui-même dira plus tard: « Je ne sais plus très bien ce que j'entendais par-là ». On découvre cependant dans ses carnets le concept d' « anarchisme aristocratique », un concept qui pourrait s'apparenter à la figure de l'Anarque qu'Ernst Jünger développera bien plus tard. Dumézil décrit ainsi son « anarchisme »: « L'attitude de celui qui est affranchi intellectuellement. L'anarchiste doit autant que possible se détacher des passions populaires, des courants d'opinion, des convictions tyranniques des partis ». Dumézil va se laisser peu à peu convaincre par le royalisme maurrassien au point de rédiger de petites notices non politiques qui paraîtront dans la toute jeune Revue universelle lancée par Jacques Bainville et Henri Massis. Il collaborera aussi sous pseudonyme, à la rédaction de L'Action française, prêtant sa plume à Bainville ou Maurras. Il dira plus tard: « J'allais avec Gaxotte à l'imprimerie de l' Action française, rue du Sentier. J'aimais bien le décors, la fièvre de ces heures nocturnes pendant lesquelles un quotidien prend forme ». Il est un fait, nous raconte Aristide Leucate: Dumézil est subjugué par Maurras, dont il dira, quelques mois avant sa mort qu'il était « un homme fascinant, et vraiment, d'instinct et de volonté, un maître à penser », allant jusqu'à le comparer à Antiphon, le précepteur de Thucydide qui, après les malheurs de la guerre du Péloponnèse, exerça ce genre de magistère sur la jeunesse d'Athènes. Dumézil poursuit ainsi son exercice d'admiration: « Il faisait une impression qu'il est impossible de mettre en mots. Et surtout pour les jeunes, quelles que fussent leurs opinions, il était toujours disponible. Il était presque fraternel, malgré son tempérament de patron ». Leucate nous raconte cette anecdote amusante. Dumézil se piquait d'écrire des poèmes et rêvait de les voir édités. Il raconte: « un après-midi, je lui avais fait remettre quelques poèmes de moi qui me paraissaient dignes d'être publiés. Le soir même, il me déclara franchement son sentiment: 'Faire des vers, me dit-il, est une très bonne manière d'écrire ses Mémoires'. Et il ajouta: 'Pour soi' ». C'en était fini de la carrière de poète de Dumézil. Il dira plus tard: « Il m'a rendu en tout cas un très grand service »... Dumézil affirme n'avoir jamais adhéré à l'AF, et encore moins avoir été membre de Camelots du roi, mais les idées de Maurras l'ont marqué. Il dira : « Le principe non pas simplement monarchique, mais dynastique, qui met le plus haut poste de l'Etat à l'abri des caprices et des ambitions, me paraissait, et me paraît toujours, préférable à l'élection généralisée dans laquelle nous vivons. » Il ajoutera cependant que, « bien sûr, la formule n'est pas applicable en France », « la fierté même de l'histoire séculaire a disparu depuis trop longtemps », concluant par: « Ce n'est sans doute pas pour notre bien ». Aristide Leucate résume ainsi la pensée de Dumézil: « Il était bien plus maurrassien que royaliste ».

 

Soutien au fascisme. Vive hostilité au nazisme

Dumézil, qui s'éloigne progressivement de l'Action française va, par l'intermédiaire de son ami Pierre Gaxotte, faire son entrée au Jour, nouveau quotidien fondé par Léon Bailby, le 3 octobre 1933. Antidreyfusard, membre de la Ligue de la patrie française, il fut rédacteur en chef puis directeur du quotidien nationaliste L'Intransigeant d'Henri Rochefort. Pendant deux ans, de 1933 à septembre 1935, il va, sous le pseudonyme de Georges Marcenay, donner entre quatre et cinq fois par semaine, une chronique de politique étrangère. Dumézil y développe un certain nombre d'opinions personnelles, dont l'hostilité au régime parlementaire et à son corollaire, le système des partis. Sa préférence va à un régime fort. Il soutient le fascisme italien et se montre aussi fermement antibolchevique que viscéralement germanophobe. Admirateur du Duce, il n'hésite pas à l'inscrire dans la lignée de ses augustes prédécesseurs antiques. L'antigermanisme de Dumézil lui vient assurément de sa lecture de Bainville auquel il consacrera une recension laudatrice à ses Dictateurs, dans lequel l'historien n'a pas de mots assez durs pour vilipender Mein Kampf, « ouvrage singulièrement pauvre et primaire ». Marcenay-Dumézil ne cesse d'afficher son inquiétude croissante face aux menées bellicistes et impérialistes du chancelier allemand. Il déchiffre les événements outre-Rhin à travers la Germania de Tacite et La Guerre des Gaules de Jules César. Il connaît, mieux que personne ces « vieux Germains, des Germains de toujours, pour qui le sang est une denrée sacrée, mais de consommation courante ». Commentant dans Le Jour la Nuit des longs couteaux et l'assassinat de Röhm, il estime y retrouver « la beauté, l'épouvante, l'ironie des sagas du Nord, l'esprit sombre, vindicatif et sommaire des Nibelungen».

 

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Dumézil sulfureux ?

La collaboration de Dumézil avec Le Jour n'aura duré que deux ans, mais certains voudront, après la guerre, lui coller une réputation d'homme d'extrême droite, voire de nazi. L'offensive est lancée en Italie par Arnaldo Momigliano, qui répand son venin, voyant dans Mythes et dieux des Germains, publié en 1939, « des traces très claires de sympathie pour la culture nazie ». Précisons que Momigliano, bien que juif, fut un fasciste actif durant les années trente, adhéra au Partito Fascista de 1928 à 1938, et prêta serment au Duce, ce qui lui permit, en 1933, d'occuper la chaire d'histoire romaine de l'université de Turin. Un autre excité, Carlo Ginzburg, évoqua « l'évidente sympathie nazie » de Dumézil, qu'il détectait dans Mythes et dieux des Germains, faisant au passage le procès en nazisme de l'Action française et de ses chefs de file. Dumézil n'eut aucune peine pour tordre le cou à cette assertion, rappelant que le grand historien juif Marc Bloch, fusillé par les Allemands en 1942, avait encensé l'ouvrage. Dans les années 1970, Dumézil fut violemment attaqué pour sa proximité supposée avec la Nouvelle Droite. Il avait accepté, avant de s'en retirer, de figurer dans le comité de patronage de la revue Nouvelle Ecole fondée par Alain de Benoist qui avait fait découvrir les thèses de Dumézil aux lecteurs français. La Nouvelle Droite sera accusée plus tard d'exhaler, raconte Aristide Leucate, « de nauséabondes fragrances de racisme sur fond de nostalgie nazie ». On se souvient du colloque du GRECE, en 1979, porte Maillot, attaqué par des commandos juifs au cri de « Nouvelle Droite, nouveaux nazis ». L'autre grande attaque viendra d'outre-Atlantique, en 1990, où Dumézil fut accusé d'avoir justifié le génocide perpétré par les Turcs contre les Arméniens. Il était accusé d'avoir écrit une étude intitulée « De faux massacres » alors qu'il était professeur à l'université d'Istanbul en 1927. En fait, Dumézil ne se référait nullement à cet épisode historique dans ses travaux.

 

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Georges Dumézil meurt à son domicile, le 11 octobre 1986, à quatre-vingt huit ans, terrassé par une crise cardiaque. Voici, en conclusion, le portrait qu'Aristide Leucate fait de Dumézil: « Un savant aussi attachant que prodigieusement érudit. Un honnête homme comme il n'en est plus. »

Robert Spieler

« Dumézil » d' Aristide Leucate, éditions Pardès, 128 pages, 12 euros,

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