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L’essai Le Chevalier, la Mort et le Diable de Jean Cau est publié en 1977. Cela fait vingt ans qu’il n’est plus le secrétaire de Jean-Paul Sartre et qu’il chemine vers son indépendance d’esprit tel un chevalier à cheval sur sa liberté. Il s’est éloigné de la gauche en particulier depuis les « évènements » d’Algérie. Dans un article publié le 24 août 1961 dans L’Express intitulé « L’amour des Arabes », Jean Cau critique les intellectuels de gauche militant pour l’indépendance de l’Algérie. Comme le soulignent Ludovic Marino et Louis Michaud, auteurs de la biographie Jean Cau, l’indocile, Jean Cau devient dès lors un apostat (de la gauche).

La rupture sera consommée en 1965 avec un article publié dans Le Nouvel Observateur intitulé « Les Allemands sont des Allemands » où il dédouane les Allemands de la culpabilité du nazisme en faisant le parallèle avec les Français et la guerre d’Algérie. Jean Cau par ses prises de position devient tout en s’en défendant de droite.

 Mai 1968 achèvera de le faire basculer à droite en écrivant en réaction aux évènements un pamphlet intitulé Le pape est mort aux éditions de La Table ronde. Jean Cau devient généalogiste de la décadence et enchaîne les pamphlets comme en 1969 avec L’Agonie de la vieille et en 1973 avec Les Ecuries de l’Occident. C’est au terme de ce « cycle de la décadence » selon la formule de Ludovic Marino et Louis Michaud que Jean Cau écrit Le Chevalier, la Mort et le Diable en 1977.

C’est un livre à part dans la mesure où il n’est pas un exercice de négation mais un livre positif qui propose une voie, une morale aristocratique, celle du Chevalier de Dürer. Jean Cau se livre à un exercice de méditation à partir de la gravure éponyme de l’artiste allemand de la Renaissance Albrecht Dürer, « méditation superbe » écrira Maurice Druon. Jean Cau amateur d’art possédait dans son appartement parisien rue de Seine de nombreuses œuvres d’art dont une copie de la gravure de Dürer Le Chevalier, la Mort et le Diable. Le choix de cette œuvre par Jean Cau n’est sans doute pas le fruit du hasard sachant que Jean Cau était nietzschéen (il appelait Nietzsche « son ami ») et que Nietzsche dans La Naissance de la tragédie décrit la gravure de Dürer comme le symbole des esprits solitaires en quête de vérité à l’image du philosophe Schopenhauer :

 

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« Un esprit qui se sent ici isolé, désespérément solitaire, ne se saurait choisir de meilleur symbole que le Chevalier accompagné de la Mort et du Diable, tel que nous l’a dessiné Dürer, le Chevalier couvert de son armure, à l’œil dur, au regard assuré, qui, seul avec son cheval et son chien, poursuit impassiblement son chemin d’épouvante, sans souci de ses horribles compagnons et pourtant sans espoir. Notre Schopenhauer fut ce Chevalier de Dürer : il lui manquait toute espérance, mais il voulait la vérité. Son pareil n’existe pas. »

Jean Cau étant lui-même un esprit libre en quête de vérité, il se reconnaît naturellement dans cette figure du Chevalier :

« De lui à moi se reconstituent sans effort les chaînons et il vient jusqu’à mon seuil après un voyage à travers siècles et histoire. Aucun étonnement. Je le reconnais. J’ai été lui. »

Jean Cau cherche à percer le mystère du Chevalier de Dürer et son sourire énigmatique narguant la Mort et le Diable. Il y voit le triomphe du héros qui va de l’avant, qui méprise le danger et invite par son exemple à la grandeur. Jean Cau en tire une morale aristocratique :

« Voilà l’unique devoir du chevalier. Toujours, en soi et hors de soi, affirmer l’exemple. »

Cet exemple conduit dans la forêt germanique où se dirige le Chevalier de Dürer et l’on sait depuis Tacite qu’elle abrite le culte secret des anciens dieux des Germains. Le Chevalier de Dürer pourrait bien être un chevalier païen ce que laisse entendre Jean Cau quand il le compare à un dieu :

 « Mais, moi, j’ai vu le chevalier sourire, tel un dieu inconstant, car il savait combien sa force déciderait de la vérité ou des mensonges. La cause sera juste selon sa brusque humeur. »

Ce culte de la force qui façonne la vérité et les mensonges, le bien et le mal est un écho évident de la philosophie de Nietzsche développée dans La Généalogie de la morale. La morale du Chevalier de Dürer vue par Jean Cau est une morale nietzschéenne, une morale de maître qui défie même la Mort car la figure du Chevalier dans l’imaginaire européen est un idéal, un rêve contre lequel la Mort ne peut rien :

« J’ai été rêvé et tu ne peux rien contre le rêve des hommes. »

D’aucuns pourraient estimer que cette rêverie est vaporeuse et est le propre, pour reprendre le titre d’un roman de Pierre Drieu La Rochelle, de la « rêveuse bourgeoisie » mais il n’en est rien. Non seulement Jean Cau était un fils de prolétaires et n’a eu de cesse de dénoncer la morale bourgeoise mais son essai a vocation à inspirer l’action à l’image de la mort volontaire de l’historien Dominique Venner à Notre-Dame-de-Paris en 2013 pensée comme un acte de résistance à la décadence, Venner citant l’essai de Jean Cau dans son livre testament Un Samouraï d’Occident avec en couverture la gravure de Dürer.

Moralité, il faut lire Le Chevalier, la Mort et le Diable parce que pour citer Jean Cau « Tu as ce choix, ici, dans cette vie, d’être unique ou commun. »

Olivier Meyer, poète écrivain, animateur de la Nietzsche Académie, auteur du « Roi Veneur » et de « Chlowig le dernier païen »

Source : Nietzsche académie - 19 octobre 2024

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