Résistance Identitaire Européenne

Ethnopolitique

Un arbre est une fédération bruissante.

 

téléchargement

Ils étaient arrivés devant le square des Invalides ; M. Taine s'arrêta, mit ses lunettes et, de son honnête parapluie, il indiquait au jeune homme un arbre assez vigoureux, un platane, exactement celui qui se trouve dans la pelouse à la hauteur du trentième barreau de la grille compté depuis l’esplanade. Oui, de son parapluie mal roulé de bourgeois négligent, il désignait le bel être luisant de pluie, inondé de lumière par les destins alternés d'une dernière journée d'avril.

— Combien je l'aime, cet arbre! Voyez le grain serré de son tronc, ses nœuds vigoureux ! Je ne me lasse pas de l'admirer et de le comprendre. Pendant les mois que je passe à Paris, puisqu'il me faut un but de promenade, c'est lui que j'ai adopté. Par tous les temps, chaque jour, je le visite. Il sera l'ami et le conseiller de mes dernières années... Il me parle de tout ce que j'ai aimé ; les roches pyrénéennes, les chênes d'Italie, les peintres vénitiens. Il m'eût réconcilié avec la vie si les hommes n'ajoutaient pas aux dures nécessités de leur condition tant d'allégresse dans la méchanceté.

---- Sentez-vous sa biographie? Je la distingue dans son ensemble puissant et dans chacun de ses détails qui s'engendrent. Cet arbre est l'image expressive d'une belle existence. Il ignore l'immobilité. Sa jeune force créatrice dès le début lui fixait sa destinée, et sans cesse elle se meurt en lui. Puis-je dire que c'est sa force propre? Non pas, c'est l'éternelle unité, l'éternelle énigme qui se manifeste dans chaque forme. Ce fut d'abord, sous le sol, dans la douce humidité, dans la nuit souterraine que le germe devint digne de la lumière. Et la lumière alors a permis que la frêle tige se développât, se fortifiât d'états en états. Il n'était pas besoin qu'un maître du dehors intervînt. Le platane allègrement allégeait ses membres, élançait ses branches, disposait ses feuilles d'année en année jusqu'à sa perfection. Voyez ! Qu’il est d'une

santé pure ! Nulle prévalence de son tronc, de ses branches, de ses feuilles ; il est une fédération bruissante. Lui-même il est sa loi, et il l'épanouit... Quelle bonne leçon de rhétorique, et non seulement de l’art du lettré, mais aussi quel guide pour penser ! Lui, le bel objet, ne nous fait pas voir une symétrie à la française, mais la logique d'une âme vivante et ses engendrements. Au terme d'une vie où j'ai tant aimé la logique, il me marque ce que j'eus peut-être de systématique et qui n'exprimait pas toujours ma décision propre, mais une influence extérieure. En éthique, surtout, je le tiens pour mon maître. Regardez-le bien : il a eu ses empêchements, lui aussi, voyez comme il était gêné par les ombres des bâtiments ; il a fui vers la droite, s'est orienté vers la liberté, il a développé fortement ses branches en éventail sur l'avenue. Cette masse puissante de verdure obéit à une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l'acceptation des nécessités de la vie. Sans se renier, sans s'abandonner, il a tiré des conditions fournies par la réalité le meilleur parti, le plus utile. Depuis les plus grandes branches jusqu'aux plus petites radicelles, tout entier il a opéré le même mouvement... Et maintenant, cet arbre, qui, chaque jour, avec confiance, accroissait le trésor de ses énergies, il va disparaître parce qu'il a atteint sa perfection. L'activité de la nature, sans cesser de soutenir l'espèce, ne veut pas en faire davantage pour cet individu. Mon beau platane aura vécu. Sa destinée est ainsi bornée par les mêmes lois, qui ayant assuré sa naissance, amèneront sa mort. Il n'est pas né en un jour, il ne disparaîtra pas non plus en un instant... Déjà en moi des parties se défont et bientôt je m'évanouirai ; ma génération m'accompagnera, et puis un peu plus tard viendra votre tour et celui de vos camarades          .

M. Taine, quand il était heureux d'une idée, d'un développement d'idées surtout, avait pour conclure un sourire extrêmement doux qui plissait ses paupières et jouait autour des lèvres sans presque remuer les joues. Il regarda un instant avec cette bienveillance son compagnon...

Comme ils tournaient sur eux-mêmes pour regagner le quartier Saint-Sulpice, il heurta, laissa tomber son parapluie et dans l'effort qu'il fit pour le ramasser, devancé d'ailleurs par le jeune homme, il advint que son pantalon découvrit son cou-de-pied. Roemerspacher remarqua la forte cheville du vieillard, puis observa son mollet assez développé, il pensa qu'il devait être de constitution vigoureuse, d'une solide race des Ardennes, affaibli seulement par le travail, et, pour la première fois, il lui vint à l'esprit de considérer M. Taine comme un animal. Précisément, le philosophe, qui mâchait d'ordinaire un petit bout de bois pour tromper sa nervosité et sans doute son besoin de fumer, et qui avait toujours sous la main plusieurs de ces morceaux préparés, en prit un dans sa poche et le porta à sa bouche. L'avance du bas de son visage lui donnait, quand il se livrait à cette distraction, l'apparence d'un rongeur. Aux yeux de Roemerspacher, jusqu'alors, ce qui constituait l'auteur des Origines de la France contemporaine, c'était exclusivement ses idées, sa méthode, ses abstractions. Qu'il fût un corps, et le parent des bêtes, cette constatation le surprit : elle le choqua légèrement, parce qu'elle ramenait du ciel sur la terre l'objet de son admiration ; en même temps elle l'émut d'une façon indéfinissable, parce qu'un tel homme était assujetti à toutes les conditions de l'animalité... Voilà des naïvetés, ou plutôt d'excellentes délicatesses ! Roemerspacher s'aperçut que sa vénération se transformait en un sentiment fraternel. Tandis qu'il reconduisait le vénérable philosophe jusqu'à son logement de la rue Cassette, il s'interprétait soi-même comme un animal philosophique, mais plus jeune, admis à s'approprier l’ame d'un condamné à mort pour lui servir d'immortalité.

arbre racines symboles

Le langage de ce maître faisait une nourriture si vigoureuse, un tel alcool, que ce jeune homme s'en trouvait cérébralement troublé. Brusquement sortie de ses horizons ordinaires, sa pensée oscilla comme l'oiseau qui s'oriente, le prisonnier qu'on libère. Dans cette ivresse d'une mélancolie bizarre, il crut prendre conscience tout à la fois des forces destructrices et conservatrices de l'univers ; il les trouvait tragiquement manifestées en son illustre compagnon : il reconnait une forme où la nature avait accumulé d'immenses richesses et qu'elle allait abolir. Quand, sous les eaux limpides de la baie de Vigo, Roemerspacher contemplerait le repos de l'or, des perles, et des diamants légendaires écroulés, ces magnifiques amoncellements susciteraient moins chez lui les facultés du rêve que ne fait l'image de M. Taine engloutie dans la mort. Son âme amollie par une émotion métaphysique d'une si voluptueuse poésie en fut plus aisément marquée par cette conversation et prit le sceau de la grande philosophie moniste.

Les paroles de M. Taine, en ce jeune homme qui a des loisirs, épuiseront peu à peu leurs conséquences. Immédiatement, ce qu'il entrevoit, c'est la position humble et dépendante de l'individu dans le temps et dans l'espace, dans la collectivité et dans la suite des êtres. Chacun s'efforce de jouer son petit rôle et s'agite comme frissonne chaque feuille du platane ; mais il serait agréable et noble, d'une noblesse et d'un agrément divins, que les feuilles comprissent leur dépendance du platane et comment sa destinée favorise et limite, produit et englobe leurs destinées particulières. Si les hommes connaissaient la force qui sommeillait dans le premier germe et qui successivement les fait apparaître identiques à leurs prédécesseurs et à ceux qui viendront, s'ils pouvaient commenter entre eux les lois du vent qui les arrachera de la branche nourricière pour les disperser, quelle conversation d'amour vaudrait l'échange de ces vérités?... D'avoir approché, à côté de M. Taine, en union avec M. Taine, et d'un cœur modeste, mais ému, les problèmes de l'universel et de l'unité, Roemerspacher éprouve un contentement joyeux et d'une qualité apaisante et religieuse.

MAURICE BARRÉS - Les Déracinés - (LIBRAIRIE PLON).

arbre racines symbole2

Imprimer

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites