Résistance Identitaire Européenne

Histoire

L’ANTICOMMUNISME DES NATIONALISTES AU TEMPS DE LA RÉPUBLIQUE GAULLIENNE : L'exemple des héritiers de Jeune Nation

 

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La question de l'anticommunisme des nationalistes pourrait paraître un objet susceptible d'être traité sans référence à une chronologie précise tant l'anticommunisme semble être un dénominateur commun et constant des différents groupements composant la nébuleuse nationaliste. Pourtant, cette étude, tout en ne perdant pas de vue les permanences, entend privilégier les singularités de l'anticommunisme des nationalistes des années 1960 par rapport à celui de leurs devanciers. En effet, la présence d'un bloc communiste à l'Est de l'Europe dont chacune des crises, à commencer par celle de Budapest, est célébrée et soutenue avec vigueur, l'accomplissement de la décolonisation et des traumatismes que provoque dans ces milieux le désastre de Dien Bien Phu, la perte de l'Algérie, la montée du tiers-mondisme comme réponse à la décolonisation, conjuguées à la présence au pouvoir du général de Gaulle dont la politique coloniale comme la politique extérieure jugée philosoviétique font figure de véritables repoussoirs, donnent à l'anticommunisme des années 1960 une coloration particulière et différente de celui des années 1930 voire de la IVe République.

A cette différence des enjeux qui provoque une différence des discours, il faut ajouter celle des acteurs. A cet égard, l'ultra-droite nationaliste des années 1960 se caractérise par une véritable diversité, classique dans ces milieux mais qui s'est accentuée à cause du double échec successif de la lutte en faveur de l'Algérie française et de la candidature de Jean-Louis-Tixier-Vignancour à l'élection présidentielle de décembre 1965. La dislocation des Comités Tixier-Vignancour (CTV) a provoqué une véritable explosion de cette nébuleuse en une myriade de groupements qui ne sont parvenus à se retrouver, et ce encore que pour quelques-uns d'entre eux, que bien des années plus tard et avec des dates d'intégration différentes dans le Front national (FN) dirigé par Jean-Marie Le Pen.

De même qu'il serait trop commode de considérer comme nécessairement centrale la place de l'anticommunisme dans les groupements et chez les auteurs nationalistes, il serait erroné de surestimer le caractère fédérateur de l'anticommunisme que des groupements, et notamment ceux issus de la dissolution de Jeune Nation (JN), entendent dépoussiérer au nom d'une « critique positive » chère à l'un de leurs principaux mentor, Dominique Venner (1). En effet, si la lutte en faveur de l'Algérie française a vu coexister tant bien que mal les différents groupements nationalistes et, partant de là, des discours anticommunistes plutôt convergents, le milieu des années 1960 reflète des préoccupations plus variées. Ainsi, les inquiétudes suscitées par le progressisme - considéré comme un agent de diffusion du marxisme (2) -et les conséquences du concile Vatican II chez des nationalistes d'obédience catholique-traditionaliste (3) et dont un Jacques Ploncard d'Assac se fait régulièrement l'écho dans les Écrits de Paris ou dans ses chroniques lues au micro de la « Voix de l'Occident (4) », n'existe pas chez les rédacteurs d’Europe Action qui sont, pour certains d'entre eux, les futurs tenants de la Nouvelle Droite.

La différence entre les groupements et les discours se retrouve également dans les modalités de la lutte anticommuniste, qu'il s'agisse des thématiques comme des méthodes. Au principe d'affirmation d'une séparation radicale entre leur projet et celui de communistes envisagés comme de redoutables manipulateurs, s'oppose la volonté de s'approprier les méthodes de l'adversaire pour mieux le combattre, ce qui ne manque pas d'être dénoncé, en milieu étudiant, par d'autres nationalistes à propos de la Fédération des étudiants nationalistes (FEN). Le processus comme le procédé ne sont pas nouveaux et Frédéric Monier l'avait mis en lumière à propos des années 1930 et de l'appropriation par la Cagoule de l'ouvrage de Neuberg publié en 1931 avec une préface du Comité central de la SFIC et intitulé L'insurrection armée (5). Il se retrouve dans les années 1960. Ainsi, le catalogue de la Librairie de l'Amitié, dirigée alors par Suzanne Gingembre, - dont la maquette est due à François d'Orcival - ne se contente pas de proposer des titres d'ouvrages et de disques. Certains d'entre eux sont accompagnés de deux lignes de présentation instructives. La maladie infantile du communisme de Lénine serait utile à lire pour comprendre « comment un parti révolutionnaire doit se comporter pour la prise du pouvoir » tandis que La guerre révolutionnaire de Mao Tsé-Toung est présentée comme le « texte essentiel [qui] permet de comprendre pourquoi Mao a triomphé ». Plutôt que de prétendre brosser une synthèse hasardeuse sur un objet sur lequel font défaut des travaux de première main, l'ambition de cette contribution sera volontairement limitée à l'étude, sur une décennie, de l'anticommunisme formulé et pratiqué par des groupements nés dans la postérité de Jeune Nation et du Parti nationaliste (PN). Il s'agit en particulier de la FEN, des Comités de soutien et de diffusion d'Europe Action (CSDEA) du Mouvement nationaliste du Progrès (MNP) et du Rassemblement européen de la Liberté (REL). Sur près de dix ans, leurs animateurs ont essayé de mener concomitamment une action de rénovation doctrinale et organisationnelle de l'ultra-droite nationaliste. L'anticommunisme joue évidemment dans leur engagement un rôle majeur et certains des militants les plus aguerris de ce milieu se sont fait pour la première fois une « réputation » en allant incendier le siège de L'Humanité le 7 novembre 1956 à Paris au lendemain de la répression sanglante du soulèvement hongrois.

Fondée en grande partie sur des archives des groupements précités et qui nous ont été très obligeamment confiées par Alain de Benoist, cette contribution entend cependant montrer que si l'anticommunisme y est présent du début à la fin, sa place comme son contenu ne sont pas fixes. Il présente même des éléments de rupture par rapport aux décennies antérieures qui l'inscrivent profondément dans le contexte des années 1960 de même qu'il se distingue pour partie de l'anticommunisme professé par d'autres groupements de l'ultra-droite de la période.

Les héritiers de Jeune Nation : de la FEN au REL

En avril 1968, le premier numéro du Bulletin intérieur et d'information REL Europe n'entérine pas seulement la fin d'un groupement politique né pour la préparation des élections législatives de 1967. Comme l'indique alors Dominique Temple, membre du nouveau Bureau politique et chargé de la « recherche doctrinale », il s'agit de « constater la fin d'une époque, Europe Action, qui rappelle à certains d'entre [eux] celle de Jeune Nation » (6). En effet, une session extraordinaire du conseil fédéral du REL tenue le 24 mars 1968 a balayé son ancienne direction et exclu notamment Dominique Venner, Ferdinand Ferrand, Pierre Bousquet et Luis Daney, figures historiques de Jeune Nation.

Il ne saurait être question de brosser un tableau de l'évolution de Jeune Nation, cette association fondée en 1950, qui a pris le nom de « Mouvement Jeune Nation » en 1956 et qui est dissous le 15 mai 1958 (7). Deux éléments doivent néanmoins être rappelés. En premier lieu, le fait que certains des « aînés » du mouvement, à commencer par Venner, ont joué un rôle de premier plan dans les groupements évoqués, CSDEA, MNP, REL. Par ailleurs, la relève que constitue la FEN s'inscrit à l'origine directement dans le sillage de Jeune Nation. En effet, sa dissolution n'empêche pas l'organisation de continuer ses activités dans la clandestinité pour mieux préparer une renaissance légale qui doit être appuyée par un journal, Jeune Nation, lancé en juillet 1958. Déclaré à la préfecture de police le 8 octobre 1958, un nouveau mouvement, le Parti nationaliste, a tenu un congrès les 6, 7 et 8 février 1959 : il est dissous dès le 12 (8). L'impossibilité de faire vivre un parti nationaliste a fait germer l'idée de mettre sur pied, sous la forme d'un groupement étudiant, une structure légale. A l'origine, la rivalité entre Pierre Sidos, chef historique de Jeune Nation, et le responsable originel des étudiants de Jeune Nation, Georges Maillet, rend la chose impossible. Ce dernier exclu, l'influence du groupe en milieu étudiant paraît irrémédiablement compromise. C'est alors qu'à la rentrée universitaire 1959-1960, une relève s'impose à partir de trois jeunes gens venus de province : François d'Orcival, Pierre Poichet et Georges Schmeltz (Pierre Marcenet) qui ont lancé des comités d'action pour l'Algérie française. Leur avenir est immédiatement assombri par la disparition du journal Jeune Nation dont le dernier numéro a été saisi avant même sa parution le 28 janvier 1960. Ces difficultés répétées n'empêchent pas la mise sur pied d'un « manifeste de la classe 60 » et le lancement de la FEN le 1er mai 1960. Si le combat en faveur de l'Algérie française est largement privilégié - tout en prenant le soin, pour les responsables, de se tenir à l'écart de l'OAS -, on ne saurait négliger, au moins pour les premières années de la FEN, sa volonté d'être une contre-UNEF en essayant de promouvoir, dans les universités et via sa revue, Les Cahiers universitaires, un syndicalisme corporatif.

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C'est surtout au lendemain des accords d'Évian et à partir de la rentrée 1962-1963 que la FEN se développe à l'université, diffusant dans la plupart des facultés, à Paris comme en province, des bulletins ronéotypés ou imprimés (9) qui attestent d'une implantation nationale de ce mouvement dont l'apogée se situe entre 1964 et 1966, quelle que soit par ailleurs la concurrence exercée par le mouvement Occident, né en avril 1964 d'une dissidence à l'intérieur de la FEN de Paris. Si la question des querelles de personnes - un conflit entre Pierre Sidos et Dominique Venner - ne peut être négligée, elle n'est pas centrale pour expliquer cette scission comme le pense Joseph Algazy (10). En effet, il s'agit de savoir si la FEN doit ou non se rapprocher plus étroitement d’Europe Action, mensuel dont le premier numéro est paru en janvier 1963, ce qui pose contrairement à ce qu'écrit Joseph Algazy une véritable question d'ordre idéologique, notamment par rapport à l'anticommunisme, qui reste, à Occident, d'une facture traditionnelle si on se réfère aux textes publiés par Occident université (11)- II faut comprendre en effet que, malgré des convergences héritées de Jeune Nation, ce sont les divergences qui dominent entre l'orientation souhaitée dès lors par Pierre Sidos et celle des amis de Venner. Pierre Sidos, à l'époque comme par la suite, se veut le chantre d'un nationalisme centré sur la France dans la droite ligne des théoriciens du XIXe siècle, et reprend volontiers, à l'instar de Jeune Nation, le discours des ligues et des partis d'avant 1940. A l'inverse, dans la lignée de « Pour une critique positive », les hommes d'Europe Action inscrivent l'Europe devant la France comme valeur suprême et se veulent les chantres d'un nationalisme européen qui se traduit par le culte de l'homme occidental et donc de l'homme blanc prétendument menacé dans son identité, non seulement en France mais aussi en Europe ou en Rhodésie. Tandis que la FEN se développe dans les universités et y diffuse, à côté de bulletins locaux, une revue à vocation théorique, Les Cahiers universitaires, Europe Action - dans lequel écrivent ses principaux dirigeants - entend être une plate-forme de rassemblement de « l'opposition nationale » qui fait de l'élection présidentielle de 1965 une échéance décisive.

C'est tout le sens de la création des CSDEA fondés le 11 novembre 1964 dans le cadre d'une réunion à la salle des Horticulteurs. Publiquement présentés le 24 janvier 1965 - en référence aux barricades d'Alger-, les Comités sont conçus dans l'esprit de leurs dirigeants, comme une organisation phare de la « communauté nationaliste » à côté de la FEN. Ainsi que l'explique le premier numéro du Courrier intérieur du CSDEA d'octobre 1965 (12), ce dernier doit être pensé comme une association satellite où « l'adhésion ne doit pas se limiter aux seuls militants [qualifiés de "volontaires"] mais intégrer des sympathisants, auxquels il ne faut pas hésiter à forcer la main pour les faire adhérer en dissipant "une prévention" à l'engagement qui "remonte aux périodes de répression" ». Or, pour les dirigeants du CSDEA, les temps ont bien changé et il faut marteler que « nous ne sommes pas une organisation clandestine », - choix assumé depuis la « Critique positive » - et que « la méthode du combat politique par la propagande, l'organisation et l'utilisation des moyens légaux » est « la seule voie praticable ». Ainsi posés, les objectifs sont clairs et nécessitent, pour être menés à bien, de « faire adhérer immédiatement au CSDEA » le plus possible de participants aux CTV (13), en profitant notamment des Journées nationales des 30 et 31 octobre 1965, destinées à « fixer les bases du futur parti qui doit sortir de la campagne présidentielle ». A ce moment, l'optimisme est de mise quant au résultat à venir de Tixier-Vignancour. Le premier tour de l'élection présidentielle de décembre est une véritable douche froide : avec un peu plus de 5 % des suffrages, les militants sont bien loin des scores escomptés.

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Au lendemain de cet échec, le CTV est ébranlé mais son avenir est suspendu à un congrès prévu pour le 23 janvier 1966. Ce dernier débouche sur l'éclatement de la structure -Jean-Marie Le Pen et ses proches suivent alors une autre direction (14) - et la publication, dès le 24, d'un manifeste dont les rédacteurs entendant faire la base d'une Journée nationale prévue six jours plus tard. Elle rassemble 200 délégués représentant 57 départements et issus pour l'essentiel des CSDEA, de la FEN, sans oublier d'anciens poujadistes. L'objectif est de créer un parti nationaliste, le futur MNP qui doit être une organisation militante, le vecteur de l'idéologie nationaliste et une force électorale en vue des législatives de 1967 (15). Le congrès fondateur se tient les 30 avril-ler mai 1966, date dont le choix n'a rien d'indifférent, les organisateurs ayant voulu « très volontairement » en finir avec l'idée que « cette journée est réservée à nos adversaires communistes » et « montrer qu'il n'en était rien et qu'elle appartenait à notre patrimoine nationaliste (16) ». Pendant deux jours, 500 délégués, auxquels il faut ajouter des représentants de groupements étrangers (17), ont entendu des messages de personnalités (18) et l'exposé de la doctrine du nouveau parti dirigé et dominé par la figure de son délégué général Dominique Venner. Le MNP inscrit son action dans une logique de « défense de la Civilisation occidentale (19)». L'Occident serait alors triplement menacé par le « travail de falsification » de ses élites qui « réduit les Occidentaux à ignorer leur histoire et les entraîne à renier leurs valeurs les plus authentiques », la « puissance de la technologie » jugée uniformisatrice et la « marée démographique du monde de couleur », laquelle, « acheminant "les peuples" vers le grand brassage universel », déboucherait à terme sur la « disparition de notre spécificité génétique, la fin du monde blanc et de sa civilisation ». L'objectif des dirigeants du MNP est donc de faire sortir les blancs de ce qui est considéré comme un « état de totale soumission » pour les conduire à « refuser cette mort » et à « lutter ».

Comme on peut le constater, l'anticommunisme n'est pas la préoccupation centrale du MNP. Son premier objectif et son premier test sont les élections de 1967 qui doivent être une occasion marquante de faire connaître le mouvement. Il s'implante alors dans différents départements, notamment en Moselle où se diffuse, sous l'égide de ses responsables locaux un bulletin ronéotypé intitulé Nationaliste, de même qu'est publié sous le titre de Courrier nationaliste un mensuel de vingt pages qui se présente comme l'organe de liaison des sections du Bas-Rhin et de Meurthe-et-Moselle. Cependant, à quelques mois des élections, le bilan n'est pas très encourageant. Les dirigeants prennent alors deux initiatives. La première est de créer à la fin de l'année 1966 une association dénommée REL, étiquette, jugée plus attractive, sous laquelle les candidats doivent en principe se présenter. Une seconde intervient au début de février 1967 lorsque le délégué général compose une lettre circulaire pour solliciter des candidatures en mettant en avant l'intérêt du mouvement mais surtout en donnant à penser au futur candidat que les frais qu'il engagerait pourraient être couverts (les 5 % nécessaires devant être atteints). Néanmoins, les prétendants ne se bousculent pas et les résultats du premier tour des élections législatives du 5 mars 1967 sont un échec net. La moyenne des suffrages exprimés obtenus n'est que de 2,5% mais surtout le REL n'a présenté des candidats que dans 24 circonscriptions -Paris et région parisienne, Moselle, et pourtour méditerranéen - ce qui lui confère un total de voix légèrement supérieur à 30 000. Ces résultats, ajoutés aux difficultés de la Librairie de l'Amitié qui, avec les Éditions Saint-Just, publie et diffuse des ouvrages nationalistes, débouchent sur une crise grave et sur l'éclatement du mouvement au printemps de 1968. Tandis que le REL Europe prend la suite du premier REL et végète, tout comme la petite revue Militant de Pierre Bousquet, Dominique Venner se retire de la politique active pour se consacrer à l'écriture et Alain de Benoist lance en février-mars 1968 le premier numéro de la revue Nouvelle École qui n'est alors que ronéotypée (20).

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Le   tryptique   anticommuniste : dénoncer, célébrer, conquérir

Dénoncer : de la lutte contre la subversion à la mise en cause de la « collusion gaullisme-communisme »

Si l'anticommunisme n'est pas durant les années 1960 l'axe majeur du discours politique de ces héritiers de Jeune Nation, le communisme n'en est pas moins régulièrement stigmatisé. Comme le relève Fabrice Laroche (Alain de Benoist), le « danger communiste » reste « bien réel » même s'il ne souhaite pas « faire l'obsession de l’ "Appel au loup" d'un nouveau compère Guilleri (21)». Reste cependant à cerner ce qu'il revêt, dans l'esprit de ces nationalistes.

Il apparaît à cet égard que la triple conjonction de la fin de la guerre d'Algérie, du credo que représente alors le texte « Pour une critique positive » et la prise en compte de l'actualité française et internationale des années 1960 et notamment de la politique extérieure du régime, ont débouché sur une reformulation de l'anticommunisme. Ainsi, le discours classique sur la subversion, notamment via les mouvements de décolonisation puis les gouvernements issus de l'indépendance, s'il reste un classique de nombreuses chapelles de l'ultra-droite, est largement éclipsé ici par une thématique fustigeant le « gaullo-communisme ». L'anticommunisme peut être entendu comme un antimarxisme, un antisoviétisme et un des éléments d'un discours plus large visant à dénoncer la technique et les technocrates.

La stigmatisation de la collusion « gaullo-communiste » n'est évidemment ni sans antécédents ni sans a priori. Elle s'inscrit ainsi, sorte d'héritage avec l'ultra-droite des années 1940 et 1950 dans une remise en cause de l'épuration, qui d'après Dominique Venner aurait tendance à être négligée. « On oublie trop souvent », écrit-il alors, « qu'en 1945, communistes, gaullistes et autres "démocrates" ont saisi le prétexte de l'épuration pour liquider physiquement l'opposition nationale, assassiner ou proscrire ses dirigeants, ses intellectuels et ses militants, pour voler ses journaux et ses moyens (22) ». Cependant, les hommes à Europe Action qui veulent en finir avec « les formules périmées d'une extrême droite sénile (23) », mettent l'accent sur des phénomènes plus contemporains. L'anticommunisme alors développé ne peut en conséquence se comprendre qu'en référence au contexte propre de l'époque - décolonisation et indépendance de l'Algérie, montée du tiers-mondisme, politique extérieure gaullienne - qui incontestablement réoriente le discours anticommuniste. Ainsi, la dénonciation du communisme est rarement séparable de celle du capitalisme, sur fond de mise en cause de la technocratie.

Dès le premier numéro d'Europe Action en janvier 1963, l'équipe rédactionnelle martelait que « la société traditionnelle était morte » et que « l'Occident dont beaucoup conservent la nostalgie du cœur n'est plus ». « La réalité occidentale, c'est le monde capitaliste marchant à la rencontre du communisme. [...] Les technocrates ont la même vision matérialiste du monde que les hommes du Kremlin. Tous, ils tendent à imposer une société pliée à la seule et inflexible loi d'un rendement défini par une caste dirigeante. A l'Est comme à l'Ouest, la transformation des hommes en machines à produire et à consommer, standardisés dans leurs besoins, leurs opinions et leur comportement est déjà fortement avancée (24). » Quelques mois plus tard, l'équipe d'Europe Action récidivait, présentant comme « dépassée » l'opposition entre le capitalisme et le communisme. En effet, « dans les deux camps, des groupes influents voient qu'au-delà des divergences superficielles, il existe une communauté d'intérêt et d'idéologie beaucoup plus puissante. Les vieilles équipes disparaissent, remplacées à l'Est et à l'Ouest par les mêmes hommes : les technocrates (25) ». Cette double thématique, de l'importance de la technocratie et de la « convergence » entre des systèmes en principes opposés sont alors un des éléments clés du débat public de la France des années 1960 et c'est dans ce cadre, et en reprenant en quelque sorte la balle au bond, que les nationalistes d'Europe Action réorientent leur discours anticommuniste pour stigmatiser les complaisances et les compromissions de la France gaullienne avec l'Union soviétique et considérer que le PCF fait le jeu du pouvoir gaulliste.

Le PCF serait d'abord un allié objectif du gaullisme sur le plan intérieur et de nombreux articles d'Europe Action ne manquent aucune occasion d'ironiser sur la faible virulence de l'opposition communiste contre le régime et les accommodements entre le pouvoir et le parti, seule force politique qui « quand l'aventure gaulliste cessera [...] n'aura rien perdu ». D'un scrutin à l'autre, le discours est le même que celui utilisé pour les élections législatives de 1967 : les communistes, « d'une façon comme de l'autre [...] auront manœuvré de façon à favoriser la majorité en place », non sans obtenir de contrepartie, comme par exemple la possibilité d'organiser la fête de L'Humanité en 1966 (26). L'essentiel du propos n'est cependant pas alors dans la mise en cause propre du PCF mais dans celle de l'URSS. L'anticommunisme est d'abord un antisoviétisme - même si la Chine n'est pas sans susciter des articles -et de Gaulle est régulièrement accusé de faire le jeu de l'URSS.

Si la question est revenue récemment sur le devant de la scène via différents ouvrages de Thierry Wolton remettant au goût du jour des scandales retentissants comme l'affaire Georges Pâques et dressant le tableau d'une France gaullienne « sous influence (27) », la collusion supposée entre de Gaulle et les communistes est alors un classique de la mouvance nationaliste et même un élément fédérateur de son discours (28) comme de la campagne tixiériste. Interrogé pour donner son sentiment sur la Ve République à quelques semaines de l'élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen, alors secrétaire général des CTV, commentait ainsi la politique extérieure du régime : « De Gaulle poursuit le vieux rêve de l'alliance russe, politique dite de l'équilibre, l'amenant à rompre dans les faits avec l'Europe, et plus particulièrement avec l'Allemagne, et à se détacher de l'Alliance atlantique. La France est ainsi appelée par de Gaulle à entrer dans la zone d'influence soviétique (29) ». Par la suite, la sortie de l'OTAN, le long voyage du général à Moscou du 20 juin au 1er juillet 1966 sont autant d'occasions pour illustrer ce qui est considéré comme un axiome décliné sur tous les tons, notamment pour déplorer « l'étroite dépendance sur le plan technologique » qui serait celle de la France (30).

On connaît mieux aujourd'hui la nature du rapprochement entre la France gaullienne et l'URSS. Il apparaît que 1966 a bien été sur ce plan une « année phare (31) » et que les autorités françaises, engagées dans la volonté de redonner au pays un poids international autonome, ont recherché une coopération avec l'URSS dont le caractère décevant des résultats tient moins à la volonté des dirigeants qu'aux réticences, notamment des entreprises, à suivre cette politique. Fondamentale pour notre objet est la question de l'accueil que l'opinion lui réserve. A cet égard, la prise en compte d'une chronologie fine montre le décalage existant à ce moment-là, entre les thèses antisoviétiques défendues par les nationalistes et l'opinion majoritaire du pays. On constate d'abord, ce qui fait écho à une déclaration précitée de Jean-Marie Le Pen, que l'image de l'Union soviétique est associée à celle de la « Russie éternelle » (chœurs, ballets etc) : le discours du général trouve ici un premier terreau favorable (32). En second lieu, il apparaît que de dégradée à la fin des années 1950, l'image de l'URSS est en plein redressement (33). Une étude des sondages concernant le rapport de l'opinion française à l'URSS fait ainsi apparaître que si en 1961 18 % des Français ont une bonne opinion de l'URSS (contre 37% une mauvaise), en 1964, les chiffres s'équilibrent (25/25) pour basculer ensuite puisqu'en 1966, 35 % des Français ont une opinion favorable de l'URSS contre 13 % qui en ont une mauvaise (le chiffre tombe à 9 % en 1967). Dans ces conditions, quelle que soit par ailleurs la faiblesse de l'impact d'une revue comme Europe Action - qui tire à 20 000 exemplaires en 1965 -, il importe de considérer que le créneau est à l'époque très peu porteur, tant ce discours paraît isolé et l'opinion soit indifférente, soit rétive à l'idée d'une mise en cause de l'URSS et du communisme dans de tels termes. Pourtant, les nationalistes parviennent alors soit à attirer des personnalités marquées par l'anticommunisme (via des entretiens ou des textes publiés (34), soit à se rattacher (voir infra) à des opérations anticommunistes dépassant la sphère nationaliste ; mais il faut bien considérer que le contexte de leur action est fort peu favorable.

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Célébrer : l'anniversaire de l'écrasement de l'insurrection hongroise

Dans l'agenda du militant nationaliste des années 1960, l'anniversaire de l'écrasement de la révolte hongroise de 1956 est une date fondamentale qui doit être rappelée par tracts, manifestations ou réunions. Pour des raisons différentes, les commémorations de 1965 et de 1966 sont significatives. Si la première se déroule entre soi, la seconde, placée sous le patronage du comité pour la célébration du soulèvement hongrois, permet de prendre la mesure de l'éventail de l'anticommunisme et de son caractère fédérateur.

La célébration des événements de Budapest est au cœur des activités du CSDEA qui a organisé à cette occasion une grande réunion publique à la Mutualité le 27 octobre 1965 en présence de François Sidos, Fabrice Laroche (Alain de Benoist), Jean Mabire et Dominique Venner. Encadrée par un service d'ordre nommé « Promotion Budapest » dont les membres doivent être vêtus d'une tenue sombre avec chemise claire et surtout sans « aucun habit paramilitaire (35) », la réunion est présentée par un tract comportant quatre volets. Tandis que la page de couverture est occupée par un char soviétique, surplombé du nom de Budapest, les deux pages centrales, intitulées « Échec au communisme » et « Promotion Budapest », proposent la photo d'un membre de ladite « promotion » et deux textes, l'un étant notamment intitulé « Nos références de combat (36) ». Cet accent mis sur l'action à mener se retrouve dans un document capital, le « schéma d'exposé » proposé aux organisateurs des « réunions commémoratives » des CSDEA (37). Si les responsables locaux sont invités à l'amender et à l'adapter, le schéma conseillé est tout de même riche d'intérêt. Cinq points doivent en effet le rythmer.

Le préambule stigmatise la passivité occidentale à cette occasion - « nous demandons pardon au peuple de Hongrie, au nom de l'Occident qui l'a abandonné » - et fustige aussi, indirectement, le consensus antifasciste des années 1940 s'inscrivant contre le monde né de la Seconde Guerre mondiale - « nous demandons pardon pour les traités de Yalta et de Potsdam qui livrèrent 180 millions d'Européens au communisme » -. Désireux de montrer au « peuple hongrois » que « rien » n'a été « oublié », l'argumentaire invite à brosser un historique détaillé de la révolte. La troisième partie de l'intervention doit dresser un tableau de la Hongrie dix ans après, pour montrer que le communisme ne s'est nullement « humanisé » depuis 1956 et que, s'agissant des réformes économiques, de l'indépendance par rapport à l'URSS ou des libertés publiques, le résultat est désastreux contrairement à ce qu'en pense la grande presse et d'abord Le Monde. Or, pour les hommes du CSDEA, il importe de marteler que « le communisme est toujours le communisme » (point IV), c'est-à-dire « le bagne, la mitrailleuse et le bourreau », ce qui peut être illustré par des exemples empruntés à la RDA, à la Yougoslavie - affaires Mihajlovitch, Djilas - ou à l'URSS - procès Siniavski et Daniel -. Enfin, le communisme est « aussi la misère » (point V). L'orateur novice se voit proposer une série de chiffres pour l'illustrer ainsi qu'un bref résumé des théories économiques de Liberman à utiliser pour montrer que le système soviétique est dans l'impasse. Dans la conclusion, il importe de stigmatiser « la capitulation des démocraties capitalistes », la complicité objective des élites comme de la « pensée officielle » (médias, enseignement) jugées responsables du « silence sur Budapest, comme sur toutes les atrocités du communisme, autrement plus dangereux -puisque bien vivant- qu'un nazisme mort depuis vingt ans ».

Si les nationalistes du MNP organisent en 1966 leurs propres manifestations pour commémorer le souvenir de l'insurrection, ils se trouvent participer aux activités de structures plus larges comme le Comité franco-hongrois pour la célébration du soulèvement hongrois lancé en octobre 1966 par Joseph Ladanyi. Parmi de nombreuses manifestations envisagées, la plus importante est prévue pour le 3 novembre à Paris au cours d'une soirée à la Mutualité où doit être projeté un film tourné pendant le soulèvement. Pour appuyer son initiative, Joseph Ladanyi s'est entouré d'un comité de patronage dont la composition est significative (38). S'il inclut des personnalités de renom, bien extérieures à la mouvance nationaliste - Jules Romains, chargé de présider la manifestation du 3 novembre (39) ; André François-Poncet ou Rémy Roure -, il y rassemble des universitaires (Maurice Allais, Louis Rougier), de nombreux écrivains et journalistes marqués à droite (Jacques Perret, Dominique de Roux) ou directement engagés dans le combat nationaliste (François Brigneau, Jean Bourdier, Jean Mabire, rédacteur en chef d'Europe Action), voire spécialisés dans l'anticommunisme (Suzanne Labin). L'éventail des personnalités, la diversité de leurs profils et de leurs points de vue montrent que cet anticommunisme mémoriel peut être un fédérateur puissant qui dépasse les différences voire les fossés qui séparent les signataires et ce d'autant plus fortement que cette position n'est, à ce moment-là, guère partagée.

Conquérir : des intentions aux réalisations effectives

Chez les nationalistes de la FEN, du CSDEA et du MNP, l'anticommunisme ne se veut pas seulement un discours mais une action.

Si l'action directe a pu être aux origines d'une visibilité de Jeune Nation dans les années 1950, quelques années plus tard il s'agit d'abord d'aller lutter pied à pied contre les communistes. Comme le souligne la propagande, il « faut attaquer l'adversaire chez lui » (40) en essayant de consolider la place de la FEN à l'université et de prendre pied dans deux terrains particuliers, les municipalités et les entreprises.

C'est à l'université que ce courant nationaliste parvient à mener l'action la plus efficace et la plus visible, au moins si on se réfère aux multiples articles de presse parus dans les quotidiens nationaux et surtout régionaux du milieu des années I960 (41). Distributions de tracts devant les lycées ou les campus, réunions organisées pour relayer les campagnes nationales, bagarres, le plus souvent avec les étudiants de l'UNEF ou de l'UEC, sont ainsi relatées et le plus souvent dénoncées par la presse. Si cette poussée du nationalisme en milieu étudiant peut être relevée, le processus n'est pas nouveau en soi car ce milieu a réussi à demeurer depuis la Seconde Guerre mondiale un foyer de diffusion des idées nationalistes (42). L'originalité de cette situation serait à rechercher d'abord dans la répartition au sein de la mouvance nationaliste : à l'échelle de l'hexagone, la FEN domine en ce milieu des années 1960 d'autres tendances alors plus en retrait comme les monarchistes (43).

Si l'implantation de la FEN en milieu universitaire ne saurait être négligée, pour les deux autres terrains considérés - contrer le communisme dans ses bastions municipaux et à l'usine - il existe un abîme entre les intentions proclamées et les réalités effectives, tant il faut opposer l'image que ces militants entendent donner via leur propagande et les résultats de l'action menée. Dans le premier cas, il s'agit de pouvoir organiser des manifestations dans les municipalités communistes afin de faire basculer les ouvriers français vers le nationalisme. Si une action, menée à Sarcelles au printemps 1965 contre la visite prévue de Ben Bella en France est largement commentée et présentée comme une référence de combat, elle est sans véritable lendemain et à l'occasion des législatives de 1967 il apparaît que le REL n'a pu présenter qu'un seul candidat dans la banlieue rouge, Pierre Pauty, à Aubervilliers où il a obtenu 2,25 % des suffrages exprimés.

Ce constat d'échec se retrouve dans la tentative de pénétration du monde ouvrier via la constitution de groupes « Unité et Travail ». Cette initiative émane d'un ajusteur chez Renault, Jean Ribaillet, ouvrier à la Régie, qui à partir d'octobre 1963 lance un bulletin intitulé Unité et Travail. Mettant en exergue des citations de Georges Sorel ou de Proudhon, cet organe reprend à son compte les thèmes nationalistes et les adapte en fonction du public visé, les ouvriers. Dans cette propagande, le communisme est évidemment dénonce mais en l'occurrence c'est moins l'URSS que le PCF qui est visé. Dès le premier numéro, le ton est donné : « Le parti communiste qui représentait l'espoir de beaucoup a pris du ventre. La révolution n'est plus au programme. [...] Le parti communiste, c'est l'opposition de sa Majesté. Combien de communistes emprisonnés ? De communistes fusillés depuis 1958 ? (44) ». Cela étant, l'accent mis sur le PCF, la contestation de la représentativité des « syndicats officiels » dont la « trahison » est régulièrement dénoncée n'empêchent pas le bulletin de décliner consciencieusement les thèmes anti technocratiques, anti tiers-mondistes et anti-immigration (45) véhiculés par Europe Action ou de conseiller comme des instruments de travail indispensables à tout militant les ouvrages et brochures d'Henry Coston (46). Plus intéressant encore à souligner par rapport à ce que l’on attendrait d'un bulletin de ce type, l'absence de mots d'ordres précis ou d'informations sur la vie d'éventuelles sections. Ainsi, le lecteur apprend seulement dans le n°4 qu'un groupe a été constitué en Loire Atlantique (47) tandis que l'éditorial du n°10 intitulé « Lutte sur deux fronts » est signé par la « section Renault » d'Unité et Travail (48). L'examen du bulletin, de sa présentation à son contenu, montre qu'il y a loin des intentions aux réalisations et qu'il est tout à fait illusoire de prendre au pied de la lettre l'optimisme d'un tract du MNP de mars 1966 qui invite les travailleurs de Béziers à rejoindre un groupement (Unité et Travail) rassemblant « déjà de nombreux travailleurs ». De même, le portrait chaleureux de Jean Ribaillet paru dans Europe Action sonne implicitement comme un aveu d'échec car un lecteur lucide peut douter sérieusement qu'il ait pu « dans son usine, avec deux camarades [...] renverser complètement l'opinion, s'attirer la sympathie de plusieurs centaines de ses camarades dans 5 ateliers des usines Renault » et démontrer par-là que « les "fiefs" communistes n'existent pas (49) ». Il faut au contraire considérer que l'échec dans ce domaine est particulièrement net, ce qui pose à la fois la question du profil sociologique de ces militants nationalistes - sur lequel nous ne disposons pas de statistiques, mais dont on peut penser qu'il est beaucoup moins large que la propagande ne le laisse entendre - et de la réceptivité d'un monde ouvrier encore dominé par le PCF et où le gaullisme a réalisé une percée.

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Les différents éléments rassemblés dans cette contribution invitent à quelques remarques. La première est que le terme anticommunisme doit être précisé et contextualisé. On constate en effet que l'anticommunisme de ces nationalistes est inséparable de la conjoncture intérieure et internationale et qu'il en est un écho. S'il comporte des éléments classiques d'un discours anticommuniste -existence d'un gaullo-communisme depuis la Libération -, d'autres sont beaucoup plus atténués comme la thématique de l'encerclement, du complot, voire l'accent mis sur le PCF. L'anticommunisme stigmatisé ici est d'abord un antisoviétisme et un antimatérialisme, ce qui permet d'arrimer la critique du communisme à celle de la technocratie et de la convergence supposée des systèmes. L'examen des discours et des actions anticommunistes a permis de montrer que l'anticommunisme pouvait être un élément de fédération au sein d'un milieu nationaliste divisé mais surtout au-delà si on songe à l'identité de certains participants au comité créé pour l'anniversaire du soulèvement de 1956. La question se pose cependant de s'interroger sur l'objet que fédère un tel comité. A travers l'accent mis sur Budapest, il fait apparaître la constitution d'une mémoire conjuguant anticommunisme et défense de l'identité européenne bafouée par l'Armée rouge. Si la répression exercée, et partant de là, la question du problème des libertés affleure, les enjeux liés aux crimes de Staline et à la question du goulag ne sont pas directement posés.

Cette contribution permet également de prendre la mesure des limites de l'action menée par ces nationalistes en matière de combat anticommuniste, notamment lorsqu'il s'agit de combattre l'ennemi dans ses « fiefs » en utilisant au besoin ses méthodes et en cherchant à entamer sa base électorale et militante. Si du point de vue des résultats l'échec est patent, l'entreprise est intéressante sur le plan de sa postérité. En effet, vingt ans plus tard, si bien des dirigeants du CSDEA ou du MNP se sont tenus à l'écart du Front national ou l'ont ouvertement combattu, ce dernier a repris et prolongé des initiatives héritées des années 1960. Ainsi, au lendemain de la victoire électorale de François Mitterrand, alors que les finances et le moral sont au plus bas au Front national, germe chez Michel Collinot l'idée d'organiser une « contre-fête de L'Huma », sous le nom de fête des BBR (Bleus, Blancs, Rouges) : elle rassemble 2 000 personnes (50). Deux ans plus tard, lors des élections municipales, Jean-Marie Le Pen se présente pour la première fois dans un arrondissement populaire de la capitale où il obtient 11,26 % des voix, tandis qu'en septembre suivant, le succès municipal de Jean-Pierre Stirbois à Dreux, qui marque l'entrée du Front national sur la scène politique nationale, est le résultat d'un travail d'implantation mené depuis plusieurs années. Enfin, l'objectif affiché, et atteint, lors des européennes de 1984 fut de dépasser le Parti communiste, considéré par la brochure de présentation du Front national de 1983 comme « l'adversaire prioritaire au sein de la majorité (51) ».

OLIVIER DARD

Maître de conférences en Histoire contemporaine Université Paris X Nanterre

NOTES

1.         Sa brochure, Pour une critique positive est parue pour la première fois comme

supplément au n° 98 du 28 août 1962 de l'hebdomadaire Politique éclair. Elle s'ouvre par un exposé sans concession des « tares de l'opposition nationale ». A la fin de 1962, celte brochure commence à être bien connue dans la mouvance nationaliste et Lucien Rebatet lui rend hommage dans Rivarol (numéro du 6 décembre 1962), y voyant comme une sorte de passage de témoin : « la génération montante prend le relais, avec une maturité, un pragmatisme que nous pouvons lui envier ».

2.         Elle est au cœur de l'ouvrage publié par Roger Holeindre, (responsable du service d'ordre de la campagne TV) aux éditions du Fuseau en 1965 et intitulé Honneur ou décadence.

3.         Signalons que des catholiques traditionalistes proches de la mouvance nationaliste (Michel de Saint-Pierre ou Jean Madiran)   ont lancé en 1965 différents appels aux évêques pour dénoncer « l'infiltration marxiste » dans la « vie chrétienne » et déplorer le « dialogue » entamé par de larges fractions de l'Église de France avec les communistes (se reporter à titre d'exemple à Jean Madiran, « L'appel aux évêques a un an » in Editoriaux et chroniques, tome I : De la fondation d'Itinéraires à sa condamnation par l'épiscopat (1956-1966), Dominique Martin Morin, 1983, pp. 276-277.

4.         Elle émet chaque jour en français depuis Lisbonne. Voir notamment les chroniques réunies dans son ouvrage Le poids des clefs de Saint-Pierre, imprimé au Portugal et diffusé par la Librairie française et dans lequel il stigmatise le « dialogue » (pp. 20-21) : « la vérité, c'est qu'on aide à la propagation des sophismes marxistes sans même obtenir des communistes la réciprocité pour des paroles de vérité ». Ploncard d'Assac se « méfie » d'ailleurs d'autant plus qu'il « sait combien habiles sont les communistes dans le maniement de la psychologie des foules ».

5.         Frédéric Monier, Le complot dans la République, stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule, La Découverte, 1998, pp. 236-241.

6.         Bulletin, p. 7.

7.         On signalera sur ce point l'imposant mémoire de maîtrise de Laurent Latruwe, Le mouvement Jeune Nation à Paris et en région parisienne de 1949 au début des années I960, Paris XIII, 1996.

8.         Ces renseignements sont tirés des attendus de l'arrêt de mise en accusation et de renvoi devant la Cour de Sûreté de l'Etat du 12 janvier 1962.

9.         Il faut ajouter l'importance des bulletins lycéens.

10.      Joseph Algazy, L'extrême droite en France (1965-1984), L'Harmattan, 1989, p. 45.

11.      Joseph Algazy, op. cit., en cite d'ailleurs des extraits, p. 47.

12.      Il s'agit d'un document de six pages dactylographiées intitulé « Les tâches de la rentrée ». Les citations qui suivent en sont extraites et les termes soulignés le sont dans le texte original.

13.      L'opération est ardue car, ainsi que le reconnaît cette note (p. 3), les militants du CSDEA s'y heurtent à de « vives hostilités provenant d'éléments aux conceptions étroites et réactionnaires ou d'arrivistes forcenés ». Le n° 2 du Courrier intérieur de novembre 1965 revient sur ce point et rappelle que le CSDEA est d'abord « une école de militants et un centre de propagande » qui entend œuvrer pour créer une nouvelle école de pensée et former les cadres de la future révolution nationaliste. Les termes soulignés le sont dans le texte original.

14.      Jean-Marie Le Pen a créé le Cercle du Panthéon. De son côté, Tixier-Vignancour a lancé l'Alliance républicaine pour les libertés et le progrès qui a présenté des candidats aux législatives de 1967.

15.      Le 30 janvier au soir, un bureau national provisoire est désigné et comprend notamment Dominique Venner, Fedinand Ferrand, Pierre Bousquet (secrétaire des CSDEA), Georges Schmelz (secrétaire général de la FEN), Jean Ribaillet (secrétaire du groupe Unité et Travail des usines Renault), Pierre Pauty (ancien responsable poujadiste) et différents secrétaires départementaux des CTV (dont le général Cariou pour le Var).

16.      « Le congrès en bref », p. 9. Signalons que dans la matinée du 1er mai, une délégation des ouvriers d'Unité et Travail se rend sur la tombe de Bastien Thiry, tandis que le général Cariou est allé au mur des Fédérés présentés comme des hommes « fusillés par les conservateurs et les lâches ».

17.      Citons notamment Ordine nuovo représenté par son secrétaire général, Pino Rauti.

18.      Signalons notamment les noms d'Henri Massis, de Jules Monnerot et de Louis Rougier.

19.      Les citations qui suivent sont extraites de la première partie du manifeste « Pour la défense de la civilisation occidentale ».

20.      Sur la naissance de Nouvelle École et des débuts de ce qui allait devenir la « Nouvelle Droite » voir les témoignages d'Alain et de Benoist et de Maurice Rollet in Le mai 1968 de la nouvelle droite. Éditions du Labyrinthe, 1998.

21.      Fabrice Laroche, « Quatre semaines en France et dans le monde », Europe Action, n°43-44, juillet-août 1966, p. 12.

22.      Dominique Venner, « Les concurrents », Europe Action, février 1965, p. 5.

23.      Ibid.,

24.      Europe Action, n° 1, janvier 1963, pp. 7-8.

25.      Europe Action, n° 10, octobre 1963, p. 5.

26.      Europe Action, n° 46, octobre 1966, p. 4.

27.      Voir notamment son ouvrage, Thierry Wolton, La France sous influence, trente ans de relations secrètes, Grasset, 1997 (notamment la quatrième partie : « Objectif de Gaulle », pp. 353-455).

28.      Exemple parmi d'autres, l'article de Michel Dacier (René Malliavin), paru dans Écrits de Paris en décembre 1965 sous le titre « Le Kremlin et l'élection présidentielle » :« L'Union soviétique souhaite la stabilité de la politique extérieure française, car celle-ci sert ses intérêts », p. 8).

29.      Déclaration publiée dans Europe Action, n° 35, novembre 1965, p. 16.

30.      Fabrice Laroche, « Quatre semaines en France et dans le monde », Europe Action, n°45, septembre 1966, p. 16. Les italiques sont dans le texte original.

31.      Marie-Pierre Rey, La tentation du rapprochement, France et URSS à l'heure de la détente (1964-1974), Publications de la Sorbonne, 1991, p. 40.

32.      Marie-Pierre Rey, op. cit., pp. 310-311.

33.      Nous nous fondons ici sur la contribution d'Olivier Duhamel et de Jean-Luc Parodi, « La dégradation de l'image de l'Union soviétique », Pouvoirs, n° 21, 1982, voir p. 170.

34.      Exemple parmi d'autres, Jules Monnerot, qui, interrogé par les Cahiers universitaires en mai-juin 1966, livre son « jugement » sur le communisme (pp. 13-16).

35.      Ce point est mentionné dans l'ordre de convocation.

36.      Sont alors évoquées des manifestations organisées à Saint-Denis et Sarcelles et les activités d'Unité et Travail chez Renault.

37.      Il s'agit d'un document dactylographié de six pages.

38.      Cette liste est tirée du tract édité pour l'occasion par le comité.

39.      Olivier Rony, in Jules Romains ou l'appel au monde, Robert Laffont, 1993, p. 627 relève la virulence de l'anticommunisme de Jules Romains en 1966 mais ne fait pas référence au comité précité.

40.      Tract du CSDEA : « Le CSDEA a un an ».

41.      FEN Presse en dresse un compte rendu très minutieux.

42.      Nous nous permettons de renvoyer ici à notre article, « Jalons pour une histoire des étudiants nationalistes sous la Quatrième République », Historiens et Géographes, n° 358, septembre-octobre 1997, pp. 249-263.

43.      Il faut de ce point de vue prendre en compte une chronologie fine car les années 1965 et surtout 1966 se traduisent, notamment sous l'impulsion d'Hilaire de Crémiers, par une remontée des monarchistes de la Restauration nationale (Patrick Louis, Histoire des royalistes de la Libération à nos jours, Jacques Grancher, 1994, pp. 141-143).

44.      « Rien ne nous satisfait », Editorial d'Unité et Travail, n° 1, octobre 1963, p. 1.

45.      Le n° 8 d'Unité et Travail (juin 1964) est intitulé « Allogènes, atouts du régime contre les travailleurs français ».

46.      Une liste est fournie dans le n°2 (novembre 1963).   Les mots sont soulignés dans le texte original.

47.      Unité et Travail, n° 4, janvier 1964, p. 8.

48.      Ce numéro ne comporte pas de date imprimée. Il peut cependant être daté du

printemps 1965.

49.      Europe Action, juin 1966, p. 41.

50.      Voir le récit de Roland Gaucher, La montée du Front, 1983-1997, Jean Picollec, 1997, pp. 13-15.

51.      A la Une du n°6 de National Hebdo du 13 juin 1984 (qui vient alors d'être lancé et qui est le journal de campagne des européennes de la liste conduite par Jean-Marie Le Pen) on lit : « 17 juin, pour battre Marchais, votez Le Pen ».

Sources : COMMUNISME N°62-63, L’AGE D’HOMME - 2000

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