
« Ce qui différencie les païens de nous, écrivait Antonin Artaud lui-même païen, c'est qu'à l'origine de toutes leurs croyances, il y a un terrible effort pour ne pas penser en hommes, pour garder contact avec la création entière, c'est-à-dire la divinité. »
Ne pas penser seulement en homme, mais aussi en taureau ou en aigle, en étoile ou en pierre, en océan ou en orage, en chêne ou en source, et, finalement, en homme et en totalité de la nature. Et que tout entière la création soit la divinité : voilà l'impiété majeure pour les religions du Livre. Car, dans le judaïsme comme dans le christianisme des origines, comme dans l'islam, Dieu n'appartient pas à la création. Il est en dehors et au-dessus. Il est le Tout Autre. C'est dans la considération du Tout Autre que réside le sacré. En conséquence, tout esprit humain qui accorde une valeur sacrée aux choses de ce monde (ses racines, sa patrie, son corps, son propre esprit) est abominable. Il tente de s'approprier l'ineffable, l'indicible majesté qui appartient de toute éternité au Tout Autre. Voilà par quel « crime » se définit le paganisme.
Cependant, le paganisme n'est pas, comme on le croit ou comme on le dit, la négation du sacré. Le paganisme postule, au contraire, que le sacré est à portée de l'existence humaine. Il ne se confond donc pas avec l'athéisme ou l'agnosticisme, mais il refuse le Dieu unique, hors de ce monde et cependant jaloux, qui interdit aux créatures toute expérience spirituelle ayant pour objet l'homme lui-même dans ses relations avec le monde. Le Dieu unique exige des hommes une conscience d'exilés. Le paganisme cherche la religion dans un sentiment exalté de plénitude, ici et maintenant. Loin de désacraliser le monde, il le sacralise au contraire. Au sens propre. il le tient pour sacré.
Quand on a compris cela, on peut interpréter l'histoire de la pensée, en Occident, comme une lutte incessante entre le paganisme spirituel, toujours survivant depuis la fin de l'Antiquité, et le monothéisme venu d'Orient. Cette lutte dure depuis deux mille ans.
On peut même dresser la liste des esprits réfractaires, des maquisards de l'intelligence qui n'ont cessé de défendre contre l'occupant l'autre religion, celle de la vieille Europe. On suit le fil, dès la fin du IVe siècle avec Pélage, au IXe siècle avec Scot Erigène, au XIIe avec Joachim de Flore, puis avec maître Eckart, Jacob Böhme, Giordano Bruno, Campanella, dont les héritiers sont aussi bien Pic de la Mirandole que Léonard de Vinci, Erasme ou Henry More. On retrouve le fil avec le romantisme et les idéalistes allemands, Goethe, Fichte, Schelling. On le suit encore de Novalis à Heidegger. On le découvre chez les Russes théophanes comme Berdiaev. On l'aperçoit chez Teilhard de Chardin et Saint-Exupéry. Le combat continue.
Mais, dans ce combat, il ne s'agit pas de revenir au paganisme en ses formes anciennes. Rien ne se fait par un retour au passé. Cependant, de grandes choses peuvent se faire par un recours aux origines, car ce qui redonne la mémoire redonne l'identité.
Les grandes intelligences du XVIe, siècle, en rompant avec la pensée occupante qui, de Tertullien aux scoliastes, interdisait le libre exercice de l'esprit et condamnait avec la nature la connaissance, ont eu recours à la pensée païenne. « « Il s'agissait, dit Renan, de revoir l’Antiquité face à face. » Ces grandes intelligences ont opéré, non une régression, mais une renaissance.
De même s'agit-il de ressaisir notre propre tradition intellectuelle, non pas de façon rétrospective, mais de façon créatrice, afin, comme l'écrit Heidegger, que « le commencement fasse irruption dans notre avenir ».
On se doute qu'il n'est pas question de restaurer l'adoration de Jupiter, de Wotan ou du Soleil, mais de chercher à quel outillage mental, à quelle vision de l'homme et du monde nous renvoie l'héritage.
Ainsi n'est-il pas indifférent d'examiner, chez l'homme païen, les rapports entre sa religion et sa vie civique. De même qu'il dote la nature d'un sens en créant des dieux, il s'assigne à lui-même une direction par le truchement de ces dieux enfantés qui le provoquent au dépassement de soi. Les dieux sont les modèles de sa propre élévation. Par une identique inspiration, il dote la vie communautaire d'un sens en la sacralisant. Le sacre des collectivités implique des rites. Les rites sont plus importants que les croyances, car c'est le rite qui est fondateur. Le monothéisme, en arrachant l'homme au monde, l'arrache aussi à la cité. Il rompt les liens entre le civisme et le sacré. Les Antiques disaient des premiers judéo-chrétiens : « Ils ne se veulent pas de patrie parce qu'ils ont une religion ; nous avons une religion parce que nous avons une patrie. »
Il est également utile de s'interroger sur la manière dont l'homme païen établit son existence à la frontière de la fatalité et du libre-arbitre. Le destin est, pour lui, la somme de tout ce qui a été tenté par l'homme libre et volontaire contre l'inévitable. Je mourrai, dit le païen, mais cette certitude stimule mon courage. Le sentiment tragique de la vie féconde la force créatrice, le goût de l'existence, l'appétit de puissance et de bonheur. Le temps nous vaincra, mais il faut remplacer la durée par l'intensité, dans cette région de l'univers où la mort est peut-être aussi nécessaire que le soleil. Sans peur ni espoir, le païen spirituel entreprend le combat contre l'impossible. C'est par là qu'il se dépasse et acquiert son statut divin. Il y a les déterminations, mais il y a aussi la liberté et la volonté qui nous permettent de donner à notre vie un sens, « L’homme, écrit Alain de Benoist, ne peut faire qu'avec ce qu'il a, mais avec ce qu'il a il peut faire ce qu'il veut. » Ainsi parle le stoïcien, figure aboutie du païen.
Le paganisme serait-il licence sexuelle ? Il ignore le péché, mais une sexualité sans péché peut être normalisée. Le monothéiste est schizophrène : d'un côté la vertu, de l'autre le péché, d'un côté le corps de perdition, de l'autre l'âme pour le salut. Dans l'esprit du païen, il n'y a pas le péché, mais des fautes contre l'unité de la personne. Pour le paganisme spirituel, la sexualité est sacrée, comme toutes choses, mais la licence est une erreur. Le sexe est une clé. Mais l'obsession sexuelle est un mur. Il faut ajouter l'idée de péché est un autre mur. Le tabou et la transgression du tabou appartiennent à la mentalité monothéiste et à sa conception dualiste de l'homme et du monde. Le paganisme n'est pas un pur naturalisme. L'homme n'est pas que de la nature. Il est aussi, par destination, créateur de culture. Cela signifie qu'il est constructeur de soi, organisateur du monde et inventeur de dieux. Il met en forme le chaos, de même qu'il se maîtrise pour devenir son propre maître et son propre père. Cette maîtrise est finalement l'objet de toute culture. Le paganisme exalte la santé, la beauté, la puissance, la vie. Mais, pour les mêmes motifs, et selon les lois sacrées de l'alternance : ascétisme et foi.
Le néo-paganisme, tel qu'on le sent en gestation dans notre temps, n'engage pas une lutte (qui serait périmée) contre le christianisme, mais en assimile les aspects positifs pour les sauver de la décomposition. Là encore, on ne retourne pas à l'antérieur. On dépasse ce qui s'achève.
La rénovation du paganisme doit être comprise comme une révolution des idées. Et, notamment, comme un dépassement des conceptions dualistes de l'homme et du monde. L'originalité éternellement moderne du paganisme est de substituer aux constructions inférieures de l'intelligence, qui ne peuvent dépasser le ou bien, ou bien, le oui et le non, les constructions supérieures d'où l'on voit toutes les choses de l'existence sous le signe du : et. Le corps et l'âme, la religion et le civisme, le bien et le mal.
J'ai gardé en mémoire le vieux proverbe roumain cité par Panaït Istrati, et qui vient des Antiques : « C'est mal avec le mal, mais ce serait pire sans le mal. » Car le bien et le mal s'engendrent l'un l'autre et la spiritualité païenne trouve son apogée dans le mariage des contraires. Ce proverbe est à rapprocher du mot magnifique de Jacob Böhme (un « résistant ») : « Je voyais et je connaissais la totalité de l'être, dans le bien et le mal, et comment l'un naît de l'autre. »
Ainsi, le paganisme se nourrit sans complexes des fruits de l'arbre du bien et du mal. Ou plutôt, il est cet arbre. Et, par-là, il est l'invitation suprême à la tolérance, car rien ni personne ne saurait incarner à ses yeux le mal absolu. Lequel, d'ailleurs, n'existe pas.
Pour lui, il n'y a pas de péché héréditaire. Et il n'y a aucun besoin d'un rédempteur. Ce sont nos actes, nos choix, nos œuvres qui nous construisent. Nous recevons la grâce par notre propre création et par la place, plus ou moins grande, que nous avons accordé nous-mêmes à notre nature divine. Contrairement aux monothéistes qui reçoivent de Dieu-Tout-Autre leur morale, les païens spirituels disent : c'est notre morale qui nous révèle Dieu.
Ils ajoutent : quand nous nous approprions la totalité de notre liberté, nous invitons Dieu, précédé de son cortège de dieux, à venir en nous. Nous pourrions aussi inviter le Diable, car nous sommes libres de nous faire ou de nous défaire. Mais le vrai mystère, et, à vrai dire, le seul, est que l'homme préfère se faire à se défaire, car Dieu, l'univers harmonieux et lui-même ne sont qu'un. Seul de toutes les créatures, l'homme peut s'interroger sur son être. Il découvre que le fond de l'être est le divin. L'essence de l'être et Dieu ne font qu'un.
Goethe fait dire à Prométhée délivré : « Toi, mon cœur ardent et sacré, n'as-tu pas tout accompli toi-même ? »
Louis Pauwels - Le droit de parler - Edition Albin Michel - 1981