Résistance Identitaire Européenne

Philosophie

Aristophane, la politique par le rire

Passés les mois d’été, la rentrée semble maussade. Le climat est sombre, la politique ronronne. Halte au spleen ! C'est l'heure de lire Aristophane. Non seulement pour retrouver la bonne humeur. Mais surtout pour comprendre que la politique peut aussi être drôle, et que les problèmes auxquels se heurtait la démocratie athénienne il y a vingt-cinq siècles ne sont guère différents de ceux que nous rencontrons aujourd’hui. Démagogie, corruption, lâcheté, habileté des flatteurs, règne de l'argent-roi, autant de thèmes qui ont été flétris par le génial comique. Un Grec qui fustige de telles déviances avec un solide esprit « gaulois » ne peut être que sympathique... Haut les coeurs !

On sait peu de choses d'Aristophane. Né vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère, probablement en -445, on ignore quand il rendît l'âme, sans doute vers -380. Mais sa faconde, son franc-parler, sa manière de se moquer d'une classe politique corrompue, font qu’il reste un pamphlétaire tout à fait d'actualité.

C'est très jeune qu’Aristophane se prend de passion pour le théâtre. Le théâtre grec n’est pas alors un cénacle réservé aux seuls érudits, mais le lieu où s’expriment les passions publiques, le fidèle miroir des tensions qui minent la cité. Il y aura bien des tentatives pour museler les auteurs. Un décret de - 415 interdit ainsi à la comédie de ridiculiser des citoyens trop clairement désignés. Les auteurs s'en soucient comme d’une guigne ! Les Athéniens aiment rire. Aristophane sera leur plus grand poète comique.

C’est sous la protection de Dionysos, le dieu grec de la nature et de l’extase, que se jouent les comédies. Entremêlées de plaisanteries dignes de Rabelais qui prouvent que nos lointains ancêtres savaient vivre, et même de grossièretés telles qu'on peut en entendre dans des banquets de carabins ou dans les salles de corps de garde, Aristophane dénonce joyeusement dans ses pièces les méfaits de la démagogie. Il vitupère les hâbleurs, les menteurs, les beaux-parleurs, les « va-t-en-guerre », sur un mode alerte et enjoué. Nous avons conservé onze de ses pièces sur plus d’une quarantaine qu’il a pu écrire. A l’opposé des intellectuels fumeux qui prêchent une morale étriquée, lui fait rire le peuple, tant par ses gaudrioles que par l’acharnement qu’il met à dénoncer corrupteurs et corrompus. Il dit tout haut ce que le bon peuple d'Athènes pense tout bas. Aristophane incarne le bon sens près de chez nous, et cet esprit caustique qui est le propre de tout homme libre.

Faîtes l'amour, pas la guerre

 
 

Cultivé, fin connaisseur du passé glorieux d’Athènes, Aristophane observe le monde avec un oeil critique. Il vit les dernières heures du règne de Périclès et surtout, cette terrible Guerre du Péloponnèse, qui de -431 à -404, voit s’entredéchirer les cités grecques, rassemblées en deux blocs opposés, dominés d'un côté par Sparte, l’austère cité militariste, dépositaire des valeurs de l’ordre ancien, protectrice de l’indépendance des cités grecques, et de l'autre Athènes, puissance thalassocratique, ouverte sur l’Orient, aux velléités commerciales sans frein, où l’argent est roi et où les étrangers prennent de plus en plus de poids. Aristophane est contre cette guerre fratricide qui met la Grèce à feu et à sang. Quand il s’adresse à la déesse Paix, c’est en ces termes : "Disperse loin de notre ciel la guerre et ses rauques tumultes... Mets un terme à ces soupçons alambiqués qui nous font jaser sur le compte les uns des autres. De nous tous, nous les Grecs, refais une pâte intimement liée par un ferment d’amour ; infuse en nos esprits, pour en ôter le fiel, quatre grains d’indulgence". Il écrit ainsi "les Acharniens", où il met en scène un citoyen qui lassé des ravages de la guerre, décide de conclure une trêve avec les deux camps pour vivre enfin en paix. Ce thème constitue également la trame de "La Paix", et de "Lysistrata", où il fournit une recette pour faire cesser les hostilités : les femmes athéniennes doivent faire la grève de l'amour avec leur mari. Elles ne leur accorderont leurs charmes que lorsque la paix sera revenue... Derrière ces grivoiseries se profilent de grandes leçons de sagesse. Aristophane ne cesse de prôner un retour à l’ordre ancien. Il plaide pour que revienne la concorde entre les Grecs, sinon pense-t-il, les barbares en profiteront pour les asservir. Il faut se méfier de tous ces "va-t-en-guerre", et surtout "de la racaille, de la canaille, des faux jetons, des gens tarés, frelatés, des espèces d’apatrides qui se répandent en dénonciations".

 
 

Ah que nos pères étaient heureux !

Réactionnaire, comme d’ailleurs tous les écrivains de la Comédie ancienne, Aristophane l’est sans complexe. "Qu’ils étaient donc heureux, ceux qui vivaient jadis, au temps de nos ancêtres ! ... Quelle bénédiction de revenir à l’ancien temps !" Il veut une vie simple. Il demande seulement aux dieux qu’ils "nous fassent récolter beaucoup de vin, beaucoup d'orge, et des figues à brouter ! que nos femmes nous fabriquent des marmots ! ... Viens partons à la campagne, viens, ma tendre épouse, et songe à me procurer, mignonne, une mignonne nuit !". Son message est celui de l'enracinement, du retour à la terre : "Je lorgne vers mon champ, je soupire après la paix : la ville, je la déteste ; c’est mon village que je regrette".

 
 
 

L’amour de la terre est inséparable de la recherche de la paix. Le texte d’Aristophane prend parfois des accents semblables à ceux de Giono en notre siècle. "Ô Paix ruisselante de trésors intarissables ! Ô mes boeufs, attelage bien-aimé ! Oh, s’il m'était donné, - morte la guerre ! - de pouvoir labourer et sarcler et tailler mes vignes, et après un bon bain, lamper le vin nouveau en me régalant de pain de ménage et de choux gras".

 
 

Éducation civique

 
 

La jeunesse d’Athènes est dévoyée par de mauvais maîtres à penser, qui lui inculquent des idées fausses : "Ah, qu’il est doux de frayer avec des nouveautés ingénieuses, et de pouvoir dédaigner hautement les lois établies" semblent dire les freluquets, qui se plaisent à ne rien faire. Au lieu de suivre les préceptes d’éducation civique qui ont permis à Athènes de devenir au fil des ans une grande puissance, les jeunes perdent leur temps dans des querelles intellectuelles sans intérêt. "A moi, virtuose de la flûte et de la lyre, tu me demandes de travailler de la bêche ?" s’indigne le mauvais fils, auquel le père répond, amer : "Qu’a-t-il appris où je l'envoyais ? Beuveries, vilaines chansons, bombances de sybarite, et vin des lies à pleines rasades". La mauvaise éducation forme de mauvais citoyens. C’est ainsi que la décadence ronge la cité. Une bonne politique passe par une remise à l’honneur des valeurs anciennes.

 
 

Aristophane maugrée en voyant les jeunes désoeuvrés traîner dans les rues d'Athènes : "Je les expédierais tous à la chasse, d’autorité !". Rien de tel que les activités viriles et guerrières pour redonner aux jeunes le sens du devoir ! Aristophane conseille aux jeunes d’aller se frotter aux dures réalités de la vie sur de lointains théâtres d’opérations extérieures : "Monte la garde, fais campagne, entretiens-toi sur ta solde, et laisse ton père en vie. Puisque tu es si combatif, envole-toi vers le front de Thrace et va-t-en batailler là-bas !" Aristophane aime à rappeler le passé de guerrier des Athéniens, et regrette qu’à présent, ils ne se préoccupent que de procès, de jugements, de discussions stériles. "... C'est nous, oui nous seuls, les Attiques de pure et authentique lignée, vrais fils du terroir - des hommes et de quelle trempe ! C'est notre race qui a si bien servi la patrie dans les batailles, quand les Barbares sont venus vomir sur toute la ville la fumée et l’incendie, rêvant de violer et d’anéantir nos nids. Aussitôt, nous nous sommes rués dehors, avec pique et cuirasse, pour les combattre : ivres d’une âcre fureur, nous nous sommes dressés homme contre homme..." ("Les Guêpes")

 
 

Platon n’était pas rancunier. Aristophane avait beau se moquer des philosophes qui passaient leur vie à disserter sur la quadrature du cercle, il avait beau se gausser de Socrate, Platon ne lui en voulait pas. Il est vrai qu’il avait en commun avec lui le souci de la défense de l’éducation traditionnelle, la préservation des traditions, le maintien des équilibres sans lesquels il n’est pas de grande politique et donc de grande cité. Il reconnaissait en l’homme un poète comique d’une grande qualité. "Les Grâces, cherchant un temple qui ne dût pas périr, choisirent l'âme d'Aristophane". Cet éloge a passé les siècles. Il nous rappelle que sans un brin d’humour, la vie perd de son sel. Le rire n’est-il pas le propre de l'homme ? Avec pertinence, les éditeurs d’Aristophane dans la collection Garnier-Flammarion ont fait figurer cette citation de Paul de Saint Victor pour présenter ses pièces : "Grâce à Aristophane, on a entendu une fois sur la terre, le rire inextinguible des dieux"...

L’écho du rire de Dionysos résonne encore dans un monde moderne en perdition qui voit poindre avec une légitime inquiétude l'aurore incertaine du troisième millénaire. Qui a des oreilles l’entende…

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