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Machiavel: la découverte de la science politique

Machiavel : la découverte de la science politique

 

Dès le XVIIIe siècle il y eut un écrivain, qui n'était pas ami de Machiavel, qui osa comparer cet historien à Newton. Plus récemment, on a dit que Machiavel accomplit pour la politique ce que Galilée avait fait pour l'astronomie. Aussi loin que vont ces comparaisons, elles sont exactes. Machiavel eut le mérite, par son initiative, d'étudier la politique comme une réalité objective, de considérer l'État comme il est, non comme il devrait être. Il est admis qu'il découvrit le réalisme politique. Il serait plus exact de dire qu'il fonda la « science de la politique », d'autant que pour réaliser la science il faut écarter les utopies et les préceptes idéals. Jusqu'alors les écrivains politiques, dont les plus connus étaient Platon, Aristote, Cicéron et saint Thomas d'Aquin, avaient seulement traité du meilleur gouvernement ou de la forme de l'État.

Durant le siècle de Machiavel, il y eut une réelle abondance de traités sur les méthodes idéales d'éducation et de formation d'un « prince » ; de ces derniers Machiavel tira, non la substance, mais la charpente de son fameux livre. Personne cependant n'entreprit aussi résolument que lui de n'étudier que la manière dont l'État est né, vit, fonctionne et meurt sous n'importe quelle forme et dans tous les temps. C'est là le pilier sur lequel repose la grandeur de Machiavel. On peut dire qu'après lui les études politiques découlent toutes d'une observation réaliste. Naturellement, à cette époque et jusqu'à nos jours, des utopies ont continué de progresser, mais plutôt pour stimuler l'homme à l'action que pour expliquer les phénomènes physiques. Depuis l'Utopia de Thomas More (1516) jusqu'aux Looking Backward de Bellamy, les romans politiques ont eu en vue un changement de la structure de la politique plutôt que sa compréhension.

 

La comparaison avec Galilée est judicieuse en ce que ce savant a séparé l'astronomie de l'astrologie. Il s'est trompé sur quelque sujet, comme quand il niait que les comètes fussent des corps célestes, ou qu'il n'admettait pas l'influence de la lune sur les marées. Mais, il posa les fondements de la science astronomique parce qu'il regarda les cieux, non pas selon la doctrine traditionnelle, mais tels qu'ils apparaissent à l'œil ; non pas en les reliant aux vœux et à la destinée des hommes, mais comme des corps astraux avec leurs propres lois.

De même fit Machiavel. Il a pu s'égarer sur quelques applications pratiques et sur certains faits historiques, mais il a séparé de l'utopie la science de la politique ; il l'a fondée sur l'observation directe de la réalité, non sur les désirs et les vœux humains,.

Cette découverte suffirait pour établir la gloire de Machiavel, mais il en est d'autres, non moins fructueuses et importantes ; il y a aussi son esprit vivant, pris en général. Machiavel est si puissant et si profond qu'il semble, aujourd'hui plus que de son temps, attirer et provoquer, stimuler et piquer ; cette importance a pour preuve les nouvelles éditions, les traductions, commentaires et interprétations de son œuvre qui font fréquemment leur apparition. Bien que le nombre de ses admirateurs ait augmenté, des adversaires zélés ressentent encore le besoin de le réfuter, signe de la persistance de sa pensée.


Une autre raison pour laquelle Machiavel est célèbre, c'est qu'il a séparé de la morale la politique. Il a vu ce que peut avoir de « démoniaque » la conduite d'un chef politique (n'a-t-on pas dit avec esprit qu'il avait mis Satan sur le trône ?) ; entendons par là que l'activité politique prend place dans un royaume autonome, indépendant de considérations morales. Il s'occupe seulement du problème du succès ou de l'efficacité des opérations.

L'homme d'État n'est pas tant immoral qu'amoral. Pour être sûr de gouverner aussi bien que possible, il n'a pas à tenir compte de la loi morale. Que penserait-on d'un général qui, par scrupule de morale, ne voudrait pas tromper l'ennemi, employer des espions, exploiter l'élément de surprise et préférerait la ruine de son pays à la dégradation de sa conscience ? Tous les hommes d'État se sont rendu compte que, pour remplir leur devoir public, il leur fallait agir contrairement à leur devoir ; en d'autres termes, qu'ils se trouvaient en face d'un plus haut impératif : la sûreté de l'État et de la Nation l'emporte sur le devoir privé. Tel est le sens de la phrase, « J'aime mon pays plus que mon âme », que Machiavel hérita des précédents chroniqueurs florentins. Ce peut être une idée commune à l'époque, mais elle trouve chez lui une plus grande emphase et plus de consistance théorique. Machiavel rapporte le fait que le capitaine d'un vaisseau a le droit de tromper ses passagers, voire de les tuer, si cela est utile pour ramener le navire au port. De même, le chef politique a le droit de commettre des actes qui, exécutés pour des fins privées, apparaîtraient coupables du point de vue de la morale privée. Il n'est pas d'homme d'État qui ne soit arrivé à savoir que, dans sa profession, il lui faut souvent agir différemment d'un gentleman. La politique est comme une statue de terre glaise ; on ne peut la façonner sans se souiller les mains.

Parmi les nombreux écrivains et théoriciens donnés comme précurseurs de Machiavel, nous mentionnerons les sophistes.

Platon les représente comme les partisans de cette doctrine, la justice naît de la force et l'historien Polybe. Dans l'antiquité, Polybe fut le Grec qui ressemblât le plus à Machiavel ; ce sont ses travaux que le secrétaire florentin a spécialement étudiés ; par contre, il est douteux qu'il ait exploré les sophistes. Il y a d'abord dans Machiavel quelques idées de Polybe, comme l'utilité politique des religions, même si elles sont fausses ; mais, par-dessus tout, éclate une grande ressemblance quand on considère la théorie dominante de Polybe, son esprit clair, scientifique, libéré d'illusions de toute sorte, l'admiration qu'il professe pour l'effort purement humain. Avant Machiavel, l'interprétation de l'histoire par Polybe ne tient compte d'aucune interprétation divine ; pour ce dernier, l'histoire est le jeu des forces humaines, parmi lesquelles, comme Machiavel, il admire spécialement la grandeur de l'esprit et la connaissance scientifique.

Mais aux sophistes et à Polybe qui furent l'objet de recherches concentrées sur les « sources » de la pensée de Machiavel, il conviendra d'ajouter saint Augustin.

Saint Augustin lui aussi se rendait compte de l'esprit « démoniaque » qui se cache dans la politique ; aussi opposa-t-il la cité de l'homme, création de la politique humaine, à la cité de Dieu. Il rappelle que Gain fut le fondateur de la première cité, que Romulus fut celui de la plus grande cité connue du monde ancien ; or tous deux furent des fratricides. La meilleure, la plus haute expression de l'effort politique humain, Rome, était pour saint Augustin pleine de fautes et de pêchés, et saris justice, puisque la justice se trouve seulement dans la cité de Dieu. Pour le grand évêque d'Hippone, États et empires n'étaient rien d'autre que des « associations de voleurs de grands chemins ».

Machiavel semble tirer de saint Augustin sa propre conception pessimiste de la nature humaine ; celle-ci est corrompue à cause du péché originel, pour saint Augustin ; elle est par essence mauvaise en soi, pour Machiavel. Ce dernier entreprend la tâche « démoniaque » de foncier un État inébranlable, limité, bien entendu, au plan théorique. Ce qui, pour saint Augustin, est un mal nécessaire devient, pour Machiavel, le seul bien possible. Puisqu'il n'y a rien d'autre dans le monde, semble dire Machiavel, qui puisse faire sortir la bête humaine de son égoïsme et de la pourriture inhérente à sa nature, forgeons un organisme plus élevé qui contraigne l'individu à un certain degré de sacrifice.

Puisque l'État, dans un monde sans Dieu et sans espoir en un monde futur, est la seule fin supérieure de l'individu, voyons alors comment cet État parvient à naître et à vivre, comment il défaille, comment il se soigne dans ses maladies, comment finalement il meurt ; pour être une création de l'histoire et de la nature, il est destiné à disparaître comme toutes les formes de la nature et de l'effort humain. Discuter la nature de l'État est la seule occupation digne d'un écrivain, de même que fonder un État est un attribut presque divin, propre à ces personnages qui habitent une sorte de région mystérieuse entre l'histoire et la mythologie, tels Romulus et Cyrus, Moïse et Thésée.

Il est enfin un autre trait d'une importance frappante dans la doctrine de Machiavel, bien qu'on n'en trouve pas l'expression textuelle dans son œuvre. Ses ouvrages contiennent toujours une ardente défense de l'activité humaine, un éloge de l'action par elle-même, l'exhortation à l'effort et au travail, à la participation à la lutte, à la poursuite de fins productives : un système d'éthique très moderne, en vérité le plus moderne qui soit. L'équivalent réel de ce sentiment général ne peut guère se trouver que dans le Faust de Gœthe. Faust, en dépit de son marché avec le diable et de ses crimes horribles, reçoit son pardon :

« Wer immer strebend sich bemûht Den Kônnen wir erlosen »,

« Nous pouvons sauver cet homme qui, luttant toujours, a bravé tous les maux. »

Pour Machiavel aussi, quiconque était entreprenant et travailleur était sauvé. Il combattait par-dessus tout les fainéants ; il condamnait les gentilshommes sans ressources, les moines oisifs ; il admirait les gens courageux et les figures énergiques, les capitaines qui s'élançaient dans la bataille, les chefs qui n'attendaient pas « l'avantage du temps ». En un mot, il pensait avec Boccace qu'il vaut mieux se repentir d'avoir fait quelque chose que de ne rien faire du tout.

De Sanctis voyait combien est moderne chez Machiavel cette idée « que la fin de l'homme est le travail et l'effort, que le plus .grand ennemi de la civilisation est la paresse ». C'est extrêmement juste, dirais-je volontiers, si par travail on entend la participation à la lutte pour la vie ; pour le travailleur, ce sera de peiner ; pour le soldat, de combattre ; pour le citoyen, de s'intéresser activement aux problèmes de la société. Machiavel est sans contredit un homme d'action.

Les applications et les conséquences que Machiavel tirait de sa doctrine sont fécondes. Quelques-unes d'entre elles sont ingénieuses, subtiles, clairvoyantes ; elles reposent sur une érudition historique très vaste pour leur époque et sur une notion, nullement superficielle, de la psychologie des peuples et des individus.

Les commentateurs de Machiavel ont passé beaucoup de temps sur les « règles de l'art de gouverner » ; d'un brutal empirisme et transitoires, elles ne représentent qu'un aspect de Machiavel. Quelques-unes semblent surannées depuis l'extension et l'approfondissement du champ des connaissances historiques.

Personne aujourd'hui ne prend plus la peine de discuter si les forteresses sont nécessaires à un chef, ou si la colonisation peut résoudre le problème de garder comme sujet un pays étranger que l'État a conquis par la force. La valeur de Machiavel ne réside pas clans ces problèmes ni dans les solutions qu'il leur propose.

Si, l'on s'était tourné vers les principes et non vers ces règles, on aurait évité maintes discussions inutiles sur l'immoralité de Machiavel. Ils l'ont bien méconnu, ou encore ils l'ont lu avec un esprit prévenu, ceux qui ont extrait de ses écrits des maximes d'apparence immorale, une fois isolées de leur contexte. Machiavel établit toujours ces maximes avec une certaine tristesse et une certaine réserve, et les regarde comme nécessaires à ce monde « démoniaque » de la politique. Il exprime toujours des regrets sur la nature humaine : elle est telle qu'elle rend nécessaires la tricherie et la violence.fi. Il ne manque pas de condamner ceux qui recourent à la violence et à la tromperie pour des fins purement privées ; seule la nécessité politique autorise et justifie une telle conduite.

A lire les ouvrages de Machiavel, on est frappé de la fréquence avec laquelle il insiste sur cette pensée, que si les hommes étaient bons, il n'y aurait pas besoin de tromperie ni de violence. Il est surprenant que pendant des siècles on n'ait pas tenu compte de ces réserves formelles. La politique est une nécessité. L'un des plus importants aspects de la pensée de Machiavel est le suivant : dans sa conception de la politique, il ne condamne pas l'emploi des moyens qu'on peut qualifier d'immoraux, mais il s'en prend davantage à l'incapacité et à la faiblesse de ceux qui n'osent pas les employer. En politique, la plus grande erreur est le refus d'assumer la responsabilité des fautes nécessaires au succès de l'action politique.

Il convient de faire ressortir que pour Machiavel le « bien commun » et la « société civile » sont synonymes d'État ; en conséquence, le chef d'État qui a le « bien commun » en vue, doit lui sacrifier son âme.

Bref, Machiavel découvrit que le mal est inhérent à l'action politique dirigée vers le bien commun. Aux portraits idéalisés d'hommes d'État doués d'une pureté angélique et d'une capacité supérieure, il a mis en contraste la dure et pénible réalité d'un chef politique qui prend sur soi les fautes des hommes pour leur bien, sans craindre de fouler les sentiers du mal. Cette conception a longtemps troublé les écrivains qui voulaient traiter de la politique tout en restant chrétiens ; la genèse de ces tentatives pour réconcilier la réalité politique avec la foi chrétienne s'appelle l'histoire de la « raison d'État ». Les auteurs n'en ont jamais osé citer Machiavel, certains ne mentionnent même pas son nom, mais Machiavel est toujours présent dans leur arrière-pensée, comme un dard qu'ils ne peuvent retirer.

En commun avec bien des esprits qui ont découvert de nouvelles voies et discerné la vérité au delà des apparences, Machiavel a été incompris et haï. De cette incompréhension il est d'ailleurs lui-même un peu responsable. On ne peut discuter qu'il est un écrivain lucide, mais il manque de précision dans l'emploi de son vocabulaire. Parfois le même mot prend des sens différents, quand plusieurs mots différents expriment le même sens. Ses écrits étaient d'ordinaire des travaux d'occasion ; c'est comme tels qu'on devrait les interpréter.

Pour citer un exemple parmi beaucoup d'autres, le livre du Prince, bien que basé sur des considérations toutes réalistes, est juste une étude spéciale des conditions générales dont l'aspect se présente aux « nouveaux souverains », à ceux qui venaient de sortir d'une obscurité totale ; phénomène assez fréquent en Italie au début de la Renaissance.

Mais aux difficultés intrinsèques des écrits de Machiavel il faut ajouter l'esprit partisan, l'aveuglement, la méchanceté de ses adversaires. Il est frappant de noter que les intérêts idéologiques qui le dénoncèrent d'abord, après une période sans opposition, représentaient des groupes de minorités politiques écrasées par la formation des grands États nationaux.

 


 
Ses premiers adversaires furent Reginald Pôle, un catholique appartenant au parti supprimé en Angleterre par Henri VIII ; le conseiller Gentillet, un membre de la faction « liquidée » en France par Catherine de Médicis ; l'écrivain Busini, un républicain, adhérent du parti écrasé en Toscane par Cosme de Médicis. Dans tous ces cas, qui représentent une grande variété de courants politiques, Machiavel est détesté parce qu'il est le théoricien de l'État moderne rationnel contre la féodalité. Comparé à ses détracteurs, Machiavel représente le progrès futur de la vie politique. A vrai dire, deux siècles après avoir été mis à l'index, après avoir été interdit, condamné d'anathème, aussi bien que travesti, dénaturé, calomnié, Machiavel s'est élevé au XIXe siècle à la plus haute renommée. Celle-ci coïncide avec la formation de l'État démocratique sur une base nationale, l'établissement de milices composées de tous les citoyens, la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir religieux, la préférence pour le gouvernement républicain au détriment de la monarchie, le respect grandissant pour le travail et l'activité énergique. Outre les difficultés présentées par sa manière de s'exprimer, dirons-nous, outre la rage impuissante d'adversaires vaincus, il y a ce fait que Machiavel a anticipé sur l'avenir ; on ne pouvait en conséquence le comprendre facilement.

En Italie le nom de Machiavel inspirait souvent un certain respect, comme résultat de ses chauds appels à un chef (César Borgia, plus tard Laurent de Médicis, en dernier Giovanni delle Bande Nere) capable de former un royaume uni dans la péninsule. Mais son patriotisme souvent naïf, comme c'est le cas pour les amoureux de leur pays, ne l'empêchait pas d'avoir une vue claire de la condition de l'Italie. A la manière de plusieurs des plus grands amants de l'Italie, — de Dante à Mazzini, de Pétrarque à Garducci, — Machiavel ne manque pas de saisir ce que sont assurément les vices de son peuple.

Dans une de ses lettres il les cristallise en une phrase nette et concise : « Nous, pauvres malheureux Italiens, qui montons à cheval sur notre vanité. » Ici l'accent tombe sur le dernier mot; il domine la phrase, il condamne la creuse rhétorique italienne et forme contraste avec la misérable réalité des temps.

Il y a également un Machiavel italien et un Machiavel universel. Les rapports entre les deux sont très particuliers. Il me semble que c'est l'amour de son pays qui donne naissance au philosophe politique. Gomme un amant, Machiavel, un peu trop, est un utopiste. Ainsi l'a jugé son ami et contradicteur, François Guichardin ; pour ce dernier, appliquer aux affaires de Florence des maximes tirées de l'histoire romaine, c'est placer sur le même plan un cheval et un âne.

Mais cet amant était aussi en quête d'un remède pour la situation peu enviable de l'Italie. Les étrangers entraient dans ce pays sans combattre et la corruption civile avait atteint sa limite. En cherchant le remède il étudia le problème général : c'est ainsi que du Machiavel italien sortit le Machiavel universel.

Comme il arrive souvent en Italie, les idées de Machiavel fournirent plus d'aliments aux penseurs d'au delà des confins de son pays qu'à la culture italienne. En toute vérité, l'histoire du machiavélisme est l'histoire de la pensée politique européenne. A l'exception de Cuoco et de De Sanctis, bien peu comprirent Machiavel en Italie pendant le XIXe siècle.

C'est un fait connu, cette figure prédominante dans le monde des idées était aussi celle d'un grand écrivain et d'un dramaturge original. Machiavel fut aussi le premier historien de l'Europe, c'est-à-dire le premier à ne point se contenter de relater simplement les faits dans l'ordre chronologique, mais à les relier en un tout significatif qui résultait du jeu des passions humaines. Il chercha à tracer, d'événements historiques donnés, les conséquences éloignées. En application de cette méthode, il accusa l'Église de Rome d'avoir, par son pouvoir temporel, partagé la péninsule et rendu impossible l'achèvement de l'unité italienne alors que la France, l'Espagne et l'Angleterre devenaient des nations unifiées.

Sa comédie intitulée la Mandragore est vraiment le seul drame original, le plus puissant, le plus attirant delà Renaissance. Elle n'imite pas les Romains, mais elle est tirée de la pensée vivante de son auteur. Par l'emploi du conte plaisant accompagné d'une série de plaisanteries de ribaudes et de calembours, Machiavel exprime sa compassion pour le Destin de son pays. Dans ce dernier, une Église dégradée par des hypocrites, et par l'absence d'un État, réduit la famille elle-même à des conditions pitoyables.


 

Son style est en parfaite harmonie avec sa pensée. Il a les couleurs sombres de ces âmes qui ont sondé les profondeurs de la réalité et senti le mystère tragique. Machiavel manque de charité, à ce titre on ne peut le considérer comme chrétien. Mais à la base, ses attitudes sont parallèles à celles d'un catholique. Sa vue de la nature humaine a le pessimisme de celle de saint Augustin. Sa conception de la « vertu » est semblable à la doctrine de la grâce : la vertu passe d'un peuple à l'autre, elle apparaît parfois chez des hommes d'obscure origine, elle rachète les peuples de l'esclavage.

Sa perspective morale est en définitive ascétique et militaire ; elle ressemble à celle des Jésuites qui s'imposaient chaque sacrifice sur eux-mêmes « pour la plus grande gloire de Dieu », tout comme Machiavel désirait que ses concitoyens subissent chaque sacrifice pour le « bien commun ». La seule différence est que le Dieu des chrétiens est, en un sens, hors de l'histoire, tandis que le Dieu de Machiavel est au dedans.

L'auteur qui a peut-être le mieux saisi le torturant problème posé par Machiavel, avec toutes ses conséquences, est le romancier russe Dostoïevski. Dans le chapitre XVI des Frères Karamazov se trouve un monologue tenu par le grand inquisiteur dans la prison où il a enfermé Jésus, ressuscité au XVIe siècle à Séville. Le grand inquisiteur est appelé à expliquer cette doctrine, que les masses populaires sont incapables de pratiquer la liberté chrétienne, qu'elles ont besoin de chefs qui, au prix de leurs propres âmes, donnent au peuple la seule chose qui puisse le satisfaire : le pain. Le grand inquisiteur sait que l'homme qu'il a fait emprisonner est le véritable Christ, mais il ne le garde pas moins en détention et le fera brûler sur le bûcher le jour suivant. Autrement les enseignements du Christ sèmeraient le désordre parmi un peuple incapable de les comprendre. Je ne sais si Dostoïevski n’a jamais lu Machiavel, mais il l'a très bien interprété, mieux que tant de savants appliqués.

Source : G. Prezzolini – Le legs de l’Italie - 1949

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