Résistance Identitaire Européenne

Histoire

L’HOMME QUI NE VOULUT PAS ETRE KHAN

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A propos du Baron Roman Ungern von Sternberg ou de l’Eurasisme en action

 

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Il y a juste un siècle disparaissait le baron Roman Ungern von Sternberg, fusillé dans l’actuelle Novosibirsk par des soldats de l’Armée Rouge après un procès expéditif (la date de son exécution n’est pas connue avec exactitude, le 15 ou le 16 septembre 1921). La trajectoire exceptionnelle de cet aristocrate aux facettes multiples a fait couler plus d’encre que de sang. Nous laisserons de côté ici les légendes sanglantes et autres affabulations ésotériques qui entourent sa vie et brouillent la compréhension des faits. Roman Ungern von Sternberg était, nous le verrons, un homme de son temps, emporté par les passions de son époque. La guerre civile russe (1917-1922) a marqué le paroxysme de la violence armée, dépassant en nombre de vies humaines sacrifiées (et en particulier civiles) le bilan des pertes russes de la Grande Guerre. Pour saisir au mieux, ce destin singulier en apparence, il faut se plonger dans cette Europe et cette Russie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Roman Ungern von Sternberg est le produit de l’idéologie impériale du XIXe siècle, et son action accompagne la théorisation de l’Eurasisme, idéologie encore balbutiante qui est elle aussi le fruit de la guerre civile. Cet exposé s’appuie partiellement sur les recherches de l’historien Willard Sunderland, et son livre A History of the Russian Empire in War and Revolution, The Baron Cloak (Cornell University Press, 2014). Cet historien russophone professe à l’université de Cincinnati, il est un spécialiste de la colonisation russe sur ses marges orientales. The Baron Cloak est un travail universitaire, documenté, reposant sur une recherche approfondie dans les archives russes. Pour un confort de lecture, les dates ici mentionnées ont été cadrées sur le calendrier Grégorien et les lieux portent généralement leurs appellations contemporaines.

 

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Roman Ungern von Sternberg, une jeunesse aristocratique aux marges de l’empire

 

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Roman Ungern von Sternberg est né le 10 janvier 1886 à Graz (Autriche) au sein d’une famille de la noblesse allemande de la Baltique. Il y vécut trois années avant de grandir en Estonie (dans une riche propriété proche de Tallinn). Le fondateur de la lignée a participé à la Croisade du Nord et s’est installé dans l’ancienne Livonie au XIIIe siècle (approximativement la Lettonie et l’Estonie contemporaine). Son père, Theodor, vivait loin du foyer familial ; il était géologue et pérégrina beaucoup dans le Caucase (il a notamment participé à deux expéditions sur le Mont Elbrouz). Les voyages fréquents, les dettes contractées par le scientifique et une hospitalisation pour maladie mentale poussèrent les parents du jeune Roman au divorce. Les aristocrates européens d’alors, bien que conduisant des politiques matrimoniales centrées sur leur pays d’origine, étaient culturellement attachés à l’Europe : de fait le multilinguisme et le multiculturalisme étaient la norme, un marqueur social de l’élite. Ainsi Roman Ungern von Sternberg maîtrisera trois langues européennes : le français, l’allemand et le russe (dans le cadre de la politique de russification), puis apprendra lors de ses séjours en Orient, les bases du mongol et du chinois. Son frère Constantin, sinophile, s’installera pendant plusieurs années en Chine. Son milieu familial est luthérien, une religion qui notons-le met l’accent sur la lecture des textes évangéliques avec une approche personnelle de la foi, une porte ouverte sur le mysticisme d’où certainement le futur attrait de Roman Ungern von Sternberg pour les religions orientales et le bouddhisme. Attirance qui est une des clés permettant de saisir au mieux la personnalité du futur commandant de la Division Asiatique (notons au passage qu’un oncle de l’officier était un spécialiste du bouddhisme).

L’Estonie de Roman Ungern von Sternberg est progressivement devenue une province de l’Empire russe (à partir du XVIIIsiècle) sans pour autant remettre en compte la hiérarchie sociale du pays, reposant sur l’autorité de la noblesse allemande (laquelle bénéficiait des mêmes rangs et titres que son homologue russe en contre-partie de leur soumission) sur la population estonienne, ensemble subordonné au pouvoir politico-militaire russe. L’éducation du jeune Roman est un « multiculturalisme russifié » qui évoluera vers l’Eurasisme. Il a parfaitement intégré les valeurs de supériorité de l’aristocratie : une haute estime de lui tempérée par un sentiment d’infériorité qui l’a poussé à faire toujours plus pour être considéré comme un Russe à part entière. Les sujets non-Russes de la bourgeoisie et de la noblesse devaient plus que les autres faire leurs preuves et faire montre de loyauté.

 

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Issu des marges de l’empire, Roman Ungern von Sternberg évoluera et se battra pour le défendre sur son front pionnier à l’Est (l’empire russe s’étend vers l’Est depuis le règne d’Ivan le Terrible à partir des années 1580) et sur ses frontières extérieures à l’Ouest. Il était un homme de la périphérie qui idéalisa jusqu’au sublime son attachement à la Russie et à la lignée des Romanov. Ainsi, il n’est pas étonnant que l’adolescent remuant qu’il fût favorisa son orientation vers le métier des armes. L’impôt du sang comme garantie de sa loyauté sans compter son acharnement à maîtriser la langue officielle de l’empire. Le 5 mai 1903, il intègre l’école navale de Saint Petersburg, puis l’Académie militaire Paul 1er rejoignant la minorité (environ 20%) des non-Russes à bénéficier de cette formation. Les élèves de ces centres prestigieux sont majoritairement issus des grandes familles de la Cour, parmi les plus fidèles au régime vouant un culte au Tsar. Mais Roman Ungern von Sternberg est un élève indiscipliné, il est expulsé de l’établissement quelques mois plus tard, le 18 février 1905.

Éclate alors la guerre Russo-japonaise. L’ancien élève officier s’engage comme volontaire au 91e régiment d’infanterie (Dvinsk) le 10 mai et part pour la Mandchourie, où il est incorporé au 12e régiment Velikie Luki. Mais l’unité arrive trop tard pour combattre, la guerre se terminant par la victoire foudroyante de l’armée japonaise. Ce séjour réveille en lui un attrait certain pour l’Orient, et facilite aussi son retour en grâce : il est accepté à l’Académie militaire, puis promu officier (15 juin 1908). Il choisit sans surprise le corps des cosaques et rejoint les rives de l’Argoun à proximité de la frontière séparant l’empire à la Chine.

 

Un jeune officier à l’école de l’Orient

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L’expansion impériale vers la Sibérie et l’Extrême-Orient est l’équivalent russe de la Conquête américaine vers l’Ouest, le génocide des populations autochtones en moins (néanmoins l’antisémitisme et le racisme à l’endroit des Asiatiques étaient monnaies courantes). De grands espaces à conquérir, peuplés de nomades ou de semi-nomades, des terres au climat et à l’environnement souvent hostiles. La colonisation russe débutée au XVIe siècle s’amplifie grâce au chemin de fer et à la construction du célèbre Transsibérien. L’Orient faisait partie de l’imaginaire russe pour son exotisme, un espace de liberté, dont la figure du cosaque, pionnier de la colonisation, est l’un des symboles. Le cosaque incarnait un esprit guerrier spécifique, doublé d’une loyauté sans faille aux Tsars. En outre, les formations de cosaques étaient porteuses de la tradition militaire russe avec une organisation et un équipement singuliers. Le jeune baron rejoint les cosaques du Trans-Baïkal, en charge de protéger les intérêts russes et la ligne de chemin de fer éponyme, qui est une bifurcation du Transsibérien. Ces cosaques de part leur recrutement et leur immersion avec la culture et traditions locales (Bouriates et Toungouses), ne pouvaient que séduire le jeune homme autant assoiffé d’aventure, d’exotisme que de liberté, surtout après deux années d’académie militaire. En outre, cette affectation favorise une imprégnation directe et prolongée avec le bouddhisme (le lamaïsme), le chamanisme et la culture chinoise (la frontière de l’Empire du Milieu est proche et les immigrants nombreux).

 

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Bien qu’apprécié par sa hiérarchie pour ses qualités intellectuelles (il est un lecteur avide) et sa bravoure, Roman a adopté les mœurs et coutumes du corps des cosaques, en particulier un double penchant pour l’alcool et les duels (il conservera toute sa vie, une cicatrice au niveau du front, suite à un affrontement après une beuverie). Las de la vie routinière de l’armée, il en démissionne quelques mois avant la Grande la Guerre pour partir à l’aventure dans un périple politique et mystique en Mongolie durant lequel il apprend avec un compagnon de voyage les rudiments de la langue. Cette escapade est probablement un acte fondateur, le moment clef de la vie du jeune officier. Se recoupent ici l’attrait familial (on se souvient du parcours de son père) pour l’aventure et l’Orient, alimenté bien souvent par la littérature et les actualités de l’époque. Dans sa nouvelle, parue en 1888, L’homme qui voulut être roi, Rudyard Kipling met en scène deux aventuriers qui aspirent à devenir rois du Kafiristan (Nouristan contemporain). Kipling s’est inspiré de nombreux contemporains, peut-être Antoine de Tounens, ce jeune Français devenu roi d’Araucanie et de Patagonie (1860). Plus proche de lui, l’expédition de l’officier britannique Francis Younghusband en Mongolie (1887), puis au Tibet, est un épisode qui fît certainement partie de l’imaginaire du jeune homme. Sans oublier l’entreprise de Charles Gordon, dit Gordon Pacha, qui apporta avec d’autres officiers occidentaux un soutien victorieux à la dynastie Qing pendant la révolte des Taï-Ping (1860-1862). Et dans un passé plus lointain l’épopée mongole et l’empire des steppes, le plus vaste de l’histoire…. C’était en somme encore l’époque où, selon Hugo Pratt, « l’aventure était encore possible », et il n’est pas étonnant que son héros-phare, Corto Maltèse, croise le Baron Ungern von Sternberg, au cours de ses pérégrinations (nous y reviendrons). C’est à ce moment aussi que ces connaissances livresques du bouddhisme (et peut-être de la Théosophie), on peut être pris la forme d’une expérience personnelle.

 

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Surtout, Roman Ungern von Sternberg informé de l’évolution politique en Mongolie, pensa y trouver un terrain d’action. En effet, deux ans auparavant, au cours de l’été 1911 des khans et des lamas de la Mongolie extérieure se révoltèrent contre la dynastie Qing et déclarèrent l’indépendance de la Mongolie sous la direction de Bogdo-Khan (1869-1924), chef suprême du lamaïsme. Le changement politique favorisa la pénétration russe dans le pays et l’émergence de potentats locaux, tel Dambiijanstan (dit Ja Lama), un moine à la tête de hors-la-loi qui s’empare un temps du pouvoir politique dans le district de Kobdo. Le départ des troupes chinoises favorise la pénétration russe dans la région et oblige Moscou a déployer des unités militaires pour mettre de l’ordre et pallier l’insuffisance de la jeune armée mongole. Le jeune officier proposa ses services au consulat russe de Kobdo (qui dispose d’un petit détachement de cavalerie assurant la protection des résidents et des intérêts russes), devenue la seule autorité de la ville, mais sa demande est rejetée. Après cela, Roman Ungern von Sternberg disparaît des radars de l’historien jusqu’au commencement de la Grande Guerre.

 

Dans l'ombre de Gregorii Semenov : la guerre et la Contre-Révolution

Roman Ungern von Sternberg s'incorpore au 34e régiment de cosaques du Don, un régiment mixte d'infanterie et de troupes montées de la 1ère armée en route pour le front, puis en décembre rejoint les rangs du 1er régiment de Nerchinsk, unité des cosaques du Trans-Baïkal. Pour lui s'impose à nouveau la nécessité de prouver son attachement à la Russie en raison de ses origines germaniques. Il participe aux combats sur les bords du Niémen dans les environs de Kaunas, puis au sein d'un groupe de « nettoyeurs de tranchées », des corps francs opérant derrière les lignes ennemies en Pologne, en Lithuanie lors du repli russe vers l'Est et dans les Carpathes (automne 1916). Le régiment est ensuite déployé au nord de la Perse (printemps 1917). Soldat émérite, il sera blessé à cinq reprises entre 1914 et 1916, cinq fois cité à l'ordre du jour et décoré de la Croix de Saint-Georges, la plus haute distinction remise aux combattants les plus valeureux. Roman Ungern von Sternberg organise des coups de mains hardis ; un jour, avec aplomb, sang-froid et malgré le feu ennemi, il va jusqu'à exhorter les sentinelles allemandes qui épient le no-man's-land de cesser leurs tirs affirmant qu'ils ont affaire à un groupe de compatriotes. Cette bravoure et les atrocités de la guerre affectent gravement les nerfs de l'officier qui hors service abuse de l'alcool, renforçant ainsi son instabilité jusqu'à la violence, victime parmi des milliers du phénomène de brutalisation propre à toutes les guerres. Au regard du caractère du jeune baron, il semblerait que l'expérience des orages d'acier aient été vécu, à l'instar d'Ernst Jünger, comme un moyen de dépassement et de don de soi, voire comme une expérience mystique. Ce sentiment assez fréquent a notamment été vécu et exprimé, d'une différente manière, par Pierre Teilhard de Chardin dans ses Écrits du temps de guerre.

 

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La Révolution de Février 1917 le surprend alors qu'il se trouve à Urmia (Nord de la Perse, l'Iran actuelle). Il rejette viscéralement les mouvements populaires et de soldats majoritairement ralliés aux appels pacifistes des Bolcheviks. Au cours de l'été 1917, Semenov ayant été désigné pour représenter son régiment au Congrès des cosaques du Baïkal, se rend dans la province du Tchita, bientôt suivi, à l'automne, par le baron Ungern. Dès lors, le destin du baron sera intimement lié à celui de Gregorii Semenov, un officier de cosaques ambitieux qui s'élèvera bientôt en seigneur de guerre en s'octroyant le grade d'Ataman (commandant) de l'Host du Trans-Baïkal. Dans son sillage, Ungern se propulsera aux grades de major-général (novembre 1918), puis de lieutenant-général en 1921, promu à chaque fois par l'Ataman Semenov. Déjà, au printemps 1917, les deux hommes farouchement hostiles aux mouvements révolutionnaires estimèrent que l'un des remèdes susceptibles d'enrayer le processus de démoralisation et de corruption de l'armée, serait la formation d'unités « étrangères » (avec un recrutement de Mongols, de Bouriates ou de Perses de confession chrétienne particulièrement hostiles aux Ottomans, musulmans, et à leur politique d'épuration ethnique) qui serviraient de modèle moral aux unités « russes ».

 

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GRIGORI SEMENOV

Gregorii Semenov a des ambitions personnelles et s'impose rapidement comme seigneur de guerre, en toute indépendance de l'autorité de l'amiral Kolchak, chef suprême des armées blanches, avec le soutien logistique et financier de l'Empire du Japon. L'Ataman Semenov mobilise toutes les forces dont il peut disposer dans la région pour asseoir son pouvoir et enrayer l'expansion du communisme vers l'Est. Son corps d'armée est d'une composition hétéroclite, on y trouve des Bouriates, des Russes, des Ukrainiens, des Bachkirs, des Tatars, des Toungouses, des Mongols, des prisonniers de guerre autrichiens et ottomans, des Tibétains et des Japonais. En février 1920, Ungern von Sternberg reçoit le commandement de la Division Asiatique, qui compte 105 officiers, 1 233 cavaliers et 365 fantassins déployés le long de la frontière avec pour mission de la protéger de toute intrusion, et de contrer les tentatives de sabotage de la ligne de chemin de fer du Transbaïkal. Pour résoudre les problèmes logistiques de son unité, le baron Ungern von Sternberg n'hésite pas à faire extorquer les voyageurs des trains et à piller les wagons de marchandises transitant dans son secteur. Le butin est ensuite revendu à des hommes d'affaires ou directement aux fournisseurs russes ou chinois. Si ces vols purent répondre localement aux besoins du moment, ils eurent à l'échelle stratégique des effets néfastes sur le ravitaillement des troupes de Kolchak engagés dans l'Oural (soulignant ici le manque criant de coordination entre les Armées Blanches).

 

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Malheureusement, à la fin de l'année 1919 et aux cours des premiers mois de l'année 1920, l'Armée Rouge venue de la Sibérie balaie une à une les formations blanches ; l'amiral Koltchak est arrêté et exécuté en février 1920. L'avancée soviétique interrompt sa progression en avril au moment de la guerre contre la Pologne (des unités seront détachées sur ce front) : profitant du répit Gregorii Semenov crée une République dite d'Extrême-Orient, un État-tampon entre les Bolcheviks et les Japonais. Or, le gouvernement nippon retire ses troupes de la région pour les redéployer le long du fleuve Amour et autour de Vladivostok, mettant du coup le sort de cette république en sursis. En octobre, le Tchita tombera aux mains de l'Armée Rouge et l'Ataman Semenov prendra la fuite pour se placer sous la protection des Japonais (il sera capturé en 1945 pendant l'offensive russe en Mandchourie, et exécuté en 1946).

 

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La Division Asiatique en Mongolie

Cependant la situation politique mongole a évolué depuis 1911. Afin d'enrayer le projet de création d'un vaste État Pan-Mongol (projet soutenu en sous-main par Gregorii Semenov et le Japon), l'armée chinoise revient à Ourga (actuelle Oulan-Bator, capitale de la Mongolie) en juillet 1919, contraignant Bogdo Khan à faire allégeance à Pékin. Les opérations en Mongolie débutèrent à la fin septembre-début octobre 1920. Si le lien avec la situation stratégique est une évidence, les motivations et les buts sous-jacents à cette campagne sont troubles. Lors de sa déposition face aux enquêteurs de l'Armée Rouge, Ungern von Sternberg révéla que le plan initial mis au point avec Gregorii Semenov était un mouvement par le sud pour prendre à revers (dans le secteur de Kiakhta-Troitskosavsk) les troupes soviétiques qui progresseraient en direction de Tchita. Un plan (ou plutôt une option stratégique) mûri à l'avance, car un rapport daté de mai 1921, cité par Willard Sunderland, retrouvé dans les archives japonaises fait mention de deux livraisons d'armes (été 1919 et août 1920) déposées dans un dépôt secret de la région d'Oulan-Bator. D'autres rumeurs et indiscrétions, colportées en juillet, anticipaient le mouvement d'une armée russe en Mongolie.

 

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Les premiers jours de la campagne, la fausse rumeur de la chute de Tchita s'étant propagée, une partie de la Division Asiatique aurait désertée (800 hommes environ restèrent à disposition), obligeant le baron à suspendre son mouvement de prise à revers et à changer ses plans. L'incertitude et l'instabilité de la situation militent pour une décision prise à chaud : l'aide-de-camp du baron, A.S. Makeev, relata dans ses mémoires publiées vingt années après les faits, que la décision aurait été prise à la suite d'informations faisant état de la séquestration d'officiers de l'armée blanche par le gouverneur militaire d'Oulan-Bator. La campagne ne débuta pas sous de bons auspices, la garnison offrit une forte résistance à la Division Asiatique qui subit deux échecs consécutifs fin octobre et début novembre 1920, avant de se replier sur Kerulen pour se reformer et se ravitailler. Des hommes, du matériel et des armes sont rassemblés avec le soutien de chefs de clans mongols, tandis que des rescapés des armées blanches de Sibérie vinrent s'agréger à la division qui porta ses effectifs à 5 000 combattants.

Deux jours avant l'attaque, le baron mena un coup de main pour libérer Bogdo-Khan, ce qui légitima l'action armée et donna du tonus à ses troupes. La ville tomba cette fois après un assaut rapide d'une extrême violence mené par l'est et le sud. La ville prise, les socialistes sympathisants et des Juifs furent sommairement exécutés, des viols commis ainsi que diverses exactions. Cette double victoire, politique et militaire, invite Ungern von Sternberg qui a été élevé au rang de Khan par Bogdo-Khan, à voir plus loin, à donner une plus grande dimension à ses projets en s'appropriant le programme d'extension territoriale du nationalisme mongol. Il caresse l'espoir de fonder un vaste État de Mongolie Centrale, une résurrection de l'ancien empire mongol s'étendant de la Mandchourie à la Mer Caspienne (soit l'étendue de l'empire mongol au XIIIe-XIVe siècle). Mais Roman Ungern von Sternberg est indécis face à une situation instable. Ses plans évoluèrent durant les quelques semaines de son séjour à Oulan-Bator pour finalement se recentrer sur ses aspirations premières : monarchiste dans l'âme, il songe un temps à restaurer la dynastie Qing en Chine, puis finalement les Romanov en Russie (en la personne du Prince Michael, frère du Tsar Nicolas II). C'est vraiment au cours de cette période que le mysticisme du baron Ungern von Sternberg éclate au grand jour. Il se considère comme un agent de forces qui le dépasse et ne cherche pas les honneurs et la richesse pour lui-même ; la guerre entre les Blancs et les Rouges, les défenseurs de la tradition et leurs ennemis sont à ses yeux un combat aux dimensions cosmiques, et les peuples des steppes asiatiques aux traditions non corrompues par l'Occident sont tout désignés pour contribuer à la régénération morale de la Russie.

 

La fin de l'épopée

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Le 21 mai 1921, les 3 600 hommes de la Division Asiatique quittent Oulan-Bator pour contrer l'avancée de l'Armée Rouge (le reste de la division stationnant dans la capitale et en différents points de la Mongolie) : une Armée Rouge bien supérieure en nombre et expérimentée. Depuis l'hiver, le baron s'attendait à plus ou moins brève échéance à une attaque sur la frontière dans le secteur de Kiaktha. En outre, ses troupes faisaient montre d'un manque de discipline, et la composante russe de sa division avait le mal du pays. Finalement, tenant compte de l'ensemble de ces facteurs le baron fît ce qu'il sait le mieux faire : passer à l'offensive. Pour donner un sens et légitimer une nouvelle fois son action, il fît rédiger (en partie par la plume de Ferdinand Ossendowski, le célèbre auteur de science-fiction qui avait fui la terreur rouge) « l'Ordre à destination des troupes russes opérant sur le territoire soviétique de Sibérie no 15 » (le chiffre 15 ayant été choisi en raison de son potentiel mystique). Une proclamation qui sera son testament politique: une déclaration d'intention ayant pour but le rétablissement de la monarchie en Russie. Dans ce document, le baron Ungern prétend agir sous l'autorité de Semenov avec le soutien de l'armée japonaise (ce qui est faux). Le texte a une tonalité mystique, mais donne aussi des consignes du temps de guerre, sur la discipline en particulier, déconseille toute collaboration avec les forces alliées (par rejet de l'influence occidentale) et ordonne que les commissaires politiques bolcheviks et les Juifs soient exécutés sans jugement.

 

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Quelques jours plus tard, au début du mois de juin, la division subit un revers à Kiakhta, puis remporte des succès tactiques mineurs contre les forces soviétiques, les deux camps ne parvenant pas à emporter la décision. Mais, d'un point de vue stratégique la prise d'Oulan Bator par l'Armée Rouge en juillet porta un coup dur aux Blancs, la fin approchait. La Division Asiatique perdit de sa cohésion, les actes d'insubordination se multiplièrent et une mutinerie éclata au moment ou le baron Ungern dévoila son intention de retourner en Mongolie (en opposition avec une partie de son état-major qui optait pour un repli en Mandchourie). Les mutinés tentent sans succès de rallier à leur cause le commandant en second de la division, Rezukhin, qui est abattu, puis organisent une attaque de nuit dans le but d'assassiner leur chef. Des grenades sont lancées sur sa tente, mais Roman Ungern von Sternberg parvient à s'enfuir à cheval. Le 20 août 1921, un groupe de partisans soviétiques, commandé par Petr Shchetinkin, le capture en compagnie de ses derniers fidèles. Le prisonnier sera conduit en Sibérie à Novosibirsk pour y être jugé et fusillé. Le reste des combattants de la Division Asiatique se disperse ou tombe entre les mains de leurs ennemis. L'épopée du baron Ungern von Sternberg s'achève.

 

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L'héritage du baron Ungern von Sternberg, pionnier de l'Eurasisme

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Il est bien connu que l'histoire est écrite par les vainqueurs. Le baron Ungern-von Sternberg est dépeint comme un Gilles de Rais du XXe siècle, un baron fou, sanguinaire et antisémite. L'extrême violence de la guerre civile russe ne permet aucune distinction sur les méthodes radicales des deux camps, c'est le propre des conflits opposant une partie d'une population d'un même pays contre l'autre. En outre, l'antisémitisme était un fait récurrent dans l'empire des Tsars, lors de l'offensive russe en Pologne en 1914, le baron Ungern von Sternberg a été le témoin de pogroms, ses méthodes se situant dans une continuité historique et cette pratique se perpétuera contre des populations entières à l'ère soviétique (famine en Ukraine, déportation des Tchétchènes, massacre d'officiers polonais à Katyn, etc.). Il est certain que la présence de responsables d'origine juive dans la gouvernance du parti bolchevik conforta son opinion. N'oublions pas que Lénine est l'inventeur du totalitarisme, pratique qui place la violence et la propagande au centre des pratiques politiques (en les prolongeant en période de paix). La folie du « baron rouge » et la mise en exergue de ses crimes (comme moyen de minimiser ceux commis par son propre camp) est une instrumentalisation de l'histoire, le point de vue soviétique sur la guerre civile. C'est cette vulgate que l'on retrouve sous la plume du talentueux auteur de bandes-dessinées Hugo Pratt.

 

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Corto Maltèse, son personnage-phare, croise Ungern von Sternberg dans l'album Corto en Sibérie, édité en 1977. N'oublions pas que Corto Maltèse est paru en épisode, jusqu'en 1973, dans Pif Gadget, une revue jeunesse ayant appartenu au Parti communiste français. Si l'éditeur s'est toujours défendu de toute ingérence du parti, il est évident que la série des Corto n'allait pas à l'encontre de l'orientation philosophique de la revue. C'est sans surprise qu’Hugo Pratt véhicule la légende noire du baron, forçant même les traits physiques du personnage pour en faire une incarnation de la folie.

 

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Comme nous l'avons vu dans cet article, la trajectoire du baron Ungern von Sternberg résulte surtout d'un besoin continuel de prouver son attachement à la monarchie russe qui trouve son origine dans le sentiment d'infériorité qu'il ressentit en qualité de « non-Russe ». Ungern von Sternberg était animé par une profonde quête spirituelle (proche de l'esprit des staretz, même s'il n'était pas Orthodoxe), un mysticisme outrancier en totale inadéquation avec ses responsabilités de chef de guerre (en particulier le recours à la divination avant de prendre une décision opérationnelle majeure). En somme, il se voulait une incarnation de la métaphysique de la guerre et un chef inspiré.

 

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Alors que la Division Asiatique se mettait en branle et combattait en Mongolie, l’Eurasisme comme théorie vit le jour. L'action devenait théorie au même moment ! Les premiers eurasistes sont notamment le philologue et linguiste Nikolai S.Trubetzkoy (1890-1938), le géographe et économiste Pyotr N.Savitsky (1895-1965), l’historien et théologien Georges V.Florovsky (1893-1979), l’historien et géopoliticien George V.Vernadsky (1887-1973), ou le juriste et politologue Nikolai N.Alexeyev (1879-1964). Ces promoteurs prenaient notamment pour référence, le livre de Nicolai S. Trubetzkoy, L’héritage de Gengis Khan, publication qui souligne la singularité de l’État russe et sa double appartenance à l’Europe et à l’Asie (ce qui fut la caractéristique de l’empire mongol à son apogée).

 

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ALEXANDRE DOUGUINE THEORICIEN CONTEMPORAIN DE L'EURASISME

 

Mais c’est le livre de Petr Savitsky, Tournant vers l’Orient, paru en 1921, qui a posé les fondations de l’idéologie. Ces premiers eurasistes décriaient la notion de progrès et considéraient le développement des sociétés comme cyclique. Ils rejetaient les démocraties, avaient le modèle des monarchies populaires en haute estime et niaient l’individualisme, qui ne serait qu’une forme superficielle de liberté. En un mot, l'idéal auquel le baron Ungern von Sternberg tenta de donner vie. L'Eurasisme contemporain a le vent en poupe avec le soutien de Vladimir Poutine. Du point de vue géopolitique, le néo-Eurasisme est un héritage de la Guerre froide se situant dans la continuité de la politique impériale russe d’avant 1917 et soviétique. Surtout, l’un des points forts de cette philosophie est la réintroduction du sacré dans la politique et un renversement significatif des valeurs plaçant l’être avant l’avoir....

Une belle revanche posthume pour le baron Roman Ungern Von Sternberg.

 

Rémi VALAT-DONNIO

Source : 21 septembre 2021 METAINFOS 

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