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«Ce qu'il y a de bien chez Rabelais, c'est qu'il mettait sa peau sur la table, il risquait. La mort le guettait, et ça inspire, la mort ! C'est même la seule chose qui inspire, je le sais, quand elle est là, juste derrière. Quand la mort est en colère.

Il était pas bon vivant, Rabelais. On dit ça, c'est faux. Il travaillait. Et, comme tous ceux qui travaillent, c'était un galérien. On aurait bien voulu l'avoir, le condamner. Avoir les curés au cul, c'était comme la mort. Autres galères. Celles du pape, ça a existé, c'est vrai. Et là, les gars, il fallait qu'ils rament ; qu'ils ramassent comme dirait Duhamel.

Bardamu, aussi. Ah ! les imparfaits du subjonctif. J'ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. J'ai passé mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Je me suis rendu soigneusement odieux. Comme lui, je n'ai donc rien à attendre des autres. J'ai qu'à attendre des glaviots de tout le monde. Ça gueule encore, à Meudon. Le maire, tous, ils veulent ma peau. On met encore des ordures dans ma boîte aux lettres. Sur les murs, qu'ils écrivent aussi... Contre Céline, le pornographe... C'est du propre, votre de Gaulle.

Vous avez vu son bide, à de Gaulle ? C'est gros, c'est gros. Y a quelque chose. Y va crever, avec un gros ventre comme ça. Tout pourri, là-dedans. Doit avoir un cancer, un truc comme ça...

Il était à Londres pendant la guerre. Le caviar, quoi... Moi, j'ai souffert. A Sigmaringen, je soignais les gars. Y a que moi qui voulais... Déat, Abetz... On m'aime pas, et pourtant je me suis dévoué. On m'a pris mon appartement, un gars à de Gaulle. Un colonel. Ils ont tout vendu aux Puces : trois camions de déménagement. Et la prison : deux ans au Danemark. Souffert, oui... Mon ex-femme a jamais voulu me revoir. Ma fille non plus. Elle est mariée, elle a six gosses. Elle est jamais revenue. Ah ! elle est pas fière d'être la fille de Céline... C'est du monde bien, quoi... Sa naissance, on n'en parle pas : c'était sans doute rien qu'un petit accident. Pendant ce temps-là, moi, vieux, pauvre, je mange juste une patate le soir. Je regrette rien ! Je regrette jamais ! »

 

Louis-Ferdinand Céline — Entretien avec Guy Bechtel, Le 27 novembre 1958.

 

NB : Louis-Ferdinand Céline accorda un entretien à Guy Bechtel, alors chargé d'établir une édition grand public de Rabelais pour le Club du Livre. Cet entretien servit l'année suivante de préface à l'ouvrage.

Guy Bechtel —Rabelais ou la crudité juste, Magazine-Littéraire n°4, 2002

 

Source : CÉLINE EN PHRASES Littérature et Poésie

 

 

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 GEN PAUL (1895 -1975), Gravure : Louis Ferdinand Céline

Source : French Art Collection