Gil Rivière-Wekstein, fondateur de la revue Agriculture et Environnement  a répondu à nos questions. Il publie une lettre mensuelle bien informée sur ces sujets. Il est par ailleurs l'auteur des livres « Glyphosate, l'impossible débat » ou encore  « Panique dans l’assiette, ils se nourrissent de nos peurs ».

 

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Manifestation à Sainte Soline le 25 mars 2023UGO AMEZ/SIPA

 

Marcel Kuntz : Le théoricien de la « guerre culturelle » à mener pour quadvienne la révolution prolétarienne, Antonio Gramsci, proposa de distinguer « guerre de position » et « guerre de mouvement ». La « guerre de position » étant une bataille culturelle contre les valeurs bourgeoises qui s’établissent assez naturellement. Peut-on dire que le dénigrement de lagriculture ces dernières décennies a été une telle guerre de position ? La guerre de mouvement a-t-elle été lancée à Sainte-Soline ?

Gil Rivière-Wekstein : Absolument. La force de l’écologie politique, à la manœuvre dans ce qu’on appelle l’agri-bashing, consiste tout d’abord à avoir réussi à gagner une forme de « guerre culturelle ». On peut en effet constater que la société occidentale a progressivement adopté l’essentiel des valeurs et de l’imaginaire de l’écologie politique, et ceci au détriment des valeurs fondatrices de la République.

Alors que jadis le progrès scientifique et technologique constituait l’un des moteurs de la gauche, il est aujourd’hui systématiquement questionné, considéré comme destructeur plutôt que source de solutions. L’écologisme radical et décroissant, présent aussi bien chez La France insoumise que chez EELV, dénonce avec vigueur le « technosolutionnisme ». On retrouve ici la critique de Jacques Ellul sur la « société technicienne », qui a très largement inspiré de nombreux militants écologistes, notamment toute l’opposition française aux biotechnologies qui s’est nourrie des thèses du penseur protestant. En particulier la Confédération paysanne, l’un des organisateurs de l’action à Sainte-Soline, qui, comme l’explique José Bové, a été en fait le premier syndicat à avoir eu cette réflexion sur la remise en cause du productivisme, donc du rôle de la technique, avec Ellul comme « véritable boîte à outils pour essayer de décortiquer cette réflexion ».

De même, il n’est plus autorisé de défier les contraintes que nous oppose la nature, mais de s’y soumettre. Une soumission qui passe tout naturellement par la mise en place d’un nombre croissant d’interdits « pour sauver la planète ». La menace de cette nouvelle forme d’apocalypse – avec la fin annoncée des insectes et des oiseaux, la montée des eaux, les migrations climatiques, la raréfaction des principales ressources, notamment pour produire de l’énergie, le manque d’eau, etc. – justifie ensuite le passage à cette « guerre de mouvement » telle que la définit Gramsci. Et c’est précisément ce qu’on a pu observer avec les violences organisées à Sainte-Soline contre de banales retenues d’eau, mais qui incarnent, pour ces opposants, cette société « qui va dans le mur », pour reprendre les propos de la députée EELV Sandrine Rousseau.

 

MK : « Faites-leur avaler le mot, vous leur ferez avaler la chose », conseillait Lénine, qui s'y connaissait… Pouvez-vous nous parler du storytelling performatif contre lagriculture ?

GRW : Etant une activité en plein air, l’agriculture s’expose à un fait incontestable : elle agit en permanence sur son environnement, qu’elle modifie au profit d’une activité humaine. Et cela sur de vastes superficies. En outre, cette activité, comme d’ailleurs l’essentiel des activités humaines, a radicalement évolué depuis la deuxième moitié du siècle dernier. Elle s’est modernisée, technicisée, spécialisée, alors qu’exalté par un romantisme rousseauiste contemporain, l’imaginaire collectif la fantasme encore telle qu’elle fut il y a cent ans.

Ainsi, le storytelling performatif contre l’agriculture – c’est-à-dire l’agribashing – se nourrit de cet imaginaire, voire l’entretient. Il l’oppose à l’activité réelle de nos agriculteurs en utilisant une sémantique bien précise. Le cas de Sainte-Soline est exemplaire : ce qui, au final, ne sont que de bien modestes retenues d’eau deviennent dans ce storytelling des « mégabassines » ou de « vastes cratères », au profit de l’ « agrobusiness ». De même, le terme d’ « insecticide tueur d’abeilles », largement popularisé par un journaliste du Monde et les ONG écologistes a été fatal pour la famille des néonicotinoïdes, car qui peut raisonnablement s’opposer à l’interdiction d’un tel produit dès lors qu’on accepte cette appellation ? Par ailleurs, les écologistes ont réussi à diaboliser les termes « chimie » et « génétique », alors qu’il s’agit des bases fondamentales de la nature, et idéaliser le terme « naturel », alors qu’il n’est pas automatiquement garant de bienfaits.

Or, bien que ces caractéristiques ne correspondent à aucune réalité, l’écologie politique a réussi à propager ces idées principalement auprès des populations urbaines, déconnectées de la vie des agriculteurs.

Pour les agribasheurs, l’agriculture, en tout cas lorsqu’elle n’est pas « paysanne », « sans produits chimiques » et « sans OGM », est nécessairement « productiviste » et « destructrice de la biodiversité », tandis que l’élevage est « concentrationnaire » et l’une des principales causes du dérèglement climatique en raison des émissions de ses gaz à effet de serre. Or, bien que ces caractéristiques ne correspondent à aucune réalité, l’écologie politique a réussi à propager ces idées principalement auprès des populations urbaines, déconnectées de la vie des agriculteurs. Bien entendu, les médias ont joué une part importante dans cette partition, avec des reportages aussi caricaturaux qu’anxiogènes, notamment sur les pesticides. C’est ce qui rend le dialogue très compliqué, comme on peut le constater lors des interventions particulièrement grotesques de responsables politiques de l’opposition, à l’image de celles d’Aymeric Caron.

 

MK : Dans son ouvrage Ma Vie, Léon Trotsky écrit « la révolution permanente contre le carnage permanent ! Telle est la lutte dont l'enjeu est le sort de l'humanité ». Est-ce que pour les écologistes radicalisés, combattre lagriculture, au même titre qu’« agir pour le climat », est devenu un enjeu de survie dans leur esprit, qui passe par la destruction du capitalisme ?

GRW : A leurs yeux, le capitalisme est absolument incompatible avec la survie de la planète qui représente l’ultime combat. L’enjeu climatique est donc ce qui justifie leurs actions, y compris dans ses formes les plus radicales. Cet étendard fédère désormais un vaste public qui réunit en son sein l’anticapitalisme dans toutes ses expressions qui vont de l’écologie radicale aux mouvements anarchiques, en passant par la gauche mélenchoniste. Il est vrai que vouloir sauver la planète semble être un objectif bien plus honorable que de vouloir imposer au monde un régime marxiste ou même socio-révolutionnaire au regard des expériences malheureuses de ces types de régimes. Le collectif Les Soulèvements de la terre, autre organisateur des actions contre les retenues d’eau, préfère d’ailleurs se décrire comme un « mouvement de résistance » plutôt que comme des révolutionnaires, bien qu’il affirme vouloir « arracher des terres à l’exportation capitaliste ».

Curieusement, pour les militants de la mouvance de l’écologie radicale, l’agriculture française est assimilée au capitalisme et au libéralisme alors que c’est certainement l’un des secteurs économiques les plus réglementés et le moins libéralisés. Les exploitants agricoles français restent propriétaires d’entreprises à taille humaine qui n’ont rien de similaire avec les grandes exploitations de nos voisins immédiats. Et pourtant le mythe du richissime agriculteur de la Beauce perdure. Peut-être simplement parce qu’il possède un impressionnant tracteur, mais qui n’est pourtant que son principal outil de travail…

MARCEL KUNT- 5 juillet 2023

Source : https://factuel.media 

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