Résistance Identitaire Européenne

Economie organique

LA DOCTRINE CORPORATIVE

 

La variété des conceptions rend difficile tout effort de synthèse. Depuis le simple syn­dicat mixte qui englobe tous les éléments pro­fessionnels et qui a « pour principe essentiel la liberté » (1), jusqu'au « corporatisme pur » qui fait de l'Etat lui-même une sorte de super ­corporation (2), nous trouvons toute une gamme de doctrines. Les unes s'inspirent du Moyen-âge, insistant sur la paix sociale et la moralité ; elles ont parfois un certain parfum de romantisme et de poésie. Les autres visent à être scientifiques, mettent l'accent sur la recherche du bien commun et la restauration du principe d'autorité ; elles ont de la force, voire de la rudesse. Beaucoup sont sommaires, se bornant à critiquer des thèses adverses et à nous fournir des esquisses de réglementa­tion pratique, applicables à des cas déter­minés.

La variété des doctrines étrangères.

Il est surprenant qu'il y ait aussi diversité de doctrines dans le pays qui passe pour un modèle de réalisation corporative : l'Italie.

A en croire G. Arias (3), les fins publiques se substituent aux fins privées dans le régime corporatif, au point que l'individu, lors des choix par lesquels il exerce son activité, se laisse guider par sa « conscience corporative » et non par son intérêt personnel, et que l'en­trepreneur se conforme à ce qu'il croit être l'intérêt public (4).

Suivant Fovel (5), le corporatisme est une doctrine productiviste, c'est-à-dire d'augmen­tation de la production. Dans ce but, il con­vient d'éliminer le revenu du capital. Cette thèse est donc avant tout anticapitaliste.

Pour Ugo Spirito (6), l'Etat moderne n'est ni transcendant, comme en régime libéral, ni bureaucratique, comme en régime socialiste, il n'est pas surajouté à l'individu, il est la nation elle-même qui absorbe l'homme par l'intermédiaire de la corporation. L'écono­mie se trouve subordonnée à l'Etat ainsi compris et tous les phénomènes économiques sont systématisés en vue de fins d'ordre éta­tique. La corporation se présente à la fois comme une solution des antagonismes « pu­blic-privé » et « capital-travail » ; elle aboutit à une fusion de l'individu et de l'Etat du point de vue économique.

Comme le remarque G. Arias avec raison et non sans vivacité, cette dernière concep­tion est contraire à celle qui inspire la Charte du Travail italienne. Celle-ci, en effet, dans la déclaration VII, affirme le principe de l'initiative privée et distingue nettement l'in­dividu et l'Etat du point de vue économique. « Les organisateurs d'entreprises, lit-on, sont responsables vis-à-vis de l'Etat de la direction de la production. »

Passons à des auteurs moins hardis. Marco Fanno regarde la corporation comme un moyen de remédier aux crises, c'est-à-dire aux fluctuations des prix dans le temps. Il décou­vre la cause de ces mouvements dans un fait structurel qui est non pas précisément la lon­gueur du processus de la production, dont cer­tains économistes français ont parlé, mais la différence dans la durée des cycles productifs des biens instrumentaux et de ceux des biens directs (de consommation). Les variations de la demande de ces derniers biens se répercu­tent de manière inégale à travers les stades de la production, en sorte que les chefs d'en­treprise, isolés, commettent de multiples erreurs de calcul et ne parviennent pas à ajuster leur offre à cette demande ultérieure changeante. La corporation, ayant une vue globale des entreprises, est à même de mieux connaître, de mieux calculer, de mieux pré­voir, et d'imposer une discipline de l'offre (7).

En généralisant la conception de Marco Fanno, on peut se faire une idée de celle d'Ugo Papi qui fait du corporatisme une doc­trine d'assurance non seulement contre la crise, mais contre tous les risques économi­ques. Cette assurance porte sur l'individu et sur l'affaire elle-même : elle vise les revenus à leur source (8). La propriété privée, l'ini­tiative individuelle, la faculté d'épargne sont préservées, mais une « discipline unitaire » est instituée. Par exemple, la corporation décide s'il convient ou non, en raison de la situation du marché, de permettre la création ou l'extension d'une entreprise.

Ugo Papi n'ignore pas que le système cor­poratif fait surgir une nouvelle bureaucratie et il recommande une « réduction systéma­tique du coût », conformément à la déclara­tion VIII de la Charte du Travail, c'est-à-dire l'obtention d'une production plus économique et non la simple amputation des revenus exis­tants. Pour y parvenir, il compte sur l'intervention de l'Etat, non pas « occasionnelle et incohérente sous la pression des intérêts les plus puissants », mais « ordonnée et cons­ciente des répercussions », conformément au double principe d' « intégralité dans la tutelle des intérêts existants » et « d'adhérence à la réalité du marché ». Ces deux normes corres­pondent au quatrième caractère général que nous avons indiqué ; elles signifient que les dirigeants du système, grâce à la vue d'ensem­ble qu'ils possèdent, d'une part contrôlent toutes les activités de manière à obtenir leur meilleur aménagement, et d'autre part règlent leur action d'après les conditions du milieu sans obéir à des dogmes.

Particulièrement instructive pour nous est la thèse d'Agostino Lanzillo (9), car elle se situe aux antipodes de celles de Fovel et de Spirito ; elle est réaliste et prouve que le cor­poratisme d'association avait d'éminents partisans dans l'Italie de 1936.

Selon cet excellent auteur, la corporation est un « regroupement des entreprises, des forces de travail, des activités, des échanges, sous le contrôle de l'Etat, par grandes bran­ches de la production, en vue d'une coordination rationnelle des entreprises et des facteurs de production et d'une distribution équitable du produit dans la sphère des intérêts écono­miques et moraux de la Nation ». La corpo­ration n'est pas un organe d'Etat, au contraire, elle est autonome par essence et même elle se présente comme « la négation dialectique de l'Etat » puisqu'elle apporte une «  solution intégrale des problèmes de structure » et exerce ses fonctions « en dehors de l'Etat et même, s'il y a lieu, contre l'Etat ».

Malheureusement, « la structure corpora­tive italienne présente le défaut d'être née par la volonté de l'Etat », elle n'est pas sortie de « l'humus social ». D'où des incertitudes à ses débuts. Mais la corporation ne doit pas prépa­rer une planification qui serait une préface du socialisme. Elle n'est ni révolutionnaire, ni anticapitaliste, elle apporte une heureuse solu­tion « à la contradiction qui existe entre les exigences de la vie sociale et l'incapacité de l'Etat ».

A. Lanzillo nous apporte donc une théorie remarquable de corporatisme anti-étatiste.

Filippo Carli rapproche l'économie corpo­rative de l'économie néo-classique (10). D'après lui, la psychologie de l'individu est en partie déterminée par les groupes auxquels cet individu appartient, notamment par l'Etat, synthèse des citoyens et fait spirituel. La recherche de l'équilibre ne doit pas être reje­tée, elle doit au contraire être étendue, de manière à obtenir un équilibre à la fois dyna­mique et multiple, c'est-à-dire « économique, éthique, psychique, démographique, juridi­que ». L'ordre économique n'est que l'aspect hédonistique de l'ordre politique. Le théori­cien peut retenir cet aspect pour étudier une « économie pure » du corporatisme. L'homo corporativus, sujet d'une telle économie, pro­cède à des calculs analogues à ceux auxquels se livre l'homo economicus, mais en tenant compte à la fois de ses intérêts et de ceux de la corporation dont il dépend (calcul hédonis­tique synthétique). L'économie orthodoxe n'est pas niée, elle est complétée.

Cette manière de présenter le problème est très acceptable, car l'économiste a toujours la faculté d'abstraire pour mieux étudier, mais il est à peine besoin de remarquer que l'homme réel tient généralement peu de compte des intérêts de son groupe lorsque celui-ci est très étendu, ce qui est le cas de la corporation. Un tel fondement doctrinal donne nais­sance à de grandes difficultés. Les prix, par exemple, doivent être coordonnés de manière à satisfaire aux exigences à la fois des indi­vidus et des groupes.

Pour F. Vito, l'économie politique étudie les moyens de parvenir à certaines fins et ces fins, qu'il résume dans les mots « justice sociale », sont des données morales et politi­ques. La justice est satisfaite lorsqu'une compensation est offerte à quiconque fournit un effort utile à la société et non à l'entre­prise. Par exemple, le salaire est rémunéré d'après l'utilité sociale de la prestation accom­plie et non conformément à l'intérêt pécu­niaire de l'entrepreneur, en d'autres termes, selon la productivité sociale et non selon la rentabilité individuelle. La corporation est l'instrument qui, sous l'égide de l'Etat, « assure la discipline unitaire, organique et totalitaire de la production », en appliquant l'activité à des buts d'intérêt national (11). Les pouvoirs publics, on le voit, ont une mission difficile à remplir : préciser les fins et inciter les indi­vidus à les atteindre. L'économique est le

corollaire d'une éthique et d'une politique (12).

Théoriquement donc, l'économie corpo­rative ainsi comprise n'est pas purement et simplement étatiste. « Tout en conservant l'initiative individuelle et la propriété privée, on cherche à obvier aux désordres de la con­currence grâce à l'instauration d'un système de discipline de la production dans lequel les intéressés conservent le rôle principal. Tel est le système de l’autodiscipline de la produc­tion institué par le corporatisme » (13). Il y a là une forte base individualiste : le salut doit en principe venir d'un acte de volonté.

Mais les corporatistes ne croient pas au jeu des automatismes et à l'harmonie des intérêts ; à cet égard, la divergence éclate avec les classiques : « Dans l'Etat corporatif qui considère l'homme tel qu'il est, l'initiative privée n'est pas niée, elle est reconnue en tant qu'elle s'accorde avec les intérêts de la collectivité » (14). Mais s'accorde-t-elle d'elle-même ? Le corporatiste se méfie des tendances naturelles à l'homme, consacrées par de mau­vaises habitudes, et recourt à l'Etat pour les combattre. Cette direction étatiste s'exerce par l'intermédiaire de la corporation et là est la différence avec les associations à caractère de monopole : ces dernières s'orientent vers la défense des intérêts privés, tandis que la cor­poration est orientée vers l'intérêt national. Et c'est ainsi que l'étatisme s'étend, soit tempo­rairement si on regarde l'homme comme capable de s'amender et d'aboutir à l'autodiscipline souhaitée, soit définitivement si l'on est moins optimiste. « L'organisme typi­que à qui est confié le soin de discipliner la production dans le système italien est la corporation, bien que cette discipline soit exercée directement par l'Etat dans certains secteurs à titre temporaire ou définitif » (15).

 Remarquons que la théorie, ainsi comprise, se présente toujours comme celle d'une éco­nomie de bien-être, mais en précisant « bien-être collectif » ; elle n'est pas a priori une économie de puissance, bien qu'elle le soit devenue en Italie. Elle repose sur ce postu­lat que l'Etat, à défaut de l'individu isolé ou groupé, sera capable d'orienter le système de manière à obtenir le bien-être et en même temps la justice. Que l'individualisme n'y par­vienne pas complètement, c'est l'évidence même ; l'homme est récompensé non seule­ment suivant son mérite, mais encore suivant sa chance ; il ne peut en être autrement dans un système de liberté relative, car on ne sau­rait supprimer le hasard sans instaurer un régime d'autorité totale. Mais que les diri­geants soient capables de faire mieux, c'est une autre question. L'action du hasard peut être considérée comme la rançon de cette liberté dont chacun profite et qui est source à la fois de responsabilité et de risques. Chacun n'a, en principe, qu'à s'en prendre à lui-même s'il ne parvient pas à ses fins, et l'Etat, tou­jours présent dans une société individualiste, a pour rôle de remédier aux conséquences fâcheuses des circonstances imprévues. Nous n'avons ici ni à décrire, ni à défendre ce système qui a incontestablement de la gran­deur, puisqu'il repose sur une notion de per­sonnalité humaine, mais nous sommes fondés à nous demander si les résultats de l'action corporative, temporairement ou définitive­ment étatiste, seront tels qu'ils compenseront la perte de la liberté individuelle. Le bien-être collectif repose sur une augmentation de la production, qu'aucune contrainte et sans doute aucune persuasion ne permet d'obtenir aussi bien et aussi vite que l'intérêt person­nel ; la justice sociale repose, comme le veut M. Vito, sur une rémunération conforme à l'utilité sociale de la prestation accomplie. Mais comment apprécier cette utilité ? C'est aux dirigeants à le faire. Tout dépend de la qualité des agents chargés de la direction et c'est un problème d'élite qui se pose, problè­me auquel nous sommes constamment rame­nés dans notre société actuelle, quel que soit le régime adopté.

Si de l'Italie nous passons au Portugal, autre pays corporatif qui a récemment attiré les regards, nous trouvons des idées analo­gues à celles que nous venons d'exposer. Citons quelques excellents auteurs : M. Caetano, C. Gonçalves, M. de Figueiredo, Da Costa Leite Lumbrales, José Joaquin Teixera Ribeiro, Pereira dos Santos. Le premier de ces écrivains notamment (16) explique que le corporatisme est un système comportant une conception complète d'organisation sociale. D'après lui, il existerait une sociologie corpo­rative dont se détacheraient une économie corporative, une politique corporative et un droit corporatif. Le principe de cette socio­logie serait personnaliste. La distinction entre l'individu et la personne, qui est en honneur aujourd'hui parmi les tenants du personnalisme et qui leur permet de faire figure d'adversaires à la fois des anciens libé­raux et des modernes socialistes, était faite déjà par des auteurs portugais. La « per­sonne » serait l'homme concret et social par opposition à « l'individu » qui correspondrait à un être économique abstrait et isolé (17). L'économie corporative est donc « intégraliste » puisqu'elle concerne l'homme « inté­gral », elle est morale et sociale, elle doit servir à des fins supérieures. Ainsi le capital a pour but l'utilité sociale, c'est-à-dire doit être socialement productif ; là seulement est sa justification. L'Etat corporatif, de son côté, unit un pouvoir fort et unitaire à une large décentralisation des fonctions adminis­tratives conférées à des entités juridiques autonomes sous la tutelle du Gouvernement.

L'économie corporative comme économie de groupes.

Essayons de dégager les grandes lignes d'une théorie de l'économie corporative : celle-ci nous apparaît essentiellement comme une économie de groupes, qu'elle soit d'Etat (imposée) ou d'association (spontanée). Elle se présente comme une extension et une accentuation du mouvement de concentra­tion que l'on constate à l'époque moderne dans l'industrie et le commerce.

La corporation peut faire partie d'autres groupements ou elle-même être divisée en groupements, mais elle demeure l'unité du système.

Le point de vue économique.

Dans l'ordre économique proprement dit, tout dépend de la réalisation d'un équili­bre entre les groupes et non plus entre les individus.

 Insuffisances et dangers du corporatisme d'association.

S'il s'agit d'un corporatisme d'association, la lutte entre les entreprises, que déplorent les adversaires du libéralisme, est remplacée par une lutte entre les collectivités. Celles-ci elles-mêmes ne sont parfois que des façades, car dans tout groupement il existe des entre­prises particulièrement puissantes et actives, des « centres de force », comme l'écrit Pantaleoni, qui font prédominer leurs propres inté­rêts (18). Le monopole, si amèrement repro­ché aux individualistes, est généralisé, ren­forcé, sanctionné. Le « jugement corpora­tif » risque d'être un jugement hédonistique collectif et même individuel dans le cas dont nous venons de parler. Les corporations ont sur les cartels ce surplus de force qui leur vient du nombre et de la cohésion de leurs membres. Déjà les cartels, dit-on, réalisent une économie de groupes, mais ils réussissent rarement à englober toutes les entreprises de

la branche de production envisagée, une concurrence résiduelle ou potentielle sub­siste, et bien souvent des concurrences par­tielles se perpétuent même entre les entre­prises cartellisées en portant sur la qualité, la présentation, les délais de livraison, etc... Dans la plupart des cas, nous sommes aujour­d'hui en face de ces « marchés imparfaits » sur lesquels s'est exercée la sagacité des modernes économistes. Le système corporatif au contraire ne laisse plus qu'une alternative entre deux formes de monopole dont nous aurons à parler.

Enfin, en raison de sa cohésion, le groupe est puissant et il est doué, comme tous les organismes vivants, d'une force d'expansion dont les grandes entreprises privées nous fournissent maints exemples (19). L'autodiscipline devrait consister alors en une auto­limitation, bien improbable d'ailleurs, car on sait quels entraînements subissent les indivi­dus comme les collectivités en périodes de prospérité. Il ne suffit pas d'avoir une con­ception de l'intérêt général pour modérer sa marche quand la route est belle et l'horizon clair, il faut une connaissance, assez peu répandue de nos jours, des nécessités du rythme.

L'action du groupé sur les prix.

Un tel groupe monopoleur va exercer son action sur les prix. Quand les corporations se trouvent en présence d'éléments non corporatisés, elles tendent à imposer leurs prix, quand elles ont à faire à d'autres corpora­tions, elles se heurtent plus ou moins violem­ment à elles. D'un côté, monopole unilatéral, de l'autre, monopole bilatéral.

Le cas du monopole unilatéral.

a) La théorie du monopole a été exposée avec soin dans le courant de ces dernières années par un grand nombre d'économistes et nous n'avons pas à y revenir (20).

Plaçons-nous dans l'hypothèse la plus favo­rable en supposant que le Comité directeur du groupe ait acquis le sens de l'intérêt géné­ral et ne cherche pas à obtenir uniquement le gain maximum. Il évitera toute sous-produc­tion rentable, c'est-à-dire qu'il s'abstiendra de réduire la production dans le cas où, grâce à une certaine rigidité de la demande, l'aug­mentation de valeur correspondant à la rareté croissante de l'offre ferait plus que compenser la contraction du volume des ventes (21).

Nous pouvons admettre dans ce cas que les dirigeants de bonne volonté désireront décou­vrir le prix normal, forme moderne du juste prix médiéval, qui a hanté nos hommes d'Etat depuis bien des années. Après avoir essayé de traquer le bénéfice anormal, nos législateurs ont visé ce prix normal par la loi du 19 août 1936 relative aux denrées de première nécessité en le considérant comme égal à la somme du coût réel et du bénéfice légitime (« rapport qui doit exister entre le prix d'achat et le prix de revente » art. 7). Ils étaient sur ce point d'accord avec la con­ception vulgaire et c'est ainsi sans doute que raisonneraient les chefs bien intentionnés des grandes unités corporatives. Or il y a là des dangers.

 D’abord le calcul du prix de vente doit se faire d’après le prix de remplacement des marchandises et non d’après le prix de revient sous peine de conduire à la ruine, en temps de hausse des prix, les entreprises dont la trésorerie est étroite. C’est pour parer à ce grave inconvénient que de bons esprits ont proposé la constitution d’un stock de base ou stock-outil, ensemble de marchandises à l’état de matières premières, de produits semi-ouvrés ou de produits finis, dont l’importance serait proportionnelle à celle du matériel et à celle du chiffre d’affaire de l’entreprise. Ce fonds de roulement devrait être maintenu en nature, non en valeur monétaire. Le supplément de bénéfices, après les prélèvements nécessaire à ce maintien, serait seul retenu pour le calcul des bénéfices normaux (22).

Si, au lieu d’envisager une période de hausse, nous supposons qu’une dépression mondiale survienne et entraîne un fléchissement des revenus nationaux, les prix établis à partir du coût dont les principaux éléments, intérêts, salaires, charges fiscales et sociales, suivent avec retard ou ne suivent pas du tout les mouvements des affaires, seront manifestement excessifs par rapport à la demande. Ou les prix de vente seront maintenus et les affaires se raréfieront, ou les prix de vente fléchiront et le profit considéré comme légi­time disparaîtra. De toutes manières, les entreprises iront à la ruine, plus ou moins rapidement suivant le degré d'élasticité de la demande.

Il est probable que les dirigeants de la cor­poration, notant une tendance de la demande à se restreindre, pour ce motif d'ordre géné­ral ou pour tout autre, par exemple à cause d'un changement de la mode, seront incités à fermer la profession en interdisant des créations et des extensions d'entreprises, au lieu de chercher à réduire les coûts et les prix pour susciter une demande nouvelle de la part d'acheteurs jusque là hors de portée.

Ajoutons encore que la fixation d'un béné­fice légitime est forcément arbitraire. On peut imaginer quelles pressions subiront les mem­bres des organismes chargés d'une tâche aussi délicate, de quelle force de caractère ils devront faire preuve.

Ce n'est pas tout : dans l'hypothèse corpo­rative, le prix est uniforme pour les produits identiques fournis par les diverses entrepri­ses, comme sur un marché ordinaire. Or les groupes réunissent des entreprises travaillant à des coûts divers qui correspondent à des différences dans la situation, l'outillage, l'or­ganisation, l'habileté des dirigeants ou du personnel, les proportions respectives des coûts fixes et des coûts proportionnels. Le prix devra couvrir le coût maximum afin d'éviter la ruine des entreprises défavorisées. En conséquence subsisteront les rentes, si souvent reprochées à nos économies.

Lorsque les prix sont fixés de la sorte sur le marché des produits, ils doivent l'être également sur celui des services et sur celui des capitaux. La corporation doit assurer l'équilibre entre l'épargne et l'investissement, obtenir l'auto-discipline de ce dernier et con­trôler le crédit : véritable direction économi­que, des plus délicates et dont les résultats sont fort douteux (23).

Le cas du monopole bilatéral

b) La question du prix dans le cas où les corporations, chacune dotée d'un monopole, s'opposent les unes aux autres, est encore très controversée. Les spécialistes ne sont pas d'accord sur le point de savoir si ce prix est déterminé ou non. Tout dépend du sens que l'on donne à ce mot. Si l'on considère comme déterminé un prix qui pourrait être prévu, c'est-à-dire calculé d'avance par un observa­teur connaissant toutes les données économi­ques du problème, nous verrons que le prix est indéterminé dans le cas qui nous intéresse ici. Si, au contraire, on admet qu'il y a déter­mination dès l'instant où l'on peut rassembler toutes les données, économiques ou non, mesurables ou non, tous les prix sont susceptibles d'être déterminés.

Lorsque les discussions s'engagent entre deux parties jouissant d'un monopole, l'une d'achat, l'autre de vente, chacune d'elles pousse à la hausse et résiste à la baisse ou inversement jusqu'au moment où d'une part elle n'a plus d'avantage à traiter et où d'autre part elle craint que l'adversaire ne se retire. Il y a donc des limites qui encadrent une zone dans laquelle se fixera le prix, mais, étant donné que les entreprises peuvent se décider à vendre temporairement à perte, en raison de l'importance des immobilisations qu'il faut amortir, cette zone est fort étendue.

Les théoriciens nous apprennent que le prix, au cas de monopole bilatéral, tend à se fixer à un point d'équilibre qui correspond soit au sacrifice égal minimum pour les deux parties, soit à l'avantage égal maximum pour elles, soit au maximum total d'avantages. Cette multiplicité de solutions possibles prouve déjà que la détermination du prix n'est pas absolue. Mais cette manière de voir ne nous offre qu'une approximation de la réalité. En effet, ces auteurs raisonnent sur deux unités opposées comme ils raisonne­raient sur des moyennes abstraites qui se heurteraient mécaniquement. En fait, chaque partie ne se borne pas à faire pression sur l'autre et à résister à la pression adverse jusqu'au moment où un équilibre est atteint. Elle tient compte de l'attitude probable de l'adversaire, c'est-à-dire estime dans quelle mesure celui-ci sera disposé à poursuivre la discussion plutôt qu'à conclure un arrange­ment, et à la suite de cette estimation peut se décider à traiter en deçà du point d'équi­libre ou à tenter d'aller au delà de ce point. Si par exemple deux unités industrielles se trouvent en présence, l'une vendeuse de matières premières et ayant une trésorerie aisée, l'autre acheteuse de ces matières et ayant une trésorerie étroite, chacune dotée d'un monopole respectif de vente et d'achat, le prix sera très différent suivant que la pre­mière ignorera ou non la situation de la seconde et suivant que la seconde jouera hardiment ou non son jeu.

L'action des parties dépend donc d'une double appréciation : chacune cherche à con­naître la situation de l'adversaire et l'opinion que cet adversaire a d'elle. Il y a des diri­geants de corporation, comme des dirigeants de cartels ou de syndicats, qui peuvent être téméraires, timorés, bluffeurs ou insouciants dans les négociations. Ces caractères particu­liers se compensent quand il y a sur le marché multiplicité de vendeurs et d'acheteurs, mais non dans le cas où des unités sont en pré­sence. Si donc le prix n'est pas complètement arbitraire, comme dans le cas d'une fixation par un tiers ou par l'Etat, on ne peut pas cependant le regarder comme déterminé, puisque nous nous trouvons avoir à faire à des facteurs psychologiques non mesurables et dont les influences sont imprévisibles (24).

Il va de soi que toutes les constatations pré­cédentes sont faites en supposant que les dirigeants des corporations sont des hommes à qui rien d'humain n'est étranger. C'est une hypothèse qui restera voisine de la réalité tant que ne seront pas intervenues des modi­fications psychologiques profondes dont nous aurons à parler.

Incertitudes et dangers du corporatisme d'Etat.

Nous avons raisonné jusqu'à présent sur une économie de groupes conforme à l'hypo­thèse d'un corporatisme d'association. Dans le cas d'une corporation conçue comme diffé­rente des groupes, représentant l'intérêt national et émanant du Gouvernement, c'est l'Etat qui décide souverainement. Il fixe les prix par l'intermédiaire des comités direc­teurs suivant les indications fournies par des statistiques plus ou moins exactes dans la mesure où les préoccupations économiques dominent et selon les conceptions personnelles des dirigeants dans la mesure où les préoccu­pations politiques ou éthiques l'emportent. De toutes manières, l'équilibre n'est assuré que par des tâtonnements successifs et coûteux. Le prix perd sa signification propre de point d'équilibre obtenu par la conjonction de for­ces opposées. Dès l'instant où interviennent des tiers par voie d'autorité, il n'a plus du prix que le nom et devient incapable de rem­plir son rôle de régularisation et d'orienta­tion. S'obstiner à l'appeler prix est une hypocrisie verbale. Il ne reste plus, dans ce cas, qu'à souhaiter que les fonction­naires chargés de la direction soient d'une compétence indiscutée et d'une conscience parfaite (25).

Quant au profit, il est maintenu en prin­cipe, lui aussi, mais il se rapproche du trai­tement du fonctionnaire ; en effet, les sur­profits dus au monopole et à la concurrence imparfaite tendent à être éliminés ; inverse­ment, l'Etat intervient en cas de difficulté pour soutenir les entreprises en péril de manière à éviter une diminution des salaires ou une fermeture de l'usine et il empêche ainsi la disparition totale de la rémunération des dirigeants (26).

Tout dépend évidemment de la mesure dans laquelle l'Etat saura assouplir le système de manière à le plier au rythme de la vie éco­nomique avec une marge suffisante de profit pour conserver un stimulant individuel.

Il ne faut pas se dissimuler que, lorsque l'Etat entre en jeu pour fixer les prix et les profits, il se charge d'une tâche redoutable. Pour peu qu'il soit faible, les épreuves de force qui se livrent autour des prix dans les économies de groupes reparaissent sous une forme indirecte : les intéressés s'efforcent d'agir sur les pouvoirs publics par la persua­sion, l'intimidation, la corruption, et, comme il s'agit d'intérêts collectifs, l'exploitation du vaincu est totale, car la responsabilité se dilue dans le groupe et nul ne prend cons­cience de la part qui lui incombe.

Le point de vue social.

Dans l'ordre social, la corporation n'échappe pas aux lois des groupes que Palante a fort bien énumérées à la fin du siècle dernier.

Conformément à la loi de conservation, elle cherche à grandir, à s'étendre, à acquérir la prépondérance. Toute vie, dit Nietzsche, est volonté de puissance et toute société acquiert un caractère « exploiteur ». D'où les innom­brables procès entre les anciennes corpora­tions, la tendance à l'exploitation des consom­mateurs, la difficulté d'une auto-limitation et les efforts en vue d'englober le plus grand nombre de sujets (métiers connexes) ou d'ob­jets (prix).

D'après la loi de continuité, le lien physio­logique se substitue aux autres liens sociaux lorsque ces derniers font défaut. De là vient que la corporation jadis s'est contractée, s'est repliée sur elle-même, est devenue étroite­ment familiale, a réservé l'accès à la maîtrise aux seuls fils ou gendres de maîtres.

La loi de grégarisme amène la solidarité économique à se transformer en contrôle et en contrainte. Palante cite à ce propos les corporations médiévales qui assujettissaient la vie privée de leurs membres à une étroite discipline.

La loi de conformisme, corollaire de la précédente, explique l'intolérance des groupes les uns vis-à-vis des autres.

Enfin la loi d'immobilisme s'applique avec d'autant plus de rigueur que le groupe est plus fragile, la moindre innovation risquant de détruire ce qui lui reste de cohésion, et elle se traduit par cette routine que l'on a cons­tatée en France dans les corporations lors de leur décadence (27).

Il est à remarquer que ces lois peuvent engendrer des effets heureux. « L'esprit de corps » est capable de susciter l'enthousiasme, l'héroïsme, la charité. La loi de conservation peut se traduire en besoin de grandeur, la loi de continuité en désir de sacrifice en faveur des générations à venir, la loi de grégarisme en sentiment de fraternité, la loi de confor­misme en volonté de discipline, la loi d'im­mobilisme en respect des traditions. Il semble­rait donc que tous les caractères changeraient pour ainsi dire de signe si l'inspiration géné­rale se modifiait. Ainsi en va-t-il de la gra­phologie, les mêmes traits ont deux signifi­cations différentes, l'une favorable, l'autre défavorable, suivant que l'écriture est consi­dérée dans son ensemble comme supérieure ou inférieure. Malheureusement, rien ne garantit que les élites seront placées à la tête des corporations. Cette association n'a en elle-même aucune vertu propre de redresse­ment, elle est une forme et nous sommes obligés de constater une fois de plus que tout dépend de l'esprit qui l'anime.

L'économie de groupes dans l'évolution actuelle.

Si, considérant les différents caractères de la corporation, on essaye de s'élever à une vue d'ensemble, il faut prendre garde de ne pas tomber dans l'erreur qui consiste à regar­der l'économie de groupes comme une éco­nomie individuelle dans laquelle l'unité se serait simplement dilatée. On commettrait une inexactitude analogue à celle que nous avons relevée ailleurs dans les comparaisons faites couramment entre les petites commu­nautés socialistes dont l'histoire nous offre des modèles et les nations socialistes que cer­tains voudraient instituer. Dans les deux cas, la différence entre les institutions confron­tées est de nature et non de degré. Les unités individuelles sur lesquelles raisonnaient les économistes classiques, douées de sensibilité, d'intelligence et de volonté dans une mesure extrêmement variable suivant les cas, supposées indépendantes les unes des autres, per­mettent à la loi des grands nombres de jouer. Or, nous savons aujourd'hui que les lois éco­nomiques sont des lois statistiques comme les lois physiques (28). Si donc nous avons à faire à un petit nombre de grandes unités, le degré de probabilité des lois va fléchir. Com­ment imaginer les équilibres envisagés par Walras sur les marchés des produits, des services, des capitaux, si au lieu de milliers de chefs d'entreprise, d'ouvriers et d'épargnants, il n'existe qu'un nombre restreint de corpora­tions et, qui plus est, de grandeur et de puis­sance inégales ?

Il est certain que les hommes tendent à s'agglomérer en fait depuis longtemps, et que le groupe peut être regardé à bien des égards comme la consécration d'un état de choses existant. Deux voies s'ouvrent alors au réfor­mateur: ou chercher à repersonnaliser l'hom­me, au besoin avec l'aide de l'Etat, ou admet­tre et accentuer l'évolution en légalisant une économie de groupes.

Si nous sommes en présence d'une écono­mie de bien-être, comme nos ancêtres la con­cevaient, la première solution est défendable, mais exige de la patience et du temps ; si nous avons à faire à une économie de puissance, telle que la conçoivent plusieurs de nos contemporains, la deuxième solution sera probablement préférée.

Nous nous arrêtons ici dans cet exposé, car nous sommes en présence d'un jugement de valeur. Mais nous comprenons maintenant pourquoi les théoriciens que nous avons cités sont enclins à déborder le cadre économique et à nous imposer des fins politiques et mora­les. Dans une économie de groupes, les équili­bres naturels anciens sont détruits. Il faut supposer une modification psychologique en admettant que l'homme est altruiste, comme fait G. Arias, ou faire intervenir l'Etat en prenant appui sur une donnée historique ou philosophique, comme fait Ugo Spirito. De toutes manières, les fins sont l'essentiel, ainsi que l'explique F. Vito.

Le dilemme ne doit pourtant pas être posé de manière simpliste dans les termes : moralisation ou étatisme. Les classiques ont admis la morale et l'Etat, mais avec une extrême modération et c'est en cela que leur doctrine est humaine. Ils savent que la moralité est indispensable au système qu'ils exposent, et même qu'ils vivent de leur temps : un régime contractuel exige le respect des contrats. Ils sous-entendent ce postulat qui est évident ; ils le sous-entendent même trop, car les com­mentateurs modernes ne l'ont pas toujours aperçu. Mais ils savent également que l'hom­me est faillible et ils placent l'Etat à côté de lui pour le surveiller.

Au total, le corporatisme est une doctrine extra économique dans une large mesure appliquée à un système de grandes unités professionnelles. L'équilibre s'établit dans le cas d'une auto limitation (morale) ou d'une contrainte extérieure (étatisme). Il en résulte fréquemment une tendance confes­sionnelle ou dictatoriale.

La nuance confessionnelle est d'autant plus normale que le corporatisme repose au fond sur un sentiment de méfiance à l'égard de l'homme actuel. Or, d'après la doctrine chré­tienne, les penchants naturels de l'homme
sont considérés comme mauvais et chacun de nous doit travailler à les redresser. M. Salazar fait .allusion aux « tendances vicieuses de l'humanité. » (29). A cet égard, nous sommes loin de l'individualisme qui fait confiance à
l'homme en le supposant, intéressé, mais non perverti.                      

La mutuelle attirance des deux formes de corporation.

Si différentes que soient la corporation d'association et la corporation d'Etat, elles s'attirent l'une l'autre curieusement.

D'une part la corporation d'association, même si elle se discipline, peut éviter diffi­cilement l'intervention de l'Etat quand elle est amenée à prendre des mesures d'impor­tance nationale, comme la fixation des prix, l'établissement d'un certificat d'aptitude, la fermeture d'une profession (30). Et si elle ne se discipline pas, non seulement les pouvoirs publics seront amenés à la diriger, mais c'est elle-même qui les appellera à son aide.

D'autre part, le corporatisme d'Etat n'est qu'une forme d'étatisme et l'on comprend que les pouvoirs publics souhaitent de voir jaillir du sol national des associations vivaces. Mais comme une invitation ne suffit pas, ils créent la charpente, ils éduquent les indi­vidus, ils prennent temporairement en mains l'organisation de l'économie avec le désir bien arrêté de préparer ainsi leur propre abdication. L'expérience portugaise, dont nous aurons à parler, nous offrira un modèle de cette méthode que nous résumerons par la formule : au corporatisme d'association par le corporatisme d'Etat.

Cette attirance mutuelle provient d'une double instabilité. Le corporatisme d'associa­tion ne trouve pas dans le milieu ambiant le support nécessaire (spiritualisme, notion d'in­térêt général, désir de collaboration, etc...) pour se suffire à lui-même ; le corporatisme d'Etat, s'il n'est pas temporaire et destiné à servir de cadre à un mouvement ultérieur spontané, n'est qu'un masque de l'étatisme et, théoriquement, se renie.

Louis Baudin

 (Sources : Le Corporatisme par Louis Baudin, Ed. L.G.D.J. – 1941)

 

Notes:

(1) La Tour du Pin,  Vers un ordre social-chrétien

(2) M. Manoïlesco, Le siècle du corporatisme

(3) Economie nationale corporativa ; Rome, 1929. L'economia corporativa ;  Florence,  1934.

(4) Cette  conscience n'est pas un principe  rationnel, écrit G. Arias. Suivant l'expression d'un commentateur, elle est « le concept normatif de l'utilité corporative » (P.  E. Taiviani, II concetto di ulilita nella teoria corporativa, Economia, juillet 1935). Sur la même  question,  voyez   M.  Troisi, Considerazione   nella  norma corporativa, Economia, janvier 1937

(5) Struttura   teorica   del   corporativismo.   come   economia   di
produttori, in Nuovi problemi politica, storia ed economia,  1932.
Economia e corporativismo, Ferrare, 1929.

(6)  I fondamenti della economie corporativa ;   Milan,  1932. Capitalisme e corporativismo ;  Florence, 1933.

(7) Cicli di produzione, cicli di credito e fluituazioni industriali, Giornale degli Economisti, mai 1931.

(8) Lezioni di economia politica corporativa ;  4e édit., Padoue, 1937,   tome   III,   titre   II,   chap.  XIV.

(9) Lo Stalo nel processo economico ;  Padoue, 1936, ch. XV.

(10)   Promesse  di economia   corporativa ;   Pisé,   1929.   Teoria generale  della  economia  politica nazionate ;   Milan,   1931.

(11)  F.   Vito,   Economia   politica   corporativa ;   Milan,   1939, ch. III.

(12) Dans le même sens, E. Coppola, La norma corporativa ; Rome,  1936. Cette norme est « une dogmatique nouvelle connexe aux principes éthiques et politiques ».

(13) F.  Vito, Lo stato  attuale della dottrina degli aggruppamenti di imprese in Italie, in Gli aggruppamenti di imprese nett economie corporativa ;  Milan, 1939. Cet économiste a écrit un  grand  nombre  d'études  sur  la  corporation. Citons,  en  ce  qui concerne la question des fins et le caractère éthique de l'économie corporative    :   L'essenza   dell’economia   corporativa,   in   Economia corporativa ; Milan, 1935. Sui fini dell'economia corporativa, Giornale degli Economisti ;   1935.

(14) Fr.  Feroldi,  I gruppi di  imprese  nell'economia corpora­tiva, in Gli aggruppamenti di imprese... ; op. cit., p. 115, note 1.

(15) F. Vite : Concorenza imperfetta, monopolio collettivo di economia corporativa in Gli aggruppamenti di imprese... ;   op. cit., P. 15.

(16) M. Caetano, Licoes de Direito Corporativo ; Lisbonne, 1936.

(17) Remarquons incidemment qu'il n'existe aucune opposition entre l'individualisme et le personnalisme, le deuxième n'est que le développement du premier, lequel n'a jamais admis l'isolement de l'homme et même a toujours reconnu la nécessité de certaines inter­ventions de l'Etat.

(18) La critique a été faite par M. Venditti, Negozii associa-tivi économie! ; Naples, 1938, p. 168. M. F. Feroldi répond que c'est là un fait interne qui peut et doit être combattu : / gruppi di imprese neilVconomia corporative, Economi'a, mars 1939, p. 246.

(18) La critique a été faite par M. Venditti, Negozii associativi économici ; Naples, 1938, p. 168. M. F. Feroldi répond que c'est là un fait interne qui peut et doit être combattu : I gruppi di imprese nell’economia corporativa, Economia, mars 1939, p. 246.

(19)  Fovel  compte  sur  cette  tendance  de  la corporation  pour éviter la stagnation.

(20) Pour tout ce qui concerne les prix, voyez nos ouvrages : La monnaie et la formation des prix ; Paris, 1936, et plus récem­ment : le mécanisme des prix ; Paris, 1940.

(2l) C'est le cas du « monopole social » de E. Staley, World Economy in Transition ;  New-York,  1939, p.  184.

(22) J.o., Déb. Parl.,Sénat, Séances des 15 et 22 février 1940 et proposition de loi Dommange.

(23) Voyez notre brochure : La réforme du crédit ; Paris, 1938, p. 107.

(24) Nous ne sommes donc pas d'accord avec M. F. Zeuthen (Du monopole bilatéral. Revue d'économie politique, 1933, p. 1651).

(25) Les hommes d'Etat eux-mêmes semblent n'avoir pas une idée claire des difficultés inextricables auxquelles ils se heurteraient s'ils devaient fixer les prix. Ils paraissent ignorer ce que les écono­mistes nomment « le calcul des valeurs ». C'est ainsi que M. Déat écrit à propos de la corporation : « Le prix sera fixé pour une période donnée et pour une denrée déterminée en tenant compte de tous les éléments et en assurant à chacun des producteurs, sala­riés ou non, à quelque échelon qu'ils soient placés, une rémunéra­tion normale et suffisante ». On juge du travail ! Nous renvoyons aux remarques pertinentes de tous ceux qui ont étudié la question de nos jours : Mises, Haiyek, Robbins, etc... (M. Déat, Corpo­ratisme et liberté ; op. cit., p. 54).

(26) Bruno Foa, II profitto nel sistema corporativo, Annali di statistica e di economia,  1935, vol.  III, p. 73.

(27)  Pour   l'analyse   générale   de   ces   lois,   voir   G.   Palante, Précis de sociologie ;   Paris,  1903.

(28) Voyez notre étude. La loi économique, dans l’ouvrage : Cournot ;   Padoue,  1939, p. 29.

(29)  Une révolution dans la paix ;  Paris, 1937, p. 148.

(30)   F.  Perroux,  Capitalisme et communauté de  travail ;   op. cit., p.  155 et suiv.

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La super classe mondiale contre les peuples

Cette semaine, RMZ vous propose un entretien avec Michel Geoffroy, auteur de La super-classe mondiale contre les peuples, aux éditions Via Romana, avec une préface de Jean-Yves Le Gallou. Nous sommes entrés dans une nouvelle période qu’on peut qualifier de post-démocratie dans laquelle les véritables donneurs d’ordre politiques sont les marchés et les banques, c’est-à-dire au final une petite oligarchie qu’il nous faut connaître pour mieux la combattre… A la barre PGL, à la technique Wilsdorf

https://soundcloud.com/meridienzero/emission-n345-la-super-classe-mondiale-contre-les-peuples

 

mz 345 Emission n°345  La super-classe mondiale contre les peuplesEmission-n°345-la-super-classe-mondiale-contre-les-peuples

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L’Appel de Chisinau, penser l’alternative au Capitalisme

Colloque international Moldavie CHISINAU ANTICAPITALISME

Un séminaire international qui s’est déroulé du 15 au 17 décembre 2017, avait pour thème « Les alternatives possibles au capitalisme financier ou spéculatif ». Cette seconde réunion de Chisinau (Moldavie) s’est voulue offensive contre le capitalisme.  Son manifeste est présenté plus bas (1). Pendant plusieurs jours se sont réuni un aréopage d’intellectuels, de spécialistes ou de personnes intéressées, de toutes tendances (2). Terre et Peuple y était.

Le Colloque international de Chisinau a été organisé par l’université populaire de Moldavie (Iurie Rosca), le mouvement Eurasiatique International (Daria Dugina), et le comité Jean Parvulesco (Emmanuel Leroy) mais surtout avec l’appui et le soutien du Président de la République de Moldavie, Igor Dodon. Merci à tous ceux qui ont rendu cet évènement possible. Nous rendrons compte de la quasi-totalité du discours du Président Dodon tellement l’engagement de ce président est fort. Pour certains autres participants, nous nous limiterons à des résumés. TV Liberté était présent aussi pour filmer les échanges que vous retrouverez en fin de texte (6).

Nous avons choisi de rester, dans ce résumé, plus orientés autour du thème principal « les alternatives possibles au capitalisme… ». Un autre article, très complémentaire, traitera d’aspects plus politiques, voire géopolitiques, c’est celui de Pierre-Antoine Plaquevent (2).

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Faux socialisme et vrai socialisme

Faux socialisme et vrai socialisme

Faux socialisme et vrai socialisme
par Robert Steuckers

Pourquoi s'interroger sur le passé et l'évolution passée du socialisme, à l'heure où, souvent, il recule électoralement en Europe, où il n'a plus ni projet politique cohérent ni bras armé, soviétique ou autre, où un individualisme forcené, gros de catastrophes sociales, prend le pas dans les mentalités post-modernes du ³premier monde², de l'engouement yuppy au burrowing du citoyen branché sur son petit monde virtuel?
Parce que le socialisme, qu'on le veuille ou non, demeure un réflexe, une aspiration, communautaire. Pour reprendre un discours aussi banal que réalitaire, l'homme n'est pas un être centré exclusivement sur lui-même, sur sa propre égoïté. Il est l'enfant de parents, il est aussi petit-fils ou petite-fille, frère ou soeur, père ou mère, cousin, voisin, collègue. En ce sens, il peut désirer le bien de son groupe ou des groupes au sein desquels il vit et agit, et hisser ce bien commun au-dessus de son bien-être individuel. Comme l'ont souligné tous les tenants des grandes religions et aussi les adeptes de l'humanisme classique, un homme peut sacrifier son bien-être pour ses enfants, pour une cause, pour toutes sortes de motifs qui transcendent la pure égoïté. Son intelligence et sa mémoire ins-tinctuelle (deux qualités qui ne sont pas nécessairement hétéro-gènes et incompatibles) peuvent donc postuler des sacrifices pour un temps sensé être meilleur mais qui doit encore advenir. L'homme n'agit pas seulement dans une perspective présentiste, mais table souvent sur le long terme, sur la prévision, parie sur l'avenir des siens. En énonçant ces banalités, qu'anthropologues et sociologues connaissent trop bien, notre but est de signaler l'inanité des théories philosophiques ou économiques qui postulent, têtues, un individualisme méthodologique et que cherche à imposer en tous lieux la marotte contempo-raine de la ³political correctness².

Un partie des tenants de l'idéologie des Lumières, à partir du XVIIIième siècle, tentera d'introduire dans la pratique politique quotidienne cette ³méthodologie individualiste²; d'autres jetteront les bases d'une politique sociale, souvent dans le sillage de ³despo-tes éclairés², autres figures, plus positives, des Lumières que les idéologues à la Destutt de Tracy ou les philosophes des salons parisiens. D'autres encore, dans le sillage de Herder et du Sturm und Drang, proposeront une émancipation des hommes et des âmes par un recours aux premiers balbutiements des cultures, aux émergen-ces culturelles et littéraires, où l'identité transparaît dans toute son originalité et sa belle ingénuité. En critiquant la méthodologie indi-vidualiste d'une partie des tenants de l'Aufklärung européen, nous ne rejettons pas pour autant toutes les facettes de cette Aufklärung, mais seulement celles qui ont connu une évolution folle, provoqué quantité de dysfonctionnements et imposé une idéo-logie schémati-que, qui sert de base à la ³langue de coton² (Huyghe), à un discours qui refuse tout débat et, enfin, à l'actuelle ³political correctness². La ³langue de coton² est une concrétisation de la Newspeak qu'Orwell stigmatisait dans son célèbre roman ³1984². Au contraire, nous pensons qu'un double recours aux facettes de l'Auf-klärung, négligées par le discours actuellement dominant, permet-trait de réamorcer le débat et de proposer à nos contemporains qui sont dans l'impasse, des politiques réellement alternatives.

Les dysfonctionnements de l'Aufklärung s'observent à plusieurs ni-veaux dans l'histoire européenne de ces deux cent dernières an-nées:

1. Dans les idéologies dérivées de la ³métaphore de l'horloge², ou ³métaphore de la machine², indice d'une vi-sion mécaniciste des rapports politico-sociaux, où chaque individu est perçu comme un simple rouage fermé sur lui-même, juxtapo-sable à d'autres rouages, sans filiation; le filon individualiste de l'Aufklärung adhèrera à cette vision métaphorique et schématique des rapports politiques et sociaux, en refusant une autre métaphore, émer-gente à l'époque, celle de l'arbre, prélude du romantisme et des philosophies poli-tiques organiques, où s'est imposé tout naturellement le principe de la génération;

2. Dans les mesures votées par l'Assemblée nationale française contre les systèmes corporatifs, les droits de coalition, etc.; l'organisation hyper-centraliste de la nouvelle république, où les maires représen-tent Paris et non pas les communautés urbaines ou villageoises; l'introduction d'un droit individualiste dans toute l'Europe par l'in-termédiaire des armées napoléoniennes; mesures qui conduiront certaines franges de la contre-révolution à se faire les champions de la justice sociale, contrairement à ce qu'affirme l'historiographie conventionnelle contemporaine;

3. L'avènement de la révolution industrielle sous le signe d'un droit individualiste en Angleterre et sur l'ensemble du continent;

4. L'élaboration de théories économiques mécanicistes et individua-listes;

5. L'émergence d'un socialisme qui n'a eu pour arrière-plan philosophico-idéologique qu'une pensée "scientifique" mécaniciste et indi-vidualiste.

Ce quintuple faisceau de faits a poussé le socialisme, organisé dans la IIième Internationale, puis le communisme dans la IIIième Internationale et enfin le trotskisme dans la IVième Internationale, sans compter ses multiples scissions et dissidences, à adopter les idées de l'Aufklärung la plus mécaniciste, machiniste et an-or-ganique et à rejetter comme ³contre-révolutionnaires² les autres li-néaments, plus pragmatiques, plus organiques ou plus culturels de l'Aufklärung émancipateur. Si le socialisme s'est effondré, c'est précisément parce qu'il a cultivé une véritable foi dans cette reli-gion mécaniciste, qui se croyait seule ³scientifique² et s'est effon-drée sous les coups de la science physique, dès 1875, avec la découverte du second principe de la thermodynamique, avec la physique quantique, l'avènement des sciences biologiques, etc. Le so-cialisme a survécu une centaine d'année à l'effondrement de son ³épistémologie² mécaniciste.

Si le socialisme, en tant que système partitocratique ancré dans l'histoire européenne, s'était d'emblée aligné sur les métaphores organicistes de la pensée de Herder et du romantisme, il serait aujourd'hui encore bien vivant. Toute pratique politique refusant la méthodologie individualiste doit rompre avec les paradigmes mécanicistes, illustrés au XVIIIième par les ³métaphores de l'horloge ou de la machine².

En effet, un pari sur la ³métaphore de l'arbre² aurait été plus démo-cratique: l'agent moteur de la machine est extérieur à la machine comme le despote est extérieur au peuple qu'il gouverne et administre. Le principe moteur de l'arbre, sa source d'énergie, son impulsion première, ré-side en son intériorité même. L'arbre se gouverne lui-même, son existence vitale n'est pas due à un agent extérieur qui actionne une clef ou un système d'engrenages pour le faire se mouvoir ou "vivre". De même, un socialisme organique, et non plus mécanique, aurait puisé dans l'histoire même du peuple qu'il aurait gouverné et protégé. L'histoire nous enseigne que les oligarchies socialistes ont commis l'erreur de sortir du peuple, ou de gouverner un peuple différent du leur au nom d'une très hypothé-tique ³solidarité internationale², sans compren-dre ou sans plus comprendre de l'intérieur les motivations de ce peuple. Les cri-tiques d'un Roberto Michels sur la Verbürgerlichung, Verbonzung und Verkalkung (embourgeoisement, domination progressive des bonzes du parti, sclérose) et la satire cruelle d'un George Orwell dans Animal Farm, où les cochons deviennent plus égaux que les autres, sont éloquentes à ce sujet et démontrent, si besoin s'en faut, que les socialistes et les sociaux-démocrates sont sujets à ce travers politique, c'est-à-dire celui qui consiste à adopter une idéologie sans profondeur qui les met en marge du gros de la population, relativi-se automatiquement le socialisme qu'ils proclament en discours et ne mettent que très maladroitement en pratique. L'oligarchisation des partis socialistes est un risque permanent qui guette le socialisme, à cause précisément du refus des ³bonzes² de s'immerger dans une substance populaire, qu'ils déclarent inéluctablement irrationnelle par nature, mais qui échappe très souvent au schématisme propret de la raison raisonnante qu'ils ont inscrite sur leur bannière.

Aujourd'hui, les socialismes de diverses moutures se déclarent les héritiers de la révolution française. Or, c'est la révolution française qui supprime les droits d'associations pour les compagnons, les manoeuvres, les ouvriers, les apprentis, de même que pour les corps de métier. Elle fait triompher un droit purement individualiste contre les droits associatifs et les approches différenciées du fait social. Tout au long du XIXième, les ouvriers tenteront de rétablir les associations traditionnelles par la voie du syndicalisme ou, en Angleterre, d'une forme communautaire de socialisme, le guild-socialism. Mais les oligarques des partis socialistes en place ont défendu leur idéologie réelle, pourtant contraire au socialisme de façade qu'ils proclamaient par ailleurs. Les ruptures successives, les scissions, les mutations multiples du discours des gauches ont, au fond, comme motif profond, le refus du mécanicisme individualiste de cette idéologie illuministe et "révolutionnaire". Aujourd'hui, justement, quand les oligarques des partis, les ³bonzes² de Roberto Michels, font montre d'un comportement insatisfaisant, voire d'une complicité avec certains réseaux mafieux (comme en Italie avec Craxi ou en Belgique avec l'affaire Cools qui déshonore ³Palerme-sur-Meuse²), le malaise se traduit à la base par une désertion de l'électorat et, en haut, chez les intellectuels, par des changements de paradigmes et, souvent, par un retour à l'indéracinable nostalgie de la communauté. Aujourd'hui, on reparle dans les cénacles de la gauche pensante, y compris aux Etats-Unis, de ³communautarisme². Discours qui oblige à redécouvrir des liens, des valeurs, que seuls les ³contre-révolutionnaires² du temps de la révolution française et de l'aventure bonapartiste avaient analysées ou défendues.

Généralement, les sources historiographiques relatives à la contre-révolution ne mentionnent, chez les auteurs contre-révolutionnaires, qu'une volonté de retourner à l'ancien régime et de remettre en selle les élites cléricales et aristocratiques renversées par la révolution. Or, parmi les auteurs considérés comme ³contre-révolutionnaires², il y a ceux qui veulent restaurer les libertés et les autonomies ouvrières, en critiquant l'individualisation extrême de la propriété dans le droit bourgeois, qui triomphe à partir de 1789 et se voit finalement codifié, ce que n'avait jamais osé faire l'ancien régime, même si une lente érosion des traditions de solidarité était à l'¦uvre depuis près de deux siècles. En France, la disparition des autonomies de tous ordres a été plus précoce qu'ailleurs en Europe. Les situations y variaient toutefois selon les provinces: à l'Ouest, les prélèvements seigneuriaux sont lourds, dans le Lyonnais, le Midi et la région parisienne, ils ont pratiquement disparus. A la veille de la révolution, le paysannat, alors fond du peuple puisque la révolution industrielle n'a pas encore démarré et que les ouvriers sont quantitativement peu nombreux en France,  s'opposent aux prélèvements trop élevés du clergé et du fisc, mais insistent partout sur le maintien des biens communaux, à la libre disposition de toute la communauté villageoise. S'il y a des émeutes avant 1789, c'est contre les détenteurs de "titres seigneuriaux" et contre ceux qui détiennnent une propriété privée installée sur une ancienne terre communale. On pourrait croire donc que le paysannat français, hostile aux privilèges seigneuriaux qui empiètent sur les terres communales, est acquis aux idées républicaines. Mais l'éventail de leurs revendications est réitéré après le grand bouleversement qui secoue la France: les assemblées révolutionnaires reconduisent et même alourdissent les impôts, instaurent une contribution foncière plus lourde que sous l'ancien régime (novembre 1790). On assiste, écrit l'historien Hervé Luxardo, à une révolution dans la révolution: la bourgeoisie renverse l'ancien régime dans les villes, installe son pouvoir qui heurte une paysannerie qui, graduellement, reporte l'hostilité qu'elle vouait aux nobles ou aux bourgeois devenus propriétaires d'anciens biens communaux, aux nouveaux possédants, les "foutus bourgeois", comme les appelait un paysan révolté de Dordogne en 1791. La révolte des campagnes ne distingue pas un noble, partisan du Roi, d'un bourgeois, adepte des théories de la révolution.  Quand l'Etat révolutionnaire vend les biens de l'Eglise, qualifiés de "biens nationaux", à des particuliers au lieu de les redistribuer aux villageois, les esprits s'échauffent et l'Ouest du pays s'enflamme: ce sera la chouannerie vendéenne et bretonne.

Pire, nous signale Hervé Luxardo, en décembre 1789, les Constituants abolissent les dernières assemblées populaires où votaient tous les chefs de famille pour les remplacer par des municipalités élues par les seuls citoyens actifs, c'est-à-dire les plus riches! Cette mesure aurait dû mettre fin à la légende d'une révolution française "démocratique". A partir de ce moment, ces notables, coupés d'un peuple qui n'a plus droit à la parole, régissent à leur guise les droits collectifs, si bien que le 28 septembre 1791, le pouvoir établit un "code rural" qui réduit pratiquement à néant le droit de bénéficier des terres, prairies, bois collectifs. Ceux-ci servaient à affronter d'éventuelles disettes et à subvenir aux besoins des plus démunis, surtout en période hivernale. René Sédillot, un autre historien français critique à l'égard de la révolution écrit: Désormais "il n'est plus permis aux vieillards, aux veuves, aux enfants, aux malades, aux indigents, de glaner les épis après la moisson, de profiter des regains, de recueillir la paille pour en faire des litières, de grapiller les raisins après la vendange, de rateler les herbes après la fenaison (...) il n'est plus permis aux troupeaux d'avoir libre accès aux chaumes, aux guérets, aux jachères". Bref, d'un trait de plume, les Constituants bourgeois éliminent la seule sécurité sociale que ces classes démunies détenaient. Cette lacune fera des classes pauvres, des "classes dangereuses", selon la terminologie policière. Les campagnes ne peuvent plus nourrir tous les villageois, provoquant un exode vers les villes ou vers les colonies, entraînant par la suite la naissance d'un socialisme désespéré, agressif.

Dans les villes, les métiers étaient organisés en confréries (maîtres et compagnons) et en compagnonnages (les compagnons seuls, face aux maîtres). Les compagnonnages organisent la solidarité des compagnons et font grève si leurs revendications ne passent pas. Le constituant Isaac Le Chapelier raye d'un trait de plume le droit de nommer des syndics, donc de former des syndicats, interdisant du même coup toute forme de coalition des salariés. Sédillot: "La loi Le Chapelier du 14 juin 1791, met fin à tout ce qui pouvait subsister de libertés ouvrières". Plus tard, le Code civil ignore la législation du travail. Le Consulat de Bonaparte instaure le contrôle policier des ouvriers en leur imposant le "livret". Aucune gauche ne peut être crédible si elle prétend simultanément être héritère de la révolution française, partisane de son idéologie, et défenderesse de la classe ouvrière. Le PS wallon est en contravention flagrante avec l'essence même du socialisme et de la solidarité sociale quand ses ténors comme Philippe Moureaux et Valmy Féaux entonnent des péans dithyrambiques sur la ³grrrrrande révolution² et glorifient sans vergogne les innommables crapuleries commises par les sans-culottes. Toute la lutte sociale du XIXième siècle est en fait une protestation et un refus de cette loi Le Chapelier. En termes philosophiques, l'idéologie mécaniciste de la république française de l'ère révolutionnaire est impropre à assurer les solidarités et entraîne une formidable régression sociale.

Les événements de la révolution française et l'avènement de la révolution industrielle en Angleterre induisent une nouvelle pensée économique de type mathématico-arithmétique, dont l'épitome demeure celle de Ricardo. Aucun contexte ni historique ni géographique n'est pris en compte et il faudra attendre le filon de l'"école historique" allemande, du Kathedersozialismus et de l'institutionnalisme (notamment américain) pour réintroduire des paramètres circonstanciels, historiques ou géographiques, dans la pensée économique, ruinant du même coup l'idée absurde qu'une et une seule science économique puisse unversellement régenter toutes les économies présentes et fonctionnantes sur la Terre.

En conséquence, le socialisme est une réaction contre l'Aufklärung, telle qu'elle a été interprétée par la révolution française et surtout par des Constituants comme Le Chapelier. En ce sens, le socialisme, dans les sentiments qui l'animait au début de sa carrière historique, est fondamentalement conservateur des libertés organiques, des biens commnaux et des modes d'organisation compagnonniques. Ce sentiment est juste (juste dérivant de ius, droit). Mais si le socialisme que nous connaissons actuellement est un échec ou une injustice ou une escroquerie, c'est parce qu'il a trahi les sentiments du peuple, de la même façon que les révolutionnaires français ont trahi leurs paysans. Un socialisme porté par un sens historique et organique, couplé à une doctrine économique héritière de l'"école historique" et du Kathedersozialismus, doit prendre le relais d'un faux socialisme, décontextualisé et mécanique, porté par des doctrines économiques mathématico-arithmétiques et une idéologie franco-révolutionnaire.

Robert STEUCKERS.
Novembre 1994.


Bibliographie:
- F.M. BARNARD, Herder's Social and Political Thought. From Enlightenment to Nationalism, Clarendon Press, Oxford, 1965.
- Michel BOUVIER, L'Etat sans politique. Tradition et modernité, Librairie générale de Droit et de Jurisprudence, Paris, 1986.
- Louis-Marie CLÉNET, La contre-révolution, Presses universitaires de France, Paris, 1992.
- Bernard DEMOTZ & Jean HAUDRY (Hrsg.), Révolution et contre-révolution, Ed. Porte-Glaive, Paris, 1989.
- Jean EHRARD, L'idée de nature en France à l'aube des Lumières, Flammarion, Paris, 1970.
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- Georges GUSDORF, L'homme romantique, Payot, Paris, 1984.
- Panajotis KONDYLIS, Die Aufklärung im Rahmen des neuzeitlichen Rationalismus, DTV/Klett-Cotta, München/Stuttgart, 1986.
- Panajotis KONDYLIS, Konservativismus. Geschichtlicher Gehalt und Untergang, Klett-Cotta, Stuttgart, 1986.
- Jean-Jacques LANGENDORF, Pamphletisten und Theoretiker der Gegenrevolution 1789-1799, Matthes & Seitz, München, 1989.
- Hervé LUXARDO, Rase campagne. La fin des communautés paysannes, Aubier, Paris, 1984.
- Hervé LUXARDO, Les paysans. Les républiques villageoises, 10°-19° siècles, Aubier, Paris, 1981.
- Stéphane RIALS, Révolution et contre-révolution au XIX° siècle, DUC/Albatros, Paris, 1987.
- Antonio SANTUCCI (Hrsg.), Interpretazioni dell'illuminismo, Il Mulino, Bologna, 1979 [in dieser Anthologie: cf. Furio DIAZ, "Tra libertà e assolutismo illuminato"; Alexandre KOYRÉ, "Il significato della sintesi newtoniana"; Yvon BELAVAL, "La geometrizzazione dell'universo e la filosofia dei lumi"; Lucien GOLDMANN, "Illuminismo e società borghese"; Ira O. WADE, "Le origini dell'illuminismo francese"].
- René SÉDILLOT, Le coût de la révolution française, Librairie académique Perrin, Paris, 1987.
- Barbara STOLLBERG-RILINGER, Der Staat als Maschine. Zur politischen Metaphorik des absoluten Fürstenstaats, Duncker & Humblot, Berlin, 1986.
- Raymond WILLIAMS, Culture and Society 1780-1950, Penguin, Harmondsworth, 1961-76.

 

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L'occitan" une monnaie militante pour s'affranchir de l'euro

Pézenas : "l'occitan" une monnaie militante pour s'affranchir de l'euro


Jean-François Marques pose avec des occitans devant son café, le 25 janvier 2012 à Pézenas dans l'Hérault.
En pleine crise de l'euro et de la dette, Jean-François Marques, bistrotier et éditeur du mensuel gratuit "blablablah" à Pézenas (Hérault) bat une monnaie, qu'il a dénommée "occitan" et qu'il définit comme un acte militant et de solidarité.
Barbichette poivre et sel, M. Marques, 46 ans, présente avec fierté son bébé, un billet or et pourpre, imaginé il y a deux ans alors qu'il était président des commerçants de cette ville de 8.737 habitants. L'idée de celui qui se définit comme un "Vert militant" était "de promouvoir le marché bio" qu'il avait créé, de "favoriser l'économie locale" voire de s'affranchir du pouvoir des banques.
"L'argent, c'est comme la vigne dans un écosystème. Si un plant tombe malade, c'est toute la vigne qui meurt", image ce natif de Saint-Nazaire, passé par Londres puis, pendant huit ans, par TriBeCa, un quartier de New York sur l'île de Manhattan où il s'est enrichi dans l'immobilier.
Son rêve: s'affranchir de l'euro pour "récupérer l'argent et par conséquent le pouvoir". "La création de monnaie, c'est la clef de nos emmerdes", poursuit M. Marques, assurant que la valeur de l'argent est "totalement virtuelle" depuis qu'elle ne repose plus sur l'or.
Et de rêver à haute voix de monnaies différentes selon l'utilisation: "Il faudrait une monnaie pour spéculer, une autre pour échanger et une troisième juste pour la nourriture".
Utopistes Jean-François Marques et ses deux copains avec lesquels il a mis sur pied ce projet? Idéalistes, répond-il avant de préciser: "Un idéaliste est un réaliste qui s'ignore". Et de s'enflammer sur ces "banques qui prêtent de l'argent qui n'existe pas" et "exigent des intérêts qui n'ont aucune raison d'être". D'ailleurs, estime-t-il, "jamais la France ne pourra payer sa dette".
1 occitan = 1 euro

Jean-François Marques contrôle les planches de billets d'occitans avec l'imprimeur Jean-Claude Domens, le 25 janvier 2012 à Pézenas.
"L'occitan", en référence à la langue parlée jusqu'au début du 19e siècle dans la région, a d'abord été accueilli fraîchement par les commerçants locaux. Il est vrai que M. Marques leur demandait de payer une commission pour acheter de l'occitan. Une erreur corrigée dès la deuxième année.
En 2011, quelque 250 adhérents-consommateurs ont fait circuler 6.000 occitans, dont la valeur est égale à celle de l'euro.
La troisième campagne, qui débute, peut d'ores et déjà s'appuyer sur quarante-huit commerces, restaurants... (sur 230) et vingt producteurs du marché bio du samedi. Des billets de 1, 2, 5 et 10 occitans, valables un an, ont été tirés pour une valeur de 3.500 "occitans". D'autres devraient être imprimés dans les prochaines semaines.
"Ce n'est pas un palliatif à l'Euro, c'est complémentaire. J'ai une trentaine de clients", note Eric Mouleux, patron du tabac-journaux, qui utilise aussi, comme beaucoup de ses confères, cette monnaie comme une forme de carte de fidélité. A nos meilleurs clients, on donne des occitans", confirme la vendeuse de la pâtisserie voisine Julia Fuentes.
Pour respecter la loi, l'association TAT (terre à terre) a été créée pour cet "occitan", dont le billet a tout d'un vrai: numéro, date de validité, devise "Liberté, Parité, Communauté" et graphisme avec Molière sous fond de croix occitane. "Jean-Baptiste Poquelin est né à Paris, Molière à Pézenas", explique M. Marques, reprenant une phrase de Marcel Pagnol.
Parmi les numismates inconditionnels, Jonathan Miller, ex-reporter au Sunday Times. "Ce n'est pas un défi à l'Euro ou à la Livre. Cette monnaie montre l'indépendance vis-à-vis des grands Etats et rassemble les gens", affirme ce Britannique, admettant avec une pointe humour que si son pays a toujours refusé l'euro, il y a Outre-manche "plein de communes où il existe des monnaies locales".

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