Lors d’une audition à Guantánamo Bay, un expert a fait en public une description détaillée des tortures qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001.

 

Image1nnbhhggtsq

 

Dr Sondra S. Crosby, spécialiste dans les cas de torture et traumatisme, témoigne devant un tribunal du Connecticut en 2009. « C’était un événement très douloureux, honteux et stigmatisant », a-t-elle déclaré au sujet de la pratique de torture utilisée par la CIA. Crédit photo Pool par Bob Child

 

GUANTÁNAMO BAY, Cuba – Au fil des ans, l’utilisation de la torture par la Central Intelligence Agency, notamment le waterboarding et d’autres formes de torture dans ses prisons secrètes à l’étranger après les attentats du 11 septembre 2001, a été révélée au gré des fuites gouvernementales, des témoignages et d’une enquête accablante du Sénat.

Mais le témoignage d’une experte cette semaine lors des séances préalables au procès à Guantánamo Bay a fourni certains des détails les plus explicites jamais rendus publics sur la pratique occulte consistant à imposer une alimentation rectale aux prisonniers, une pratique discréditée qui a été gardée secrète bien après que d’autres méthodes de torture ont été révélées.

La Dr Sondra S. Crosby, spécialiste agréée auprès du tribunal en matière de torture et autres traumatismes, témoignait dans le cadre des longues procédures de défense engagées par les avocats d’Abd al-Rahim al-Nashiri, accusé d’avoir orchestré l’attentat à la bombe contre l’USS Cole en 2000. Les avocats entendent faire supprimer de son éventuel procès les aveux obtenus auprès d’enquêteurs fédéraux, car ils ont été extorqués par la torture.

Elle a présenté un tube normalement prévu pour être inséré dans la trachée des patients et a déclaré que, selon les archives autrefois tenues secrètes de l’agence, le personnel pénitentiaire de la CIA avait inséré un tube identique dans l’anus de Nashiri en mai 2004. Le personnel de l’agence a ensuite utilisé une seringue pour injecter par ce tube un cocktail nutritionnel enrichi en protéines.

Elle a affirmé qu’à Guantánamo Bay, en 2013, Nashiri lui avait confié que, des années auparavant, le personnel de la C.I.A. s’était saisi de sa personne dans sa cellule, l’avait déshabillé, l’avait enchaîné au niveau des poignets et des chevilles, l’avait fait se pencher au-dessus d’une chaise et lui avait administré le liquide.

Il lui a demandé de ne plus jamais lui en parler. Et lorsqu’elle en a discuté en détail jeudi, il n’était pas présent à l’audience de la cour.

« Cet événement a été très, très éprouvant, douloureux, honteux et stigmatisant, a témoigné la Dr Crosby. Il l’a vécu comme un viol brutal, une agression sexuelle. »

 

Le monde secret de Guantánamo Bay

  • – Le registre : Depuis 2002, environ 780 personnes ont été détenues dans la prison militaire américaine à Cuba. Aujourd’hui, il n’en reste que quelques dizaines.
  • – Des affaires emblématiques : trois anciens prisonniers de Guantánamo ayant gagné des procès devant la Cour suprême, ce qui a conditionné la possibilité pour l’armée de détenir des hommes dans la prison, mènent aujourd’hui une vie de famille. Nous avons rencontré deux d’entre eux.
  • – Une facture salée : il n’y a qu’une poignée de détenus à Guantánamo, et leur détention coûte 13 millions de dollars par an.
  • – Premières photos : après 20 ans de secret, le Times a obtenu des photos confidentielles du Pentagone montrant les premiers prisonniers amenés à Guantánamo Bay.
  • – Un aperçu de l’intérieur : en 2019, notre reporter et notre photographe ont fait une visite de quatre jours de la base et de sa prison. Voici ce qu’ils ont vu.

Une autre année devait s’écouler avant que la Dr Crosby ne trouve une confirmation de ce récit. En décembre 2014, l’administration Obama a publié un document de 500 pages résumant une étude sénatoriale classifiée portant sur le programme de la C.I.A. appelé « site noir ». Elle a révélé la pratique de l’agence consistant à utiliser la « réhydratation rectale » et l’ « alimentation rectale » aux fins de punir les prisonniers.

À l’époque, la C.I.A. défendait cette pratique comme étant une procédure médicale appropriée. Par la suite, elle a été réprouvée par l’association Physicians for Human Rights, qui l’a qualifiée d’« agression sexuelle sous couvert de traitement médical ».

Mais cette semaine, l’agence a décliné une demande de commentaire concernant les descriptions imputées à la C.I.A. lors de l’audience publique. Une porte-parole de l’agence n’a pas non plus voulu réagir au témoignage de la Dr Crosby, qui a déclaré que Nashiri lui avait également dit avoir été sodomisé avec un manche à balai alors qu’il était détenu par la C.I.A. dans une cellule, nu, les poignets menottés au-dessus de la tête.

Ce témoignage intervient dans le cadre d’audiences préliminaires au cours desquelles le juge, le colonel Lanny J. Acosta Jr, doit décider des preuves qui pourront être utilisées lors de l’éventuel procès de M. Nashiri, passible de la peine de mort. Nashiri, 58 ans, est accusé d’avoir orchestré l’attentat suicide perpétré par al-Qaïda le 12 octobre 2000 contre le destroyer U.S.S. Cole, qui a tué 17 marins américains lors d’une escale pour ravitaillement en carburant dans le port d’Aden, au Yémen.

Les avocats de la défense soutiennent que ce témoignage, conjugué à d’autres poursuites, devrait convaincre le juge d’exclure les déclarations que le prisonnier a faites aux interrogateurs en 2007, peu après son transfert à Guantánamo en vue de son procès, ou, à défaut, pour écarter la possibilité d’une condamnation à la peine de mort.

La docteure Crosby est une médecin interniste de Boston qui analyse et prend en charge les victimes de la torture depuis les années 1990. Elle est rémunérée par le Pentagone en tant que consultante auprès de l’équipe de défense juridique de Nashiri et a obtenu une habilitation en matière de sécurité.

Afin de pouvoir préparer son témoignage, elle a eu accès aux documents de la C.I.A., a expliqué la Dr Crosby. Elle a relaté sous une forme clinique les faits qu’elle a découverts.

« La sonde a été laissée en place pendant 30 minutes supplémentaires « pour faciliter l’absorption colique »», a déclaré la Dr Crosby, qualifiant la procédure de bidon. Le complément nutritionnel liquide « aurait agi comme un lavement et aurait été expulsé ».

Daniel Jones, qui a dirigé les travaux d’enquête du Sénat, a salué le témoignage comme étant conforme aux conclusions de son équipe, laquelle a consulté des experts médicaux et a estimé que la pratique de l’alimentation ou de l’hydratation par voie rectale n’avait rien à voir avec une quelconque forme de soins de santé.

« Les agents de la C.I.A. en ont toujours parlé comme d’une technique pour sanctionner ou manipuler les détenus – écrivant que cela était fait pour obtenir un contrôle total sur le détenu ou pour aider à laver le cerveau d’une personne, a-t-il déclaré. Aucun membre du personnel médical ni aucun agent de la CIA n’a jamais été tenu pour responsable de ces actes ».

La docteure Crosby a présenté à la cour un tube respiratoire de 7 millimètres de diamètre qui, selon elle, était similaire à celui que la C.I.A. avait utilisé pour l’« alimentation rectale » de Nashiri. Elle a expliqué comment les êtres humains assimilent les aliments par le biais de l’estomac – « cela ne peut pas se faire à rebours » – et a ensuite donné une leçon d’histoire.

Sur les champs de bataille, les médecins ont introduit de force du liquide dans le rectum de soldats gravement blessés pour les réhydrater. Mais une expérience menée sur des étudiants en médecine dans les années 1930 a montré que la pratique consistant à essayer de nourrir les gens de cette manière était inefficace. « Il n’y a aucun bénéfice médical à administrer une quelconque forme de nutrition par le rectum », a-t-elle déclaré.

Son témoignage a constitué le compte rendu public le plus circonstancié de la procédure, d’un point de vue médical.

En octobre 2021, le prisonnier Majid Khan, libéré depuis, a déclaré au jury chargé de déterminer sa peine que les agents de la C.I.A. avaient utilisé des « tuyaux d’arrosage verts » reliés à un robinet pour faire couler de l’eau de force dans son rectum. Ses descriptions de ce que la C.I.A. lui a fait subir ont tellement bouleversé un jury militaire que celui-ci a exhorté le Pentagone à octroyer à Khan une grâce.

Lors d’une audience en 2018 dans l’affaire du complot du 11 septembre, un procureur a lu à haute voix un câble de la C.I.A. décrivant une mesure similaire prise à l’encontre de Khalid Shaikh Mohammed en mars 2003, lors de son premier mois de détention, pour avoir refusé à deux reprises les ordres d’un interrogateur qui lui demandait de boire un verre d’eau.

Mohammed a été emmené dans une autre pièce, « placé sur une bâche en plastique » et un « responsable médical » de la C.I.A. a procédé à l’opération. « Lorsqu’il a été ramené dans la salle d’interrogatoire, il s’est exécuté et a bu le verre d’eau. »

SourceThe New York Times, Carol Rosenberg, 24-02-2023

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

FaLang translation system by Faboba
 e
 
 
3 fonctions