
Au cœur du canton de Bâle-Campagne, deux bénévoles ont mis au jour deux pièces d’or exceptionnelles. Vieilles de plus de 2200 ans, elles comptent parmi les plus anciennes monnaies celtiques découvertes en Suisse. Mais au-delà de leur rareté, elles racontent une autre histoire : celle des échanges culturels, des croyances et de l’évolution du concept même de monnaie.
Trouver deux pièces d’or vieilles de plus de 2200 ans dans une forêt suisse ne relève pas du hasard, mais d’un travail minutieux mené sur un site déjà reconnu pour sa richesse archéologique. À Arisdorf, dans le canton de Bâle-Campagne, des bénévoles encadrés par Archäologie Baselland, service cantonal de l’archéologie, ont mis au jour deux monnaies celtiques parmi les plus anciennes jamais retrouvées en Suisse.
Ces objets, produits entre le milieu et la fin du IIIe siècle avant notre ère, révèlent bien plus qu’un simple usage économique. Leur style, inspiré de modèles macédoniens, et leur lieu de dépôt, en zone marécageuse, ouvrent des pistes sur les rituels religieux, les échanges culturels et l’introduction de la monnaie au nord des Alpes. Ce contexte exceptionnel permet de mieux comprendre les pratiques et croyances celtiques dans une région alors en pleine mutation culturelle.
Un site archéologique à forte densité de découvertes
Le site de Bärenfels, dans la commune d’Arisdorf (canton de Bâle-Campagne), s’est imposé ces dernières années comme un point clé de l’archéologie celtique en Suisse. En 2023, un dépôt de 34 monnaies en argent datant de 80–70 av. J.-C. y avait déjà été mis au jour. Ce contexte monétaire a justifié de nouvelles investigations dès le printemps 2025. À cette occasion deux bénévoles, Wolfgang Niederberger et Daniel Mona, ont découvert deux pièces d’or exceptionnelles.
La zone fouillée se voit marquée par un relief karstique, composé de dolines naturelles partiellement inondées. Cet environnement humide, qualifié de « Bärenfelser Moor », n’est pas anodin. En effet, dans le monde celtique, de telles zones se trouvaient souvent investies d’une forte valeur symbolique et religieuse. À proximité, on identifie d’ailleurs le site de Büechlihau, à Füllinsdorf, comme un ancien bois sacré.
L’approche méthodologique de l’équipe repose sur une cartographie fine et des prospections à faible profondeur à l’aide de détecteurs homologués. Ces techniques non invasives permettent de respecter le contexte stratigraphique tout en repérant des artefacts métalliques isolés. La découverte s’inscrit dans une démarche scientifique rigoureuse menée sous supervision institutionnelle. Le traitement, la datation et l’analyse stylistique ont ensuite été conduits par des experts de l’Inventaire des monnaies trouvées en Suisse (IFS).
Une datation rare et des types monétaires exceptionnels
Les deux pièces découvertes sont datées du milieu à la seconde moitié du IIIe siècle avant notre ère. Ce positionnement chronologique en fait deux des plus anciennes monnaies celtiques en or jamais retrouvées en Suisse. Les datations s’appuient sur l’analyse comparative avec des types monétaires bien documentés dans la base de données de l’IFS.
La première pièce, un statère, pèse 7,8 grammes et appartient au type dit Gamshurst. Une catégorie originaire de la zone rhénane, diffusée dans le sud-ouest de l’Allemagne actuelle. La seconde, un quart de statère, pèse 1,86 gramme et relève du type Montmorot, identifié dans l’est de la France. Ces deux types demeurent rares en contexte helvétique. À ce jour, à peine une vingtaine d'exemplaires similaires ont été recensés sur le territoire suisse.
Sur le plan iconographique, ces pièces illustrent l’assimilation stylistique des modèles helléniques. L’avers représente la tête du dieu grec Apollon, tandis que le revers figure un char à deux chevaux, ou biga. Ces motifs proviennent des statères de Philippe II de Macédoine (règne : 359–336 av. J.-C.). Les Celtes l’ont repris en les stylisant. Sur les pièces celtiques, les traits d’Apollon sont schématisés, parfois même déformés jusqu’à l’abstraction. Tandis que le char se dévoile fragmenté ou stylisé jusqu’à devenir méconnaissable.
Cette adaptation révèle un processus culturel complexe. Il ne s’agit pas d’une simple imitation, mais d’une réappropriation symbolique, où la valeur rituelle l’emporte parfois sur la lisibilité. Ce style, qualifié d’iconographie celtique abstraite, marque une rupture avec la rigueur figurative grecque. Il constitue un indice précieux de l’évolution des codes esthétiques et des réseaux d’influence entre Méditerranée et Europe celtique.
Origine de la monnaie et rôle des mercenaires celtes
L’introduction de la monnaie dans les sociétés celtiques d’Europe centrale résulte d’un contact prolongé avec les économies monétaires méditerranéennes. Dès le IVe siècle av. J.-C., des groupes celtes s’engagèrent comme mercenaires dans les armées grecques, notamment en Macédoine, en Thrace et en Asie Mineure. En échange de leurs services, ils recevaient des paiements en monnaies grecques, principalement en or.
De retour dans leurs régions d’origine, ces combattants ont importé non seulement les pièces elles-mêmes, mais surtout le principe de la monnaie. En d’autres termes : un objet standardisé, porteur de valeur, garant de transactions ou de statuts. Ce transfert ne se limita pas à un usage économique. Il a modifié en profondeur les rapports au pouvoir, à l’échange et au sacré.
La monnaie, dans ce contexte, dépasse la simple circulation. Selon les analyses d’Archäologie Baselland, les pièces comme celles d’Arisdorf ont pu servir à des échanges diplomatiques, à des dotations élitaires, voire à des usages symboliques à haute valeur politique ou religieuse. Il s’agit d’une monnaie d’élite, peu présente dans les circuits du troc local, mais fortement liée à la représentation du pouvoir.
La fabrication même des pièces révèle une maîtrise technique avancée. Les Celtes ont adapté des procédés de frappe à chaud et de gravure des coins inspirés des modèles grecs. Cette appropriation technique démontre une intégration sélective des pratiques étrangères, dans un but à la fois utilitaire et identitaire. Les pièces d’Arisdorf, par leur ancienneté et leur style, attestent donc d’un moment charnière où la monnaie devient un outil culturel et non plus un simple moyen d’échange.
Offrandes rituelles et dimension sacrée des pièces
La découverte des deux pièces d’or à proximité du Bärenfelser Moor oriente fortement l’interprétation vers un dépôt rituel volontaire. Ce type de contexte naturel figure parmi les lieux sacrés privilégiés dans la culture celtique. Les marécages, les sources et les rivières étaient perçus comme des passages vers l’au-delà, voire des résidences de divinités.
Des textes antiques, comme ceux de Strabon ou de Posidonios, mentionnent les pratiques celtiques d’offrandes dans des lieux humides. Archéologiquement, ces usages se confirment par la fréquence des objets de prestige – armes, bijoux, monnaies – retrouvés dans des contextes aquatiques. Souvent en dehors de toute occupation domestique. Les monnaies d’Arisdorf s’intègrent dans cette logique. Leur isolement, leur absence de contexte funéraire et leur localisation en terrain marécageux militent en faveur d’un geste symbolique, non utilitaire.
Selon les spécialistes de l’Archäologie Baselland, les pièces peuvent correspondre à un vœu, à une offrande pour la fertilité, la guérison, ou une demande de protection. Le fait qu’aucune structure architecturale ne soit associée au dépôt renforce l’idée d’un espace naturel sacralisé, autonome.
Ce type de dépôt rappelle aussi d’autres sites régionaux, notamment le sanctuaire présumé de Büechlihau à Füllinsdorf. Les sources antiques y situent un « lucus », c’est-à-dire un bois sacré. Ces parallèles renforcent l’hypothèse d’un réseau de lieux rituels en plein air dans la région bâloise.
En redonnant une dimension spirituelle à l’économie ancienne, la découverte d’Arisdorf permet de reconsidérer la monnaie non seulement comme instrument d’échange, mais aussi comme objet de culte.
- Laurie Henry - 30 Déc 2025 - Science-et-vie.com

