Résistance Identitaire Européenne

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Hommage à Jean Giono

HOMMAGE A JEAN GIONO

 

II y a environ un an, en octobre 1970, le grand romancier de Manosque s'éteignait subitement, probablement des suites d'une crise cardiaque. Ce n'est pas sans mélancolie que nous avons appris la disparition de l'auteur de « Regain », et surtout l'indifférence relative manifestée à son égard par la presse, la radio et la télévision, qui ne consacrèrent que peu d'articles ou d'émissions à la mémoire du grand écrivain provençal.

En apprenant ce décès, nous avons éprouvé le sentiment pénible qu'un grand humaniste venait de nous quitter, et qu'une importante page de la philosophie de la Nature venait d'être définitivement tournée. Pour comprendre la raison du laconisme des critiques1 littéraires et des commentateurs vis-à-vis d'un tel événement, il faut essayer de situer la position de Giono par rapport au courant d'idées de son temps, et de retracer le sens de l'évolution philosophique de cet écrivain au cours de son existence.


Dès la parution de son premier roman, Colline, quelques années avant la 2e guerre mondiale, le public eut le sentiment que venait d'apparaître un authentique narrateur des mœurs paysannes et pastorales de la Haute-Provence. Cette impression allait se confirmer par la suite lors de la publication de romans tels que : Un de Baumugnes, Regain, Le Grand Troupeau, Solitude de la pitié, Le Chant du Monde, etc...


Cependant le grand écrivain provençal ne s'est pas contenté d'observer des mœurs et des attitudes, ainsi que des mentalités, et de les transcrire à travers des œuvres de caractère imaginatif, comme l'ont fait tant de romanciers, il s'est également fait l'avocat de la vie paysanne et artisanale. Enfin, il s'est aussi exprimé de façon directe, sans fioritures, et a produit des œuvres dépourvues de toute fiction, qu'il s'agisse d'autobiographies fragmentaires, d'ouvrages descriptifs ou de plaidoyers. C'est ainsi qu'il a publié : Les vraies richesses, Triomphe de la vie, Le poids du ciel, Manosque des plateaux, Jean le bleu, Lettres aux paysans sur la pauvreté et la paix, Précisions.Tout esprit soucieux d'objectivité ne peut manquer d'apprécier à sa juste valeur le parfum d'authenticité qui se dégage de telles œuvres.


Dans l'ensemble, l'œuvre de Giono est une fresque grandiose, épique, de la vie rurale et pastorale des habitants du haut pays. Elle est surtout descriptive et s'efforce de donner du réel une image aussi fidèle que possible. Il arrive plus rarement qu'elle témoigne de « recherche » sur le plan psychologique. Citons cependant, dans cet ordre d'idées : Les âmes fortes, Solitude de la pitié, Ennemonde et autres caractères


Grâce à son talent et à l'étendue de sa production, le romancier de Manosque avait conquis une notoriété méritée dépassant largement nos frontières, au point que son nom paraissait désormais associé à celui de sa ville natale, et qu'en pensant à l'un on pensait immanquablement à l'autre.Manosque, pendant la période qui précéda la guerre de 1939-1945, et même pendant l'Occupation, était devenue une sorte de lieu de pèlerinage littéraire pour tous les êtres séduits par la mystique du « Retour à la terre », qui s'interrogeaient sur l'opportunité de renoncer à une profession urbaine pour mener une existence plus naturelle, et qui étaient venus demander un conseil pertinent à l'auteur de Regain.


Ce dernier les recevait toujours avec bienveillance et simplicité, écoutait leur confession et leur adressait quelques suggestions. Sa maison était ouverte à tous, plus particulièrement aux étudiants, aux jeunes désireux de recueillir le maximum de renseignements pouvant servir à leur orientation professionnelle. A tous, celui qui était devenu une sorte de patriarche de la Haute-Provence prodiguait des paroles d'encouragement et des conseils éclairés.


On peut se demander si les plaidoyers de Jean Giono en faveur de l'artisanat et de la vie paysanne ont
été écoutés à la lettre. Il ne le semble pas, à première vue, en dehors de quelques cas rarissimes. Certes, son action, isolée, allait à rencontre de l'évolution générale du Monde moderne, et c'est la raison pour laquelle elle était vouée à l'échec, car on n'arrête pas la marée qui monte ; on n'empêche pas un fleuve de se jeter à la mer. La modernisation accélérée de notre société a contribué au nivellement des différentes mentalités et mœurs du Monde, notamment par les mass-médias : radio, télévision, cinéma, etc... ; elle a éliminé, en outre, d'Occident, la presque totalité des artisans, et considérablement réduit le nombre des agriculteurs, au point qu'en France la population rurale, qui constituait environ 50 pour cent de la population globale de l'Hexagone, au cours de la période d'entre-deux-guerres, n'en représente plus que 15 pour cent à l'heure actuelle. Encore convient-il de préciser que parmi ceux qui demeurent dans les campagnes, beaucoup sont des industriels et des ouvriers du sol, et n'ont plus grand chose du paysan traditionnel de jadis. Ils n'ont pas le bel équilibre de leurs devanciers, leur sens de la mesure, leur sagesse, leur sobriété, ni même leur solide bon sens et leur énergie foncière.


A propos de cette « campagne » en faveur des agriculteurs (que le lecteur nous pardonne ce calembour involontaire!) on pourrait dire, comme Cyrano : « C'est bien plus beau lorsque c'est inutile », car la poursuite acharnée d'un rêve utopique peut avoir un caractère de beauté grandiose. Cependant, avant la 2e guerre mondiale, les plaidoyers de Giono en faveur de la paysannerie et de l'artisanat n'avaient rien d'utopique ; ils constituaient une réaction saine contre les inconvénients présentés par le développement de la Civilisation industrielle, entre autres la désertion des campagnes au profit des villes ; quoiqu'assez sensible, cette évolution n'avait pas, tant s'en faut, le caractère écrasant, pour ne pas dire catastrophique, qu'elle connaît actuellement, et il ne semblait nullement téméraire à l’époque, de vouloir lutter contre cette tendance. Au demeurant, la situation créée par la défaite et par l'Occupation allemande en France, entre 1940 et 1944, semblait donner raison à l'auteur de « Regain ». Le Maréchal Pétain avec sa politique de « retour à la terre » se montrait en effet particulièrement favorable à l'artisanat et à la paysannerie. Aussi les ouvrages de Giono furent-ils particulièrement en honneur à cette époque ! Cependant il ne s'agissait là que d'une brève éclipse dans le développement de la société mécanisée moderne, car peu à peu après l'effondrement de l'Allemagne nazie, l'activité industrielle des anciennes nations subjuguées par Hitler allait se restaurer et même se développer dans des proportions considérables, en partie grâce au progrès scientifique et technologique, avec toutes les conséquences défavorables qui devaient en résulter pour l'artisanat et la paysannerie. L'auteur des « Vraies richesses » comprit alors très vite, devant une telle mutation de la société que le maintien de sa position initiale eût été vain ou inutile. Ce fut alors qu'il sentit la nécessité d'un « recyclage » (pour employer un mot à la mode), ou, pour être plus précis, de l'adoption d'une position plus réaliste. Il cessa donc de parler de la condition paysanne ou artisanale en termes dithyrambiques, pour se cantonner dans une attitude de stricte neutralité à cet égard. Sa manière évolua ; il acquit du « métier », et devint le romancier talentueux, stendhalien du « Hussard sur le toit » et du « Moulin de Pologne ». Personnellement, nous préférons le Giono « première manière », spontané, idéaliste et enthousiaste, soucieux du bonheur de l'humanité, au Giono « seconde manière », à prétentions littéraires, sceptique et rassis. Laplupart de ses livres appartiennent d'ailleurs à la première manière et il est très probable que la postérité, en pensant au grand romancier de Manosque, pensera surtout aux œuvres de la jeunesse et de l'âge mûr de cet écrivain, plutôt qu'aux œuvres les plus récentes, en dépit de la valeur littéraire de ces dernières et de leur « recherche ». Nous pensons1 en effet qu'un écrivain n'est grand que dans la mesure où il est engagé dans l'époque à laquelle il vit, c'est-à-dire dans la mesure où il apporte un message à ses contemporains. Un romancier qui ne sait pas sortir du cadre étroit de l'action où évoluent ses personnages, n'est, selon nous, qu'un écrivain bien médiocre. La «   fiction pour la fiction » nous semble être une entreprise assez vaine et d'un intérêt très limité.

 

 


A notre connaissance Jean Giono a
été, parmi les écrivains français des dernières décennies, le plus ardent défenseur des artisans et des paysans. Pourtant on peut se demander si son attachement aux métiers traditionnels était suffisamment lucide pour lui inspirer une action efficace. En effet, il n'a jamais été agriculteur de profession, ni même artisan, bien qu'il ait vécu, tout enfant, dans l'échoppe de cordonnier de son père. Après des études secondaires au collège de Manosque, il fut quelque temps employé de banque, avant de se consacrer exclusivement à ses activités littéraires1. Il fut, certes, un excellent observateur de la vie rurale et pastorale de la région de Manosque et plus particulièrement de ce qu'il est convenu d'appeler le « haut-pays », c'est-à-dire la région des plateaux. Ses personnages n'ont rien de commua avec les bergers de L'Astrée. Ce sont d'authentiques ruraux, décrits avec beaucoup d'exactitude. Dans « Le poids du Ciel », il narre, sur le vif, ses relations amicales avec les paysans des alentours, et parle notamment de son habitude de coucher dans les granges et de celle de manger à la table des fermiers. Il a donc observé de très près les> agriculteurs, dans leurs habitudes de vie, leurs travaux et leurs mentalités respectives. Cependant était-ce suffisant ? On peut en douter quelque peu, en prenant connaissance de certaines idées utopiques présentées dans « Les vraies richesses ». En fait, il est extrêmement rare qu'un intellectuel authentique quitte ses livres pour s'adonner, de façon permanente, aux travaux des champs (1). Cette ignorance partielle des conditions de travail des paysans provient essentiellement de ce que Jean Giono a toujours observé la vie rurale de l'extérieur. Il ne semble pas avoir réalisé que la vie à la campagne et le travail des champs sont deux modes d'existence très différents, quoique intimement liés ; on peut donc se demander si l'auteur de « Regain » a vraiment aimé les paysans et leur mode d'existence ? Aimer, une classe sociale, un mode de vie, un genre de travail, etc..., ne consiste pas seulement à observer, même de très près et avec sympathie ces personnes, ce milieu social, ce mode d'existence ! Aimer, c'est aussi participer ! (2).


Il y a gros
à parier que Jean Giono aurait parlé des travaux des champs, de leur beauté et de leur noblesse en des termes moins laudatifs s'il y avait lui-même participé et s'il avait éprouvé, comme les paysans, les courbatures que l'on ressent immanquablement, le soir, après une dure journée de labeur et qui ne permettent guère de s'extasier sur l'harmonie d'un coucher de soleil, ou de méditer sur la noblesse et la richesse de la vie paysanne. Pour avoir pleinement le droit de parler d'un mode d'activité, il ne suffit pas de l'avoir observé de très près, il faut aussi y avoir participé. Il faut, selon une expression populaire, « être dans le coup ». L'auteur de « Colline » n'était d'ailleurs pas le seul écrivain à se trouver dans une telle situation. Depuis Virgile jusqu'à Giono, en passant par René Bazin, Joseph de Pesquidoux et tant d'autres, quantité de romanciers et de poètes ont observé, de l'extérieur, quoique de près, les activités agrestes, ainsi que les mœurs et les mentalités des gens de la terre. Ils n'en ont vu que les avantages, car ils n'ont pas ressenti dans leurs muscles, les fatigues harassantes qui succèdent inévitablement aux travaux des champs, qu'il s'agisse des moissons, des fenaisons ou des vendanges, etc... Il est peut-être très beau de dire, avec Virgile : « O fortunatos nimium, sua, si bona norint, agricolas ! ».


En fait, la r
éalité est bien différente ! L'auteur des Géorgiques et des Bucoliques ne s'est probablement jamais trouvé derrière une charrue, ou avec un outil aratoire dans les mains. Il se contentait vraisemblablement d'observer les esclaves travaillant le sol dans la région de Mantoue.


C'est manifestement à cette immense cohorte de poètes intéressés par la Nature et par les travaux des champs, mais les observant de l'extérieur, en les idéalisant à travers le prisme de leur imagination, que Giono appartenait. Il existe cependant une catégorie d'écrivains-paysans bien plus proches de la Réalité que les précédents ; ils ont peu fait parler d'eux en tant qu'écrivains, car leur temps disponible est absorbé en grande partie par les tâches agricoles : ils sont paysans avant d'être romanciers ; autrement dit, ils parti­cipent. A cette catégorie appartient Emile Guillaumin, écrivain auvergnat et paysan authentique qui fut Lauréat de l'Académie Française pour son roman « La vie d'un simple ». Comme le dit justement Lucien Gachon dans son livre « L'écrivain et le paysan », à son sujet : « Le cachet d'authenticité, seul le labeur quotidiennement vécu peut le donner à l'œuvre de l'écrivain-paysan. Guillaumin demeurera un maître écrivain* paysan, parce que paysan il a su rester ».

Il est certain que l'amour dans sa plus haute expression implique un désir de participation ou d'identification à l'objet de l'amour, et que seul il permet une connaissance excellente de cet objet. Toutefois, nous n'irons pas plus loin dans nos critiques à l'égard de l'auteur de « Regain » (non à classer parmi les écrivains-paysans), car ce que ses récits perdent sur le plan de l'exactitude, ils le gagnent sur celui de la littérature et de l'esthétique, grâce au phénomène d'idéalisation intimement lié au tempérament de l'artiste. On peut se demander d'ailleurs si l'amour de Giono pour la vie rurale et les paysans n'est pas commandé essentiellement par l'amour de la nature sauvage, pure, authentique, plus que par celui de la Nature humanisée? Ce qui nous amène à poser la question, c'est qu'en 1935, il avait choisi comme cadré idéal pour ses méditations, un coin de montagne particulièrement isolé et sauvage, à plus de 1.000 mètres d'altitude, Le Contadour, où il avait créé une sorte de foyer de ralliement pour un certain nombre de personnes aimant la Nature par dessus tout (3).


Le romancier de Manosque n'était pas le seul écrivain à témoigner de ce vif sentiment de la Nature. André Gide, dans ses « Nourritures », pour ne citer que lui, a fait preuve du même attachement. On retrouve d'ailleurs des similitudes troublantes chez ces deux écrivains, entre autres un même amour de la vie naturelle.

L'intéressé était-il un écrivain régionaliste ? On peut sans hésiter répondre par l'affirmative, bien qu'il s'en soit parfois défendu! (4). De même que Mistral représentait, incarnait même, une certaine Provence traditionnelle, aristocratique et romaine, et plus spécialement la région d'Arles, que Daudet s'attachait à décrire, de préférence, une Provence des villes et des villages, de même Jean Giono s'intéressait exclusivement à la Haute-Provence, à ce qu'il est convenu d'appeler le « haut-pays » "bien que parfois le cadre de ses livres se situât dans le Dauphiné du Sud. C'est ainsi que « Triomphe de la vie » contient la description d'un petit village de l'Isère, Mens-en-Trièves, et de l’importante activité artisanale qu'on y déployait à l'époque. Pendant toute son, existence, de même que Mistral avait été fidèle à Maillane, il fut fidèle à Manosque qu'il ne quitta que rarement au cours de son existence, et seulement à l'occasion de brefs séjours à Paris et à l'Etranger. Provençal, Giono l'était profondément, par le choix de ses sujets de roman, et aussi par son réalisme. A une époque où tant d'écrivains régionaux « montent » à Paris (pour utiliser une expression consacrée, comme si le fait de se rendre dans la Capitale correspondait à une ascension intellectuelle et sociale ! ), Jean Giono ne s'est pas cru déshonoré de demeurer, sa vie durant, fidèle à Manosque et au pays des plateaux. Il n'aimait guère la Capitale et ne s'y rendait que par obligation professionnelle, pour prendre contact avec les éditeurs. Pendant très longtemps, il a donc conservé le même cadre d'existence. Il en est nécessairement résulté un certain enracinement sur le plan des habitudes et de la mentalité ; il s'est créé, autrement dit, une harmonie entre lui et le milieu ambiant.

Profond
ément individualiste, il s'était fait l'avocat des droits de l'individu et de la personne humaine. C'est au nom de ces principes qu'il se déclarait résolument pacifiste. Il avait horreur de la guerre, non seulement à cause des deuils et des horreurs qui en découlent, mais aussi en raison même de son inutilité. Ses prises de position violentes contre les conflits armés, et notamment son ouvrage « Refus d'obéissance » l'avaient fait classer par certains esprits irréfléchis, parmi les communistes... à tort d'ailleurs, car le « bonhomme Giono » était bien trop foncièrement individualiste et attaché à la liberté pour s'accommoder de toute forme de grégarisme. Ne déclare-t-il pas dans « Le poids du Ciel » : « II n'y a de vérité que dans la solitude » ? Son pacifisme exalté était une forme de son amour pour l'Humanité, et n'avait rien de spécifiquement anarchisant.


Etait-il croyant ? (au sens habituel du terme). Il ne le semble pas. Bien qu'il n'ait jamais été foncièrement antireligieux, il considérait la mort comme le terme naturel de toute existence, et ne croyait guère en la survie. Trop absorbé par la recherche des joies naturelles, il ne ressentait guère de préoccupation métaphysique. Il était donc agnostique, ce que d’aucuns peuvent déplorer. Trop sensuel — au sens large et noble du terme, pour être mystique, il était exclusivement attiré par la vie physique intense de la Nature, et par ce qu'il y avait de plus équilibré et de plus sain dans l'homme. Peu importait qu'il crût, ou non, en Dieu ! Il croyait en l'Homme, et pour ses fervents admirateurs, c'était l'essentiel ! Il était à la recherche des joies, de celles que procure le contact intime et direct avec la Nature et non des joies factices et frelatées de la Civilisation moderne. La philosophie de son existence était donc une sorte d'épicurisme de bon aloi. Il affichait son mépris pour le papier-monnaie et définissait clairement ce qu'il entendait par les « vraies richesses », Certaines de ses conceptions sont peut-être utopiques, répétons-le, car elles vont à rencontre du raz-de-marée de la civilisation moderne, mais toutes sont sympathiques.

En France, comme on l'a vu, les paysans sont une classe sociale en voie de disparition : il n'en reste plus que quelques-uns à l'écart des grands1 axes routiers et ferroviaires ; tous âgés, en principe, ils disparaissent peu à peu, par voie d'extinction naturelle. On peut le regretter pour le pays, qui puisait dans sa paysannerie l'essentiel de ses forces vives. Au cours des décennies passées, ce sont les travailleurs de la Terre qui donnaient à notre peuple ses qualités dominantes : énergie foncière, ingéniosité, individualisme modéré, respect de la personne humaine, sens de la mesure, etc... Faute de recul suffisant, nous ignorons encore comment le peuple français, coupé de ses racines traditionnelles, va évoluer au cours des prochaines décennies.


 

A une époque où le cancer de la civilisation moderne commence à devenir inquiétant, tant en raison de son caractère déshumanisant, qu'à cause de certains inconvénients qui en résultent (bruits, pollutions, etc...), le message de Jean Giono prend une importance particulière. Il n'est, certes, plus question de l'appliquer sous sa forme brute, car l'âge de l'artisanat et de la paysannerie est bel et bien révolu, du moins dans notre Occident surdéveloppé, tout comme est révolue l'ère de la marine à voile et des lampes à huile. Il convient seulement de redimensionner ce message et d'en tirer la quintessence, car il prône avant tout : le respect de l'individu, le retour à une vie naturelle et saine, frugale et simple, la beauté du travail manuel qu'il sera toujours possible de pratiquer dans la civilisation des loisirs de demain.

Alors que l'agriculture europ
éenne subit une crise très grave, par suite de la surproduction des produits du sol et de la mévente qui en résulte, la disparition brutale, il y a un an, de celui qui fut, parmi les écrivains, le plus grand ami des artisans et des travailleurs du sol, n'a pu manquer d'être ressentie avec beaucoup de tristesse par tout esprit lucide.


Puisse la pensée du grand humaniste de Manosque être réadaptée aux conditions du monde moderne et constituer le point de départ de solutions constructives, permettant d'échapper, au moins partiellement, au malaise de la Civilisation contemporaine.

Michel RIMET

Source : Défense de l’Occident n°98 de Août-Septembre 1971

 

 

Notes :

(1) Pendant longtemps, nous avons considéré avec sympathie « Les vraies richesses », mais nous ne pouvions nous empêcher de sourire devant ce que nous pensions être la naïveté de l'auteur, et de juger certaines de ses thèses comme autant d'utopies extravagantes. Il est manifestement faux que « Rien n'est plus agréable aux dieux que l'adolescent qui sort des grandes écoles la tête couverte de lauriers, mais qui se dirige vers la forge de son père, l'atelier de l'artisan et les champs ». Il est douteux que le paysan apprécie à sa juste valeur l'harmonie pu le cadre grandiose du cadre géographique où il a toujours vécu, et qui par conséquent ne l'étonne plus, surtout s'il est harassé de fatigue, comme cela se produit la plupart du temps. Il ne faut pas oublier en effet que la fatigue corporelle crée nécessairement chez celui qui la subit une inhibition considérable qui l'empêche de penser et de goûter tout sentiment esthétique.

Une fois pourtant, il y a quelques ann
ées, nous écoutâmes à la radio une intéressante émission : on procédait à l'interview d'un ancien professeur de mathématiques de la faculté des sciences de Lyon, qui, en 1940, avait abandonné sa chaire, pour acheter et exploiter une propriété agricole dans le Diois, en compagnie de ses enfants.   Il nous vint alors à l'esprit que l'auteur des « Vraies Richesses » n'était pas aussi utopiste qu'il nous avait semblé de prime abord, et nous lui écrivîmes aussitôt pour lui faire part de nos réflexions. Il nous répondit par une lettre manuscrite, assez brève, pour nous signaler d'autres cas semblables : « II existe aussi M. J.A., agrégé de physique ; il est paysan et il travaille la terre, simplement, à Saint-Julien (04) ; un autre, agrégé de mathématiques, est au Vernel. II y en a sûrement d'autres. Pour certains, la culture n'est pas un métier, mais une simple noblesse. Cordialement. Jean Giono ».


Toutefois, de tels cas demeurent rarissimes. Pour qu'ils puissent se produire, il est indispensable que des intellectuels subissent un attrait pour la vie rurale, extrêmement puissant, de même nature qu'une vocation religieuse. Autrement dit il faut un amour quasi-mystique de la vie paysanne, ce qui n'est pas donné à tout le Monde, tant s'en faut !

(2) Parce que c'était une sainte, Simone Weil, quoique agrégée de philosophie, a voulu, par compassion pour les humbles, exercer, quelque temps, le métier d'ouvrière agricole et celui d'ouvrière d'usine.

(3) En juillet dernier, en pleine saison touristique, nous nous sommes rendu au Contadour, afin de réaliser une sorte de pèlerinage littéraire et sentimental sur les s traces du romancier de Manosque. Nous avons trouvé, dans ce « bout du Monde » juché sur les flancs de la Montagne de Lure, une sorte d'Eden campagnard,   d'une très grande pureté, espèce fort rare à notre époque de tourisme intense de circulation bruyante et de mécanisation. On y trouvait 3 ou 4 fermes de type ancien, un silence absolu, la solitude totale. Pas la moindre trace de modernisme dans ce paysage agreste et reposant, paraissant à cent lieues de la Civilisation moderne, ou rappelant les premiers âges de l'Humanité. Cependant ce lieu est situé dans une zone de pâturages, plus que dans une zone de cultures, à la limite de la nature sauvage et de la nature civilisée.

(4)
 Au cours d'un bref entretien que nous eûmes avec lui, en tête-à-tête, en mai 1957, comme nous avions fait allusion à son puissant enracinement dans   le   terroir   de la Haute-Provence,   il   nous   répondit,   avec   son   accent méridional chantant, un tantinet plaintif : « O, vous savez, on a beaucoup exagéré mon caractère provençal   : ma mère était picarde ; mon père était italien ; à la maison nous avons toujours parlé le français, à une époque où il était cependant courant de parler provençal dans les familles humbles ».

Il faut ajouter que son physique, d'apparence nordique (yeux bleus, tête un peu massive) qu'il devait à, son ascendance maternelle, n'avait rien de provençal, et qu'en outre sa bonhommie et son caractère plutôt pondéré contrastaient avec la pétulance et la volubilité méridionales.

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