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Préface : Aux initiés et aux autres

 

Il faut croire qu’on n’en a jamais fini avec le « Baron ». On pensait avoir tout lu sur Ungern et sur son odyssée : comment il vécut, comment il affronta le peloton d’exécution au terme d’une cavalcade de trente-six mois – septembre 1918-septembre 1921 – qui le vit passer de simple iessaoul (capitaine) de l’armée du tsar à lieutenant-général des armées blanches, puis de lieutenant-général des armées blanches à une réincarnation de Tsagan-Burkhan, le dieu de la guerre du bouddhisme tibéto-mongol. Pour ne parler que de l’édition française, les biographies narrant de manière plus ou moins romancée l’extraordinaire destinée du général-baron Roman Feodorovitch von Ungern-Sternberg ont cessé de se compter sur les doigts d’une main.

Nul n’est ainsi censé ignorer, parmi ceux que la figure d’Ungern intrigue ou captive, l’existence des ouvrages signés Ossendowski, Perchine, Lévine, Pozner, Mabire, Youzéfovitch, Sablé, Goulaine, Chlous, Serey, Siebauer. Tous, quel que soit leur point de vue (tant il est difficile de rester neutre face à un tel personnage), ont contribué à forger sa légende, au sens littéraire comme au sens populaire du mot. On le sait bien : la légende, du latin legenda, « ce qui doit être lu », trahit autant la vérité des faits qu’elle ancre ces faits dans la mémoire collective. Par quel prodige la « matière ungernienne », sans équivalent dans l’histoire du XXe siècle, y aurait-elle échappé ?

Encore le lecteur désireux de faire la part des choses entre « le récit fabuleux à caractère historique » et « la présentation déformée ou amplifiée de la réalité », selon les deux définitions qu’en donne le dictionnaire de l’Académie française, pouvait-il prendre appui jusqu’à ces dernières années sur le témoignage honnête et mesuré de Dmitri Perchine1, surtout si on le compare à celui publié quatre ans auparavant – avec le succès qu’on sait – par Ferdynand Antoni Ossendowski2. Mais Perchine, tout spectateur attentif qu’il fût, n’était qu’un civil, un comprador dont le rapport n’avait rien à nous apprendre sur la descente aux enfers du baron et de ses hommes, parce qu’il n’y participa pas lui-même. Aussi la parution, en 2024, du témoignage inédit d’un officier de la Division de cavalerie asiatique (en russe : Aziatskaïa Konaïa Diviziïa), le capitaine en second Erast Pavlovitch Noudatoff, fut-elle accueillie comme un événement. Enfin, un siècle plus tard, un subordonné direct d’Ungern allait parler3. Las, si ceux-ci constituent un document de première main, ce qui suffit à justifier leur lecture, Noudatoff écrivit ses souvenirs pendant sa détention, après s’être rendu aux Bolcheviques. Remanié sinon dicté par ses geôliers (on peut se le demander, au vu de certains passages), son témoignage est celui d’un repenti qui passe aux aveux dans l’espoir d’avoir la vie sauve. De fait, il alimente le mystère davantage qu’il ne l’épuise.

        C’est dire si le recueil de textes qu’on va lire, qui sont pour la plupart inconnus du public français, présente un intérêt tout à fait exceptionnel. Jamais une telle somme n’avait été réunie et traduite sur ce que nous avons appelé ailleurs la « geste négative » du dernier général blanc. Elle est l’œuvre de Paul Serey, à qui l’on doit déjà l’exhumation du témoignage de Noudatoff. Le « baron fou » a trouvé en lui son anthologiste. Fou d’Ungern, Serey l’est assurément. En attestent les bonnes feuilles du Carrousel des ombres, son premier roman coup de  tachour4 – comme d’autres écrivent des romans coup de poing –, qu’on lira plus loin. À tout seigneur tout honneur, notre tâche se limitant à préfacer ce volume, nous lui laissons volontiers le soin d’introduire les documents ici rassemblés. Qu’il nous permette toutefois, au moment où le lecteur s’apprête à plonger dans le chaos de la guerre civile russe et de son prolongement centre-asiatique, de lui faire part de l’enthousiasme qui fut le nôtre lorsque nous prîmes connaissance des pièces du dossier. C’était donc vrai : des anciens de l’ « armée » d’Ungern s’étaient réfugiés à Harbin en Mandchourie, à Shanghai, ou encore à Urumqi, dans la province du Turkestan chinois, et avaient couché leurs souvenirs sur le papier. Leur point commun ? Soldats de métier ou desperados égarés, l’un médecin militaire, l’autre chauffeur mécanicien, ils ne se préoccupaient guère de l’instauration d’un grand Royaume mongol du Milieu, qui eût été à la fois un sanctuaire et une tête de pont permettant d’envisager la reconquête de la Sainte Russie. À trop vivre dans son rêve, un rêve entretenu au quotidien par un aréopage de lamas dévoués, Ungern oublia que le guerrier ordinaire se nourrit de tout autre chose que de visions d’apocalypse, de punitions infamantes et de rossées redoublées. Sa déroute face à la 5e armyia soviétique aux abords de Troitskosavsk, survenue dans des circonstances si improbables qu’elle paraît tenir plus de l’acte manqué que de la négligence tactique, lui avait coupé la route de la Transbaïkalie. Le meurtre du plus fidèle de ses lieutenants, le général Rézoukhine, par un groupe d’officiers félons, précipita sa chute. Adieu, désert de Gobi ; adieu, Tibet. La légende était en marche : elle jaillit à chacune de ces pages.

Laurent Schang

 

Notes :

1 Dmitri Perchine, L’épopée du baron Ungern-Sternberg en Mongolie, Besançon, Éditions la Lanterne magique, 2010, 200 p. De nationalité russe, banquier de profession, Perchine était en poste à Ourga (auj. Oulan-Bator) quand Ungern se rendit maître de la ville. Plus d’une fois, ses fonctions l’amenèrent à visiter le baron entre le mois de février et le mois de mai 1921. Écrit en 1927, tandis qu’il vivait en Chine, ce livre peut être lu comme sa réponse aux allégations d’Ossendowski.

 

2 Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux, Paris, Éditions Phébus, coll. Libretto, 2011, 320 p. Sa première traduction française date de 1923. Fuyant devant l’Armée rouge, Ossendowski était entré en relation avec Ungern alors qu’il tentait de gagner l’Inde britannique via la Mongolie-Extérieure. Écrivain au talent incontestable mais à la probité douteuse, il dépeint le baron en général de fortune habité par les esprits de la steppe, cruel, impulsif et paranoïaque, et ce portrait est à l’origine de tous les fantasmes qui continuent de l’entourer.

 

3 Baron Ungern : un officier témoigne, Nancy, Éditions Le Verbe Haut, 2024, 119 p.

 

4 La lourde cravache mongole, dont Ungern usait contre ses troupes sans considération de grade. Paul Serey, Le carrousel des ombres, Paris, Éditions des Équateurs, 2019, 206 p.