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Paul Weber, 1951, lithographie « Rückgrat raus ! » (Faites enlever la colonne vertébrale !)

 

Lorsque le processus politique dégénère en vaines rhétoriques – comme c'est le cas dans le système libéral –, on peut à juste titre le qualifier d'« impolitique ». Il n'existe pas d'équivalent exact en anglais au mot français « inpolitique », terme forgé par le sociologue politique Julien Freund (1921-1993), proche collaborateur du juriste allemand Carl Schmitt. Largement employé dans la théorie politique française, ce terme apparaît pour la première fois dans l'ouvrage remarquable de Freund, Politique et impolitique (1987) (malheureusement jamais traduit en anglais). Freund le décrit ainsi : « la personne apolitique est extérieure à la politique ou ne s'y intéresse pas, tandis que la personne impolitique participe activement à la vie politique mais manque de discernement ou de compétence dans l'exercice de sa fonction, car elle est dépourvue de sens critique. » On pourrait simplement dire que la prise de décision impolitique relève de l'illusion et aboutit à des résultats politiques imprévus, souvent catastrophiques.

L'impolitique n'est qu'un segment d'un spectre plus large de concepts contre-politiques, incluant l'« antipolitique », la « transpolitique », l'« infrapolitique » et la « patapolitique » — des concepts largement utilisés dans la théorie politique française. Sous le masque des processus politiques, les impoliticiens vident de leur substance les véritables rapports de force, les remplaçant par des experts mercenaires qui prêchent des règles administratives incompréhensibles, utilisent la novlangue et dispensent des leçons de morale. La prise de décision impolitique chez les politiciens libéraux utilise souvent l'euphémisme de « gouvernance » pour masquer cette impolitisation.

La politique implique une distinction stricte entre ami et ennemi, tandis que l'impolitique représente le déni de toute hostilité. Elle prospère grâce à des slogans grandiloquents plutôt qu'à une perception objective de la réalité politique. La transpolitique est indissociable de l'impolitique – un terme employé par Jean Baudrillard pour désigner la fin de la politique et son relégation à des scénarios politiques fictifs. Dans des ouvrages comme Stratégies fatales, Baudrillard définit la transpolitique par un paradoxe simple : « Tout est politique ; donc, plus rien n'est politique. » À cela, à l'ère du numérique, il faut ajouter la pathologie de la « patapolitique » – la quête obsessionnelle, par les politiciens, de solutions illusoires aux crises, substituant à la réalité politique des algorithmes et des hologrammes. D'où la prolifération actuelle d'« experts » autoproclamés sur les réseaux sociaux et les podcasts, parmi lesquels d'innombrables individus anonymes et peu instruits prétendant avoir percé le mystère de la condition humaine.

La patapolitique, en tant que branche de l'impolitique, met en scène des scénarios absurdes et imaginaires où algorithmes et jeux vidéo remplacent la recherche de réponses par le politicien sur son téléphone portable. Pour couronner le tout, l'impolitique se mue souvent en antipolitique, ce qui signifie un rejet du concept d'ennemi et repose sur l'illusion que la paix peut être imposée par de beaux discours – une caractéristique commune aux gauchistes américains et européens et aux théoriciens de la discrimination positive en matière de diversité, d'équité et d'inclusion. Comme le souligne Julien Freund, l'aspect fondamental de l'impolitique repose sur l'illusion dangereuse qu'on peut échapper au conflit en ignorant le concept d'ennemi. C'est une erreur fatale. Je n'ai pas à choisir mon ennemi ; il me désignera comme tel, que je le veuille ou non. Pour le dire plus directement et plus concrètement : j'aurai beau insister sur le fait que je ne suis pas l'ennemi des Juifs, cela ne me servira à rien si plusieurs organisations juives m'ont déjà qualifié d'antisémite. J'aurai beau me mettre à quatre pattes ou me plier en quatre en affirmant que je ne suis pas raciste, cela ne me servira à rien si des groupes ou des individus hostiles m'ont déjà étiqueté comme raciste.

Comment nos politiciens modernes s'inscrivent-ils dans la catégorie des personnes impolies ? On pourrait supposer que le président Donald Trump incarne, dans une certaine mesure, un phénomène d'impolitisme. Malgré ses fortes intentions et un instinct politique indéniable – comme sa grâce accordée aux militants du 6 janvier et la fermeture des frontières –, en matière de politique étrangère, il semble prisonnier d'un monde façonné par ses illusions héroïques et/ou des conseillers malhonnêtes. De plus, ses décisions politiques sont davantage guidées par son sens des affaires que par une connaissance des classiques, le privant ainsi de toute compréhension du contexte historique et politique. Son approche transactionnelle en politique étrangère se traduit fréquemment par des revirements soudains, laissant ses partisans comme ses adversaires stupéfaits, sans voix et en quête de sens.

Quand l'impolitique se mêle à la « vidéopolitique » moderne, les fausses informations inondent tout, des gros titres de l'actualité aux manuels d'histoire, surtout lorsqu'elles sont chargées de récits idéologiques et de victimisations surréalistes. Ajoutez à cela la médiatisation permanente sur une multitude de plateformes sociales, et la politique perd tout son sens. Elle devient une farce : un grand spectacle où la confiance mutuelle s'effondre et où les carriéristes et les courtisans occupent les rênes du pouvoir. Contrairement aux figures tragiques et solennelles comme Washington, Jefferson ou Bismarck, les dirigeants d'aujourd'hui ne sont plus que des clowns. À la télévision et sur les réseaux sociaux, ils semblent plus préoccupés par leurs implants dentaires que par la promotion du bien commun. Quand on observe le langage corporel des commissaires européens et de leurs homologues de gauche comme de droite dans les parlements locaux, la conclusion est évidente : l'Occident est fini, et c'est aussi le coup de grâce porté à l'ordre libéral.

On peut certainement en apprendre davantage sur le danger de l'impolitisme libéral en lisant les classiques qu'en étudiant tous les traités de science politique. Le scénario de l'impolitisme et de la patapolitique prend vie dans le voyage d'Alice au pays des merveilles. Le pays des merveilles patapolitique d'Alice est régi par des règles absurdes où le pouvoir officiel repose entièrement sur des syllogismes insensés. Alice se retrouve dans une salle d'audience chaotique où le Valet de Cœur est jugé pour avoir volé des tartes. Alors que le Roi tente de diriger le procès, la Reine de Cœur fait fi de toute procédure régulière et s'écrie : « La sentence d'abord, le verdict ensuite ! » C'était là, involontairement, le modèle de l'auteur pour étudier le système judiciaire soviétique ultérieur – et la guerre juridique libérale actuelle et ses procédures judiciaires contre les dissidents. Ce fossé frappant entre réalité politique et illusion est parfaitement illustré dans l'œuvre de l'artiste allemand Paul Weber. Ses lithographies satirisent sans pitié les traîtres, les fanatiques sans colonne vertébrale et les citoyens qui succombent à des idées grandiloquentes ou qui embrassent de nouveaux dogmes dès que le contexte historique s'y prête. Pourtant, Weber a eu la vie dure : détesté par l'Allemagne nationale-socialiste, il a ensuite été mis à l'écart et considéré avec méfiance par les réformateurs anglo-américains de l'après-Seconde Guerre mondiale dans l'Allemagne occupée.

 

En dehors, de et pour la politique…

Cela soulève un dilemme classique : faut-il faire confiance aux politiciens qui vivent de la politique ou à ceux qui vivent pour la politique ? Trump est un idéaliste, en quelque sorte ; à son crédit, il n’a pas eu besoin de financement étranger pour lancer sa première campagne, contrairement à d’innombrables politiciens dont l’entrée au Congrès ou au sein des instances européennes dépend du soutien financier de puissants groupes de pression. Et lors de son second mandat, il s’est transformé en escroc en chef. Sans revenir sur les théories centenaires de Max Weber , la tension entre vivre de la politique ou vivre pour la politique reste plus vive que jamais. Nombre de nationalistes blancs et d’extrémistes de droite, légitimement désabusés par les mensonges de la politique traditionnelle, se présentent comme des idéalistes luttant pour une bonne cause, même si leurs dirigeants, une fois au pouvoir, peuvent se révéler être tout le contraire de ce qu’ils imaginaient. En revanche, la majorité des politiciens, tant au niveau européen qu’américain, vivent de la politique. Ce sont des opportunistes qui changent de discours dès qu’une nouvelle mode politico-culturelle apparaît. Pourtant, cet opportunisme même peut présenter un étrange avantage : ils sont moins susceptibles de lancer des purges massives lorsqu'un nouvel ordre s'installe, préférant se redéfinir comme des réalistes pragmatiques.

Il est parfois bon d'avoir un dirigeant débauché et richissime, car une partie de sa richesse et de ses mœurs relâchées peut profiter aux plus démunis. Un homme politique d'une modestie extrême peut se révéler redoutable. Le révolutionnaire et avocat proto-communiste Maximilien Robespierre menait une vie frugale et austère, ce qui ne l'empêcha pas d'instaurer la Terreur en France. Le nationaliste Adolf Hitler était un homme modeste, issu d'une famille autrichienne modeste, végétarien strict et lève-tôt ; pourtant, sa carrière s'acheva dans le chaos européen. L'empereur romain Marc Aurèle, célèbre stoïcien que les érudits modernes considèrent comme l'incarnation même du roi-philosophe, était réputé pour son honnêteté et sa vertu ; pourtant, il est probable que Marc Aurèle ait porté en lui des gènes criminels récessifs, qu'il transmit à son fils Commode, l'un des tyrans les plus cruels et pervers de Rome. Sénèque est encore largement loué pour sa profonde sagesse stoïcienne sur la modération, pourtant sa philosophie stoïcienne élevée ne l'a pas empêché de devenir l'homme le plus riche de l'Empire romain.

Cette contradiction flagrante révèle le fossé profondément humain qui sépare la prédication d'une société multiculturelle depuis une tour d'ivoire et sa mise en pratique dans la réalité. Le communiste Che Guevara menait une vie simple et frugale, refusant la gloire personnelle dans la Cuba révolutionnaire des débuts ; pourtant, son héritage continue d'alimenter quotidiennement les actes de violence d'Antifa en Europe et aux États-Unis. Et la liste est longue.

Lorsqu'on aborde la question de l'impolitique, on rencontre inévitablement de grands auteurs comme François de La Rochefoucauld , qui observait que « ce que les hommes appellent amitié n'est qu'un trafic social, un échange mutuel d'intérêts, un commerce où l'amour-propre espère toujours tirer profit ». Bien plus tard, aux États-Unis, un observateur perspicace, Ambrose Bierce , alla encore plus loin en dénonçant la nature diabolique de la démocratie, définissant un électeur comme « celui qui jouit du privilège sacré de voter pour l'homme choisi par un autre ». Après l'échec des transitions post-communistes en Europe de l'Est, la population se lasse désormais de l'expérience capitaliste libérale et de ses élites corrompues. Un profond courant de nostalgie pour l'ordre et l'autorité persiste en Europe et aux États-Unis, ne laissant présager qu'un point de rupture nous atteindra tous. Mais que nous réserve l'avenir ? Finalement, quelle importance revêt la destitution d'une bande de voleurs si les couloirs du pouvoir sont simplement remplis par les mêmes individus ? Plus ça change…

 

Tom Sunic - 24 août 2026 - The Occidental Observer