Résistance Identitaire Européenne

Eveilleurs de Peuples

dvenner

La triade homérienne-L’avenir prend racine dans la mémoire du passé

homere 

 

Pour les Anciens, Homère était « le commencement, le milieu et la fin ». Une vision du monde et même une philosophie se déduisent implicitement de ses poèmes. Héraclite en a résumé le socle cosmique par une formulation bien à lui : « L’univers, le même pour tous les êtres, n’a été créé par aucun dieu ni par aucun homme ; mais il a toujours été, est et sera feu éternellement vivant… »

1. La nature comme socle

Chez Homère, la perception d’un cosmos incréé et ordonné s’accompagne d’une vision enchantée portée par les anciens mythes. Les mythes ne sont pas une croyance, mais la manifestation du divin dans le monde. Les forêts, les roches, les bêtes sauvages ont une âme que protège Artémis (Diane pour les Romains). La nature tout entière se confond avec le sacré, et les hommes n’en sont pas isolés. Mais elle n’est pas destinée à satisfaire leurs caprices. En elle, dans son immanence, ici et maintenant, ils trouvent en revanche des réponses à leurs angoisses : « Comme naissent les feuilles, ainsi font les hommes. Les feuilles, tour à tour, c’est le vent qui les épand sur le sol et la forêt verdoyante qui les fait naître quand se lèvent les jours du printemps. Ainsi des hommes : une génération naît à l’instant où une autre s’efface » (Iliade, VI, 146). Tourne la roue des saisons et de la vie, chacun transmettant quelque chose de lui-même à ceux qui vont suivre, assuré ainsi d’être une parcelle d’éternité. Certitude affermie par la conscience du souvenir à laisser dans la mémoire du futur, ce que dit Hélène dans l’Iliade : « Zeus nous a fait un dur destin afin que nous soyons plus tard chantés par les hommes à venir » (VI, 357-358). Peut-être, mais la gloire d’un noble nom s’efface comme le reste. Ce qui ne passe pas est intérieur, face à soi-même, dans la vérité de la conscience : avoir vécu noblement, sans bassesse, avoir pu se maintenir en accord avec le modèle que l’on s’est fixé.

2. L’excellence comme but

A l’image des héros, les hommes véritables, nobles et accomplis (kalos agatos), cherchent dans le courage de l’action la mesure de leur excellence (arétê), comme les femmes cherchent dans l’amour ou le don de soi la lumière qui les fait exister. Aux uns et aux autres, importe seulement ce qui est beau et fort. « Etre toujours le meilleur, recommande Pelée à son fils Achille, l’emporter sur tous les autres » (Iliade, VI, 208). Quand Pénélope se tourmente à la pensée que son fils Télémaque pourrait être tué par les “prétendants” (usurpateurs), ce qu’elle redoute c’est qu’il meurt « sans gloire », avant d’avoir accompli ce qui ferait de lui un héros à l’égal de son père (Odyssée, IV, 728). Elle sait que les hommes ne doivent rien attendre des dieux et n’espérer d’autre ressource que d’eux-mêmes, ainsi que le dit Hector en rejetant un présage funeste : « Il n’est qu’un bon présage, c’est de combattre pour sa patrie » (Iliade, XII, 243). Lors du combat final de l’Iliade, comprenant qu’il est condamné par les dieux ou le destin, Hector s’arrache au désespoir par un sursaut d’héroïsme tragique : « Eh bien ! non, je n’entends pas mourir sans lutte ni sans gloire, ni sans quelque haut fait dont le récit parvienne aux hommes à venir » (XXII, 304-305).

3. La beauté comme horizon

L’Iliade commence par la colère d’Achille et se termine par son apaisement face à la douleur de Priam. Les héros d’Homère ne sont pas des modèles de perfection. Ils sont sujets à l’erreur et à la démesure en proportion même de leur vitalité. Pour cette raison, ils tombent sous le coup d’une loi immanente qui est le ressort des mythes grecs et de la tragédie. Toute faute comporte châtiment, celle d’Agamemnon comme celle d’Achille. Mais l’innocent peut lui aussi être soudain frappé par le sort, comme Hector et tant d’autres, car nul n’est à l’abri du tragique destin. Cette vision de la vie est étrangère à l’idée d’une justice transcendantale punissant le mal ou le péché. Chez Homère, ni le plaisir, ni le goût de la force, ni la sexualité ne sont jamais assimilés au mal. Hélène n’est pas coupable de la guerre voulue par les dieux (Iliade, III, 161-175). Seuls les dieux sont coupables des fatalités qui s’abattent sur les hommes. Les vertus chantées par Homère ne sont pas morales mais esthétiques. Il croit à l’unité de l’être humain que qualifient son style et ses actes. Les hommes se définissent donc au regard du beau et du laid, du noble et du vil, non du bien ou du mal. Ou, pour dire les choses autrement, l’effort vers la beauté est la condition du bien. Mais la beauté n’est rien sans loyauté ni vaillance. Ainsi Pâris ne peut être vraiment beau puisqu’il est couard. Ce n’est qu’un bellâtre que méprise son frère Hector et même Hellène qu’il a séduite par magie. En revanche, Nestor, en dépit de son âge, conserve la beauté de son courage. Une vie belle, but ultime du meilleur de la philosophie grecque, dont Homère fut l’expression primordiale, suppose le culte de la nature, le respect de la pudeur (Nausicaa ou Pénélope), la bienveillance du fort pour le faible (sauf dans les combats), le mépris pour la bassesse et la laideur, l’admiration pour le héros malheureux. Si l’observation de la nature apprend aux Grecs à mesurer leurs passions, à borner leurs désirs, l’idée qu’ils se font de la sagesse avant Platon est sans fadeur. Ils savent qu’elle est associée aux accords fondamentaux nés d’oppositions surmontées, masculin et féminin, violence et douceur, instinct et raison. Héraclite s’était mis à l’école d’Homère quand il a dit : « La nature aime les contraires : c’est avec elle qu’elle produit l’harmonie. »

Dominique Venner

 

Imprimer E-mail

Pour une lecture de l’Iliade et l’Odyssée, La « Bible » des Européens

 

 

« Quand j’étais en khâgne, se souvient François Jullien, l’un des esprits les plus acérés de notre temps, on nous appelait, avec un copain, les homérisants… Et je me suis de plus en plus convaincu que, si l’on cherche les catégories décisives de la pensée européenne (les catégories de l’ “action”, comme les catégories de la “connaissance”), c’est dans Homère ou Hésiode qu’il faut le faire, bien avant que dans Platon… Liez [l’Iliade et l’Odyssée] et vous obtenez les orientations décisives de la philosophie grecque[1]. »

Les poèmes fondateurs recèlent aussi la première expression d’une pensée historique. Au début de La guerre du Péloponnèse, Thucydide s’en rapporte à l’Iliade pour brosser à traits rapides l’histoire ancienne des Grecs, reconnaissant ainsi à Homère le mérite d’en avoir jeté les fondements. Mais ce mérite était peu au regard du reste. Inspiré par les dieux et par la poésie, ce qui est tout un, Homère nous a légué la source oubliée de notre tradition, l’expression grecque de tout l’héritage indo-européen, celte, slave ou nordique, avec une clarté et une perfection formelle sans équivalent. C’est pourquoi Georges Dumézil relisait intégralement l’Iliade chaque année.

Qui était Homère ? Laissons de côté les discussions des érudits. Seul importe ce que pensaient les Anciens. Pour ces derniers, la réalité du divin poète ne faisait aucun doute. De même n’ont-ils jamais douté de sa double paternité pour l’Iliade et l’Odyssée[2].

Actualité et transmission d’Homère

L’actualité d’Homère a été rappelée en 2007 par l’exposition organisée par la BNF[3]. Elle présentait pour la première fois les riches collections de son Cabinet des médailles. Comme l’écrivait Patrick Morantin, commissaire de l’exposition : « il faut d’abord admirer qu’à distance de 3000 ans un ensemble d’une telle ampleur nous soit parvenu. Quelle vénération a dû entourer l’œuvre du Poète, quelles que soient les époques, pour que cette masse poétique ait traversé les guerres, les vandalismes, les accidents, les censures, l’ignorance ! Combien d’œuvres de l’Antiquité tardive ont été perdues tandis qu’aujourd’hui nous pouvons lire dans leur intégralité l’Iliade et l’Odyssée ! » Et Morantin ajoutait : « L’Iliade est peut-être, avec le Nouveau Testament, l’œuvre que nous connaissons par le plus grand nombre de sources. »

On sait que Platon disait qu’Homère était « l’éducateur de la Grèce ». Il fut donc aussi le nôtre. L’œuvre, toute d’abord orale, remonte au VIIIe siècle avant notre ère. Deux siècles plus tard, trois hommes d’Etat athénien, notamment Pisistrate, ont fait établir une première édition écrite qui remonte donc au – VIe siècle. Plus tard, précisent les commissaires de l’exposition, entre le IIIe et le IIe siècles avant notre ère, « au Musée d’Alexandrie Homère était l’auteur le plus étudié ; il fut aussi le premier à faire l’objet d’une véritable édition. Cette activité critique commence avec Zénodote d’Ephèse dans la première moitié du IIIe siècle avant notre ère, et culmine avec Aristarque de Samothrace, dans la première moitié du siècle suivant. (…) A partir du IIe siècle avant notre ère, le texte devient uniforme. Les travaux des érudits alexandrins avaient fixé une norme à laquelle tout le monde se référait désormais. » La source commune était l’édition établie à Athènes au -VIe siècle à la demande de Pisistrate.

Du Moyen Age à la Renaissance

La mémoire des poèmes a souffert de la fin de l’Empire romain d’Occident sans toutefois disparaître : « Si, dans l’Occident médiéval, le lien avec le texte original d’Homère fut rompu, le nom du Poète ne cessa pas d’être vénéré et l’on entretint le souvenir de ses héros et de leurs aventures. Homère continua indirectement de nourrir l’imaginaire du Moyen Age à travers les poètes latins classiques comme Virgile, Ovide, Stace, les résumés latins de lIliade, les œuvres apocryphes de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète, les romans médiévaux comme le Roman de Troie [de Benoît de Sainte-Maure] et leurs adaptations en prose (…) si bien que les héros et la matière de l’épopée étaient connus du public cultivé lorsqu’à la Renaissance quand l’Iliade et l’Odyssée furent redécouvertes dans leur texte original » en grec.

Paradoxalement, en dépit de sa christianisation, l’empire byzantin « veilla à la transmission des auteurs anciens. La tradition classique fut ainsi maintenue à Byzance où, de 425 à 1453, les écoles de Constantinople en demeurèrent comme les piliers. C’est pourquoi il est impropre de parler de “renaissance” dans l’Empire romain d’Orient. En Occident, en revanche, la redécouverte d’Homère fut un fait marquant pour les premiers humanistes italiens ». A la demande de Pétrarque qui ne lisait pas le grec, la première traduction latine de l’Iliade fut réalisée en 1365-66.

L’événement déterminant fut la chute de Constantinople en 1453. Peu avant, de nombreux Byzantins lettrés s’étaient réfugiés en Italie. C’est ainsi que parut à Florence en 1488 la première édition princeps en grec de l’Iliade et de l’Odyssée. La première traduction en français de l’Iliade fut réalisée en 1577 chez Breyer.

Dans un entretien qui ouvrait le catalogue de la BNF, Jacqueline de Romilly soulignait que l’Iliade et l’Odyssée révèlent un haut degré de civilisation au sens du raffinement des mœurs. L’historienne ajoutait : « Mon maître Louis Bodin, grand spécialiste de Thucydide, m’a dit peu avant sa mort : “Maintenant, pour moi, il n’y a plus qu’Homère”. Et c’est un peu pareil pour moi, maintenant ; on retourne à l’essentiel, au tout à fait pur. »

Etre toujours le meilleur

Dans ces poèmes circule la sève d’une éternelle jeunesse. Ils sont la source de notre littérature et d’une part importante de notre imaginaire. Leur style prodigieusement inventif peut sembler tout d’abord un peu déroutant avec ses attributs répétitifs qui servaient de repères aux auditeurs antiques[4]. Mais il faut entrer dans le texte et bientôt on en est envoûté.

En composant l’Iliade, Homère se fit le créateur de la première de toutes les épopées tragiques, et avec l’Odyssée celui du premier de tous les romans. L’une et l’autre placent l’individualité des personnages au centre du récit, ce que l’on ne trouve dans la tradition d’aucune autre civilisation. Comme l’a souligné André Bonnard, l’Iliade est un monde peuplé d’innombrables personnages distincts les uns des autres. Pour les faire vivre, Homère ne les décrit pas, il lui suffit de leur prêter un geste ou une parole. Il y a des centaines de guerriers qui meurent dans l’Iliade, mais par un trait spécifique, le Poète leur donne une vie singulière à l’instant de mourir. « Et Diorès tomba dans la poussière, sur le dos, tendant les bras vers ses camarades » (IV, 524). Un seul geste et nous voici touchés par ce Diorès inconnu et son amour de la vie.

Survient la mort du Troyen Harpalion, un brave, qui ne peut maîtriser un mouvement de frayeur : « Faisant volte-face, il se replia sur le groupe de ses camarades en même temps qu’il regardait de tous côtés, qu’un trait de bronze ne vînt frapper sa chair. » Il s’affaissa dans les bras de ses compagnons et, sur le sol, son corps exprima sa révolte en se tordant « comme un ver » (XIII, 654).

Presque tous les personnages de l’Iliade, hormis les femmes, les enfants et les vieillards, sont des guerriers. La plupart sont braves, mais ils ne le sont pas de la même façon. La bravoure d’Ajax, fils de Télamon, premier des Grecs après Achille par sa stature impressionnante, sa force et sa bravoure impavide, têtu comme un roc, impressionnant : « Tel s’en va le prodigieux Arès [dieu de la guerre], quand il se rend à la bataille… Tel le prodigieux Ajax, rempart des Achéens, s’élança, un sourire sur son visage farouche. Et ses pieds sous lui allaient à grands pas, tandis qu’il brandissait la javeline dont l’ombre s’allonge. A sa vue, les Argiens [Achéens] furent dans une grande joie. Un tremblement terrible pénétra les membres de chacun des Troyens, et le cœur d’Hector même cognait dans sa poitrine… Ajax s’approcha semblable à une tour… » (VII, 208-219). Un combat singulier, un duel, s’engagea, plein de feu, entre Ajax et Hector qui, après moult assauts, fut blessé au cou. « La javeline fit suinter le sang noir ». Comme la nuit tombait, des hérauts d’armes intervinrent entre les deux combattants pour les séparer. Homère nous fait découvrir à quel point le combat répond à des règles chevaleresques. Les deux adversaires conviennent de suspendre l’assaut jusqu’au lendemain, se couvrant mutuellement déloges, échangeant même leurs armes (VII, 303-305). Aussi obstiné soit-il, Ajax s’est incliné, ayant le sentiment d’avoir triomphé dans ce duel .

Différente est la bravoure du jeune Diomède. Il a la fougue et l’élan de la jeunesse. C’est le plus jeune des héros de l’Iliade après Achille. Il n’est jamais las. Après une dure journée de combats, il s’offre encore pour une périlleuse expédition de nuit dans le camp troyen, en compagnie d’Ulysse, guerrier aussi brave que rusé et circonspect.

Diomède est aussi l’un des tempéraments chevaleresque du Poème. Un jour, engageant un combat forcené contre un Troyen, il apprend soudain, au moment de le frapper de sa lance, qu’il s’agit de Glaucos, fils d’un hôte et ami de son père : « Alors Diomède le brave fut saisi de plaisir et, plantant sa lance dans la terre nourricière, il adressa à son noble adversaire ces mots pleins d’amitié : En vérité, tu es un hôte de la maison paternelle et nos liens sont de vieille date… Par ton père et par mon père, soyons désormais amis l’un pour l’autre. Ainsi parla Diomède… » Là-dessus, les deux guerriers sautent de leurs chars, se serrent les mains et concluent l’amitié (VI, 229).

Homère honore l’individualité enracinée, et non l’individualisme qui en est la perversion. Avec le respect de l’adversaire, en dépit des combats implacables, ce sont les assises de notre tradition. On en retrouve la trace dans cette Iliade moderne que sont les Orages d’acier d’Ernst Jünger. Ces assises vivantes dominent toute la psyché européenne, la tragédie et la philosophie. Elles s’inscrivent dans l’art à partir de la statuaire grecque, elles irriguent les institutions politiques et le droit.

Homère ne conceptualise pas comme le feront les philosophes, il donne à voir, il montre des exemples vivants, enseignant les qualités qui font d’un homme un kalos agathos, noble et accompli. « Etre toujours le meilleur, dit Pelée à son fils Achille, l’emporter sur tous les autres » (Iliade, VI, 208). Etre beau et brave pour un homme, être douce, aimante et fidèle pour une femme. Le poète a légué à l’état de condensé ce que la Grèce a offert par la suite à la postérité, la nature comme modèle, l’effort vers la beauté, la force créatrice qui pousse à toujours se surpasser, l’excellence comme idéal de vie.

L’Iliade, poème de la destinée

L’Iliade n’est pas seulement le poème de la guerre de Troie, c’est celui de la destinée telle que la percevaient nos ancêtres boréens[5], qu’ils soient grecs, celtes, germains, slaves ou latins. Le Poète y dit la noblesse face au fléau de la guerre. Il dit le courage des héros qui tuent et meurent. Il dit le sacrifice des défenseurs de leur patrie, la douleur des femmes, l’adieu du père à son fils qui le continuera, l’accablement des vieillards. Il dit bien d’autres choses encore, l’ambition des chefs, leur vanité, leurs querelles. Il dit encore la bravoure et la lâcheté, l’amitié, l’amour et la tendresse. Il dit le goût de la gloire qui tire les hommes à la hauteur des dieux. Ce poème où règne la mort dit l’amour de la vie et aussi l’honneur placé plus haut que la vie, et qui rend plus fort que les dieux.

En 16 000 vers et 24 chants, le Poème rapporte un bref épisode à la fin des dix années du siège de Troie, vraisemblablement au XIIIe siècle avant notre ère. Troie, autrement appelée Ilion (d’où l’Iliade), est une puissante cité fortifiée, édifiée à l’entrée des Dardanelles, sur la côte asiatique de l’Hellespont, frontière constante entre l’Occident et l’Orient. Pas plus que les historiens d’aujourd’hui, ceux de l’Antiquité, Hérodote ou Thucydide, n’ont douté de la réalité des événements servant de cadre à l’Iliade. Les Troyens sont des Boréens (Européens) de même race que leurs adversaires grecs, les Achéens « à la blonde chevelure », également appelés Argiens (originaires d’Argolide) ou Danaens (descendants du mythique Danaós). À cette différence près que les Troyens sont associés à l’Asie, et pas seulement pour des raisons géographiques. Leur armée compte des contingents barbares (étrangers au monde grec), ce que confirmeront les découvertes archéologiques du XXe siècle sur leurs relations avec le très composite empire hittite.

Selon la tradition, le conflit avait une origine mythique faisant intervenir les dieux qui se partagent entre les deux camps. Par vengeance, Aphrodite (Vénus chez les Latins) accorde à Pâris, jeune prince royal de Troie, fils du vieux roi Priam, le pouvoir de s’emparer d’Hélène, la plus belle des femmes, déjà mariée à Ménélas « aux blonds cheveux », un Achéen, roi de Sparte. Le rapt d’une épouse royale par un étranger, est un crime qui frappe tous les Achéens. Lors des épousailles, chacun des seigneurs grecs avait juré de faire respecter l’union de Ménélas et de la trop désirable Hélène. Aussi, une armée s’est-elle rassemblée à Aulis avec ses vaisseaux rapides, comparables aux futurs drakkars vikings, et s’est dirigée vers les rives asiatiques de la Troade. On se vengera de Troie et on ramènera Hélène. Ainsi commence la guerre : « Toute la terre, au loin, riait de l’éclat de l’airain… »

Colère et retournement d’Achille

Après dix ans d’un très long siège assorti de razzias alentour, une querelle oppose Agamemnon, chef de la coalition achéenne, et Achille, le plus fameux héros de son camp. Abusant de son pouvoir, Agamemnon s’empare de Briséis « aux belles joues », jeune captive aimée d’Achille. Tel est le prétexte et le début du poème: « Chante, déesse, d’Achille la colère funeste…» Cette déesse qui chante l’épopée, c’est la Muse, dont le Poète est l’interprète, ce qui souligne ses liens avec le monde divin.

En proie à une juste colère, après avoir copieusement insulté Agamemnon, Achille décide d’abandonner la bataille et « se retire sous sa tente » (la formule fera école) ainsi que ses hommes (les Myrmidons).

Cette colère d’Achille, principal héros de l’Iliade avec le Troyen Hector, est le pivot du poème. Son retrait et celui des siens ont pour les Achéens les plus graves conséquences. La victoire les abandonne. Dans la plaine, sous les murailles de Troie, ils vont subir trois défaites toujours plus désastreuses. D’assaillants, ils sont réduits à la défensive. Ils doivent même construire un camp retranché autour de leurs navires. Ce retranchement est bientôt forcé par les Troyens que conduit Hector, le plus fameux fils de Priam. L’ennemi s’apprète à mettre le feu aux vaisseaux des Grecs et à les jeter à la mer.

Tout au long de ces dures batailles qui emplissent le poème de carnages et d’exploits, l’absence d’Achille n’est pas autre chose que le signe éclatant de la sa force et de son pouvoir. Les plus braves des chefs achéens, le massif Ajax, le fougueux Diomède, l’habile Ulysse, tentent vainement de le remplacer.

Une nuit de noire tragédie, entre deux désastres, tandis qu’Achille, dans sa tente, se ronge dans l’inactivité à laquelle il s’est condamné, il voit venir une ambassade conduite par les deux plus grands chefs de l’armée, Ajax et Ulysse. S’est joint à eux le vieux Phénix qui tente de lui faire entendre la voix de son père. Devant le danger, Agamemnon s’est repenti. Il restitue Briséis et offre de somptueux présents à titre de réparation. L’ambassade échoue. Achille s’entête dans sa rancune, se mettant en faute à son tour (Chant IX).

Le lendemain, les Troyens forcent les défenses des Grecs. Hector incendie déjà un navire. A l’autre extrémité du camp, Achille voit s’élever ces flammes. Malgré son obstination, il ne peut rester insensible aux supplications de son ami Patrocle, un autre lui-même. Il accepte de faite rentrer ses troupes dans la bataille et revêt Patrocle de sa propre armure. Cette contre-offensive refoule les Troyens. Mais Patrocle est tué par Hector. La douleur d’Achille est effrayante, mais elle le rend à la vie, déchaînant chez lui une fureur et une rage de vengeance contre Hector, meurtrier de Patrocle.

Ainsi s’opère dans le Poème un renversement complet de l’action dramatique qui était gelée par le retrait d’Achille. Fou de douleur, le héros achéen rentre dans le combat : « Tel un prodigieux incendie fait rage à travers les vallées profondes d’une montagne desséchées, la forêt brûle, et le vent, qui la pousse en tout sens, en fait tournoyer la flamme. Tel en tout sens bondit Achille. Il allait, semblable à la nuit… » (chant XVIII). Après un duel féroce, il tue Hector, puis se déchaîne sur sa dépouille, la traînant sans fin dans la poussière derrière son char.

Achille et Hélène face au Destin

A la douleur de la mort de son ami, s’ajoute pour Achille la certitude de son propre sort. Une ancienne prédiction veut qu’il soit tué sitôt qu’il aura pris la vie d’Hector. Cela, Achille le sait depuis toujours. A la différence d’autre héros morts au combat, il connaît par avance son destin et l’a choisi. Il ne le subit pas comme un fatalité à la façon des Orientaux, il l’affronte. Tout jeune, le choix lui a été offert entre une vie longue et paisible loin des combats, et une vie intense, coupée net dans l’éclat de la bataille. Et c’est celle-là qu’il a voulue, léguant aux hommes de l’avenir un modèle de grandeur tragique. Libre d’illusions, il sait qu’il n’aura pas d’autre vie : « La vie d’un homme, dit-il au chant IX, ne se retrouve pas ; jamais plus elle ne se laisse enlever ni saisir, du jour où elle est sortie de l’enclos de ses dents… » C’est une pensée qui nous parle.

En comparaison des textes sacrés d’autres peuples et d’autres cultures, la liberté et la souveraineté des héros d’Homère est unique. Certes, les dieux interviennent dans l’Iliade, à temps et contretemps, mais sans vraiment peser sur l’autonomie des hommes. Leurs nombreuses interventions ne font que précipiter ce qui se serait de toute façon accompli. Et l’on sent bien qu’Homère ne les prend pas tout à fait au sérieux (hormis peut-être Athéna), ce qui scandalisera Platon, esprit guindé et moralisateur. En réalité, les dieux d’Homère sont des allégories des forces de la nature et de la vie.

Le dernier chant de l’Iliade est le théâtre d’un retournement, quand le vieux Priam vient implorer que lui soit rendu le corps d’Hector, son fils, on voit Achille se montrer peu à peu accessible à la compassion. Transformé par sa propre souffrance, le héros se révèle plus complexe que ne le suggérait sa violence sauvage

Il n’y a pas que des héros et des guerriers dans l’Iliade, il y a aussi des femmes (Hélène, Hécube et Andromaque), des enfants (Astyanax), des vieillards (Priam). Il n’y a pas non plus que des braves. Il y a Pâris, dont les étranges amours avec Hélène sont à l’origine de la guerre de Troie. Exécutant la volonté d’Aphrodite, il a été le séducteur et le ravisseur d’Hélène. Auteur involontaire de la guerre, c’est aussi lui qui la refermera en tuant Achille d’une flèche traîtresse, épisode que rapporte pas le Poème, et que suggère seulement la prophétie formulée par Hector à l’instant de mourir (XXII, 359-360).

Pâris, le bellâtre souvent lâche et vaniteux, est aux antipodes de son frère Hector qui le méprise. Hector est le pur héros, protecteur de Troie, alors que Pâris est le « fléau de sa patrie ». La femme qu’il a enlevée et séduite, Hélène, le méprise et ne se gène pas pour l’injurier : « Te voilà donc de retour du combat ! Ah ! que tu aurais donc mieux fait d’y périr sous les coups du puissant guerrier qui fut mon premier époux ! » (III, 428-436). Elle le déteste, mais, par la volonté d’Aphrodite, elle est asservie à son magnétisme sexuel. Une fois encore, Homère n’explique pas, il raconte et ce qu’il dit est plein d’une complexe vérité.

Hélène est à l’opposé de Pâris. Elle est morale face à son amant amoral. Elle se révolte contre la soumission physique qu’Aphrodite lui impose. Sa nature était faite pour l’ordre. Elle ne cesse de regretter le temps où tout était rangé dans sa vie : « J’ai quitté ma chambre nuptiale, mes proches, ma fille chérie… Aussi je languis dans les larmes. » Rien ne la prédisposait à tenir le rôle de la femme adultère, instrument de la ruine de deux peuples. Rien, sinon l’intervention des dieux, autrement dit de la fatalité.

Avec une grande vérité qui nous émeut, l’Iliade montre ainsi plusieurs natures antagonistes, Hélène et Pâris, Achille et Hector.

Stoïcisme et patriotisme d’Hector

Achille est l’incarnation de la jeunesse (il a moins de 30 ans). Il est aussi l’incarnation de la Force. Il est la Force rayonnante et indomptée devant laquelle tout s’incline. Une Force soumise à la passion. Achille ne domine rien, il subit tout, Briséis, Agamemnon, Patrocle, Hector. Les circonstances déchainent en lui une tempête après l’autre. Tout en lui défie la mort. Il n’y pense jamais, alors qu’il la sait proche. Il aime assez la vie pour en préférer l’intensité à la durée. Etrange destin ! Son amour de la gloire, son impatience et sa colère le tiennent éloigné de l’action pendant les dix-huit premiers chants du Poème, au point de mettre les siens en danger. Pour sauver l’armée, il suffirait qu’il se lève, ce que lui dit Ulysse : « Lève-toi et sauve l’armée… »

Réveillée par la mort de Patrocle, la Force se lève : « Achille se leva… Une haute clarté rayonnait de sa tête jusqu’au ciel, et il s’avança jusqu’au bord du fossé. Là, debout, il poussa un cri, et cette voix suscita parmi les Troyens un tumulte indicible » (XVIII).

Tout l’oppose à Hector à qui va implicitement la sympathie d’Homère. Le Poème des Achéens donne donc en exemple leur principal ennemi. Connaît-on l’équivalent d’une telle noblesse dans nos récits nationaux ou dans les livres sacrés de l’Orient extrême ou proche ? S’il est brave autant qu’Achille, Hector n’a pas une bravoure aveugle. Il incarne la figure même du courage stoïque. Il n’ignore pas la peur. Il la surmonte. Pressentant que tout est perdu, il se battra jusqu’au bout de ses forces.

Hector est aussi l’incarnation du patriotisme. L’honneur se confond pour lui avec le devoir. Il est prêt à mourir, non pour sa propre gloire, mais pour son pays, sa femme et son enfant. Il les défendra contre toute espérance, car il sait que Troie est perdue.

Rien de plus charnel que l’amour d’Hector pour sa patrie, dont sa femme et son fils sont les images concrètes. Il ne cache pas ses inquiétudes à Andromaque avant de la quitter pour retourner au combat : « Je sais qu’un jour viendra où la sainte Troie périra, et Priam, et le peuple de Priam. Mais ni le malheur futur des Troyens, ni celui de ma mère, du roi Priam et de mes frères courageux, ne m’affligent autant que le tien, quand un Achéen cuirassé d’airain te ravira ta liberté et t’emmènera pleurante… Que la lourde terre me recouvre mort avant que j’entende tes cris, avant que je te voie arrachée d’ici… » (VI, 447-465). A ces mots, il tend les bras vers son fils. Mais l’enfant éclate en sanglots, épouvanté par le casque étincelant de son père. En riant, Hector dépose ce casque, et remet l’enfant à Andromaque qui prend son fils dans les bras « avec un rire en pleurs ». Scène où éclate le génie poétique d’Homère. Par délicatesse, Hector va corriger ses sombres prédictions : « Cesse de t’affliger, dit-il à Andromaque. Nul ne peut m’envoyer sous terre avant l’heure fixée… »

L’instant d’avant, Andromaque suppliait Hector de ne pas s’exposer. Maintenant, elle n’y songe plus. Elle a compris qu’il défend sa liberté et leur mutuelle tendresse. Il y a dans ce dernier entretien des deux époux quelque chose d’unique dans la littérature antique, une parfaite égalité dans l’amour. On ne cesse de découvrir la richesse incomparable de l’Iliade, qui s’achève par la préparation des funérailles d’Hector, sans les épisodes de la mort d’Achille ou du « cheval de Troie » qui ne seront succinctement évoqués que dans l’Odyssée (chants XI et VIII).

L’Odyssée. La place de l’homme dans le cosmos

Le second des grands poèmes, raconte en 12 000 vers et 24 chants le difficile retour d’Ulysse vers sa patrie. Un retour contrarié par mille pièges redoutables. L’Odyssée est donc le poème du retour et celui de la juste vengeance.

Mais l’Odyssée est plus que cela. Sous des prétextes narratifs différents de l’Iliade, le second poème suggère la « vue du monde » propre aux Hellènes. Il montre quelle est la place de l’homme dans la nature et sa relation avec les forces mystérieuses qui la commandent.

La mise en harmonie des mortels avec l’ordre cosmique est au cœur des poèmes homériques. Mais le Ciel d’Homère se place au-delà des époques primitives de la fondation du cosmos évoquées par les anciens mythes, dont le contenu sera mis en forme dans la Théogonie d’Hésiode : l’affrontement d’Ouranos et de Cronos, le combat des dieux olympiens et leur victoire sur les titans. De tout cela, le Poète ne retient que la lumière olympienne, sans se soucier d’édifier un système cohérent. Chez Homère, la cohérence n’est pas dans le discours. Elle est en lui.

La rupture puis le retour à l’ordre cosmique forment la trame de l’Odyssée. Involontairement, Ulysse a provoqué la colère de Poséidon en aveuglant son fils, le cyclope Polyphème. Ainsi en est-il du destin des hommes. Sans l’avoir voulu, ils provoquent des désastres et la colère des dieux (figuration des forces naturelles). Ensuite, il leur faut lutter et endurer des tourments pour retrouver l’harmonie perdue. Ce sera le sort d’Ulysse. Affrontant les épreuves terrifiantes imposées par Poséidon qui l’a précipité dans le monde du chaos, celui des monstres (Charybde et Scylla) et des nymphes possessives ou perverses (Calypso, Circé, les Sirènes), sans compter une visite au royaume des morts, inlassablement, le navigateur bataille pour échapper aux pièges et retrouver sa place dans l’ordre du monde. Précipité de pièges en périls mortels, il va mettre dix ans à revenir chez lui. Ce n’est pas seulement le prétexte, pour Homère, de charmer son public par des histoires fantastiques. Le long périple d’Ulysse est tendu par le désir invincible d’échapper au chaos et de retrouver le cosmos ordonné des hommes « mangeurs de pain ». Sans doute l’amour pour Pénélope et la nostalgie d’Ithaque sont-ils au cœur de ce désir du retour. Mais ils ne font que traduire l’espoir d’être de nouveau ajusté à l’ordre du monde. Ayant retrouvé et reconquis sa patrie, Ulysse pourra reprendre pied dans la chaîne des générations, comme un fragment d’éternité.

Dans l’ultime séquence, chaque épisode de la reconquête d’Ithaque s’imprime dans la mémoire jusqu’au massacre des “prétendants” (usurpateurs d’Ithaque). Comment le héros se fait reconnaître par son fils Télémaque et comment ils ourdissent ensemble le plan minutieux de la vengeance. Comment Ulysse arrive à son manoir, déguisé en mendiant, que seul reconnaît son vieux chien Argos, lequel en meurt de joie. Comment il est reconnu par sa vieille nourrice, Euryclée, à la vue d’une cicatrice ancienne, souvenir d’une mémorable chasse au sanglier. Et voici maintenant Pénélope, troublée, inquiète, interrogative. Puis vient le moment de la juste vengeance dans une orgie de sang. Et les retrouvailles enfin possibles avec Pénélope. Alors intervient Athéna, qui retarde l’arrivée de l’Aurore « aux doigts de rose » pour que la nuit du retour dure longuement…

Dans l’Odyssée, Homère ne chante pas seulement la mémoire des héros. Il glorifie Euryclée, la vieille nourrice d’Ulysse, ainsi qu’Eumée, son porcher, deux personnages subalternes, donnés pourtant en exemples pour leur intelligence et leur fidélité. Leur rôle est capital dans la reconquête d’Ithaque. Grâce à Homère, ils n’ont pas cessé de vivre jusqu’à nous.

Le poème de la féminité respectée

En raison de la présence affirmée de Pénélope, l’Odyssée est aussi le poème de la féminité indépendante et respectée. Lorsque Pénélope apparaît dans la grande salle du palais d’Ithaque, grande et belle, ses voiles brillants ramenés sur ses joues, semblable à l’Aphrodite d’or, les genoux des “prétendants” se dérobent et le désir envahit leur cœur (Odyssée, XVIII, 249).

Amante, épouse et mère, Pénélope est en charge du petit royaume d’Ithaque en l’absence d’Ulysse, signe de la considération portée à la féminité. Bien d’autres femmes sont présentes chez Homère. Dans l’Iliade, Hélène, Andromaque, Hécube et Briséis. Dans l’Odyssée, de nouveau Hélène, Calypso et la charmante Nausicaa. Mais Pénélope les éclipse toutes, hormis peut-être Hélène qui est à part. Contrainte, à la façon des femmes de notre temps, d’inventer l’art de rester féminine dans un monde social dominé par des valeurs masculines, elle souffre souvent mais n’abdique jamais. Elle sait se maintenir belle et désirable en dépit de l’âge. Elle connaît aussi l’importance de la pudeur pour vivre dans la société des hommes. Quand elle est par trop tourmentée, elle se réfugie dans le sommeil, veillée par Athéna. Face à la meute avide des prétendants, elle n’engage pas la lutte sur le terrain masculin de la violence. Elle ruse, sourit, invente le stratagème de la toile toujours à refaire, tournant à son avantage la convoitise dont elle est l’objet, et qui ne lui déplaît peut-être pas. Au retour d’Ulysse, pourtant le plus rusé des hommes, elle le berne quelque peu lui aussi, feignant de ne pas le reconnaître, même après qu’il ait massacré les “prétendants” avec l’aide de leur fils, Télémaque. Il devra d’abord prouver son identité par l’épreuve du secret du lit conjugal, avant qu’elle ne consente à se donner à lui. Dans quel récit sacré d’autres cultures trouverait-on l’équivalent de Pénélope et de sa rayonnante féminité ?

L’ordre politique du bouclier d’Achille

Derrière le récit, se manifeste aussi une vision du monde et de la vie qui éveille le souvenir d’une sagesse perdue. Chez Homère, les forêts, les roches, les bêtes sauvages ont une âme. La nature tout entière se confond avec le sacré et les hommes n’en sont pas isolés.

Si le monde d’Homère prend le cosmos pour modèle, il reçoit une description sociale ordonnée dans l’allégorie du bouclier d’Achille (Iliade, ch. XVIII) forgé par Héphaïstos. S’y trouvent décrites deux cités, l’une en paix, l’autre en guerre, les deux visages de la vie. On découvre que la cité grecque à venir, avec ses citoyens, ses institutions, ses devoirs réciproques, est déjà présente dans le monde homérique. Hector dit explicitement qu’il meurt pour la liberté de sa patrie (Iliade, VI, 455-528). Le fondement de l’organisation sociale et de la paix civile est l’unité ethnique de la cité et le respect des lois, garantis par les anciens. Les hommes sont heureux dans une société heureuse, celle qui ressemble toujours à elle-même, où l’on se marie comme les aïeux se sont mariés, où l’on laboure et l’on moissonne comme on a toujours labouré et moissonné. Les individus passent mais la cité demeure.

Comme l’a souligné Marcel Conche, la société qui peut lire son avenir dans son passé est une société en repos, sans inquiétude. Sur cette permanence se fonde le sentiment de sécurité. Au contraire, les nouveautés, le « progrès » apporteront le trouble. Quand on rêve de cité idéale et de lendemains meilleurs, se trouve tué alors en chacun le contentement de soi. Dès lors, domine le mécontentement de soi et du monde. Ce qui, au contraire, se trouve figuré sur le bouclier d’Achille, c’est une société heureuse, toute à la joie de vivre comme elle a toujours vécu. Les noces sont joyeuses, l’équité règne, l’amitié civique est générale. Quand la guerre survient, la cité attaquée fait front, tout le peuple se porte sur les remparts, l’ennemi n’a pas d’allié dans la place. Quelle paix pour l’âme !

Le Destin commande aux dieux et aux hommes

Les héros d’Homère ne sont pas pourtant des modèles de perfection. Ils sont sujets à l’erreur et à la démesure en proportion même de leur vitalité. Ils en payent le prix, mais jamais ils ne sont soumis à une justice transcendantale punissant des péchés définis par un code extérieur à la vie. Ni le plaisir des sens, ni celui de la force, ni les jeux de la sexualité ne sont assimilés au mal.

Au chant III de l’Iliade (III, 161-175), la trop belle Hélène est conviée par le vieux roi Priam sur les murailles de Troie, afin de lui décrire les deux armées en présence, alors qu’une trêve vient d’être conclue. Bien consciente d’être la cause involontaire de la guerre, Hélène gémit, disant qu’elle voudrait être morte. Priam lui répond alors avec une infinie douceur qui nous surprend : « Non, ma fille, tu n’es coupable de rien. Ce sont les dieux qui sont coupables de tout ! » Quelle délicatesse et quelle hauteur de vue de la part du vieux roi, dont tous les fils seront tués. Mais quelle généreuse sagesse aussi, qui libère les humains de la culpabilité dont les accablent si souvent d’autres croyances.

En plaçant ces paroles dans la bouche de Priam, Homère ne dit pas que les hommes ne sont jamais coupables des malheurs qui les frappe. Il montre ailleurs combien la vanité, l’envie, la colère, la bêtise et autres travers peuvent provoquer de calamités. Mais dans le cas précis de cette guerre, comme dans beaucoup de guerres, il souligne que tout échappe à la volonté des hommes. Ce sont les dieux, le sort ou le destin qui décident.

L’histoire nous a enseigné combien est sensée cette interprétation. Comment ne pas être frappé par sa sagesse alors que tant de religions accusent les humains et leurs péchés supposés de tous les désastres dont ils sont victimes, y compris les tremblements de terre [6] ?

Mais les mots de Priam ont une portée plus large encore. Ils suggèrent que, dans la vie des humains, bien des fautes que l’on imagine telles, sont souvent l’effet du sort. Cette distance par rapport aux mystères des existences, ce respect pour autrui sont une constante dans les poèmes homériques. On peut y voir une preuve du très haut niveau de civilité et de sagesse du monde que décrit Homère, à tel point qu’en comparaison le nôtre pourrait souvent paraître barbare.

Homère nous a légué ainsi dans leur pureté inaltérée nos modèles et nos principes de vie : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon, dans le respect mutuel du féminin et du masculin. Le Poète nous rappelle que nous ne sommes pas nés d’hier. Il nous restitue les assises de notre identité, l’expression primordiale d’un patrimoine éthique et esthétique « nôtre », qu’il tenait lui-même en héritage. Et les principes qu’il a fait vivre par ses modèles n’ont pas cessé de renaître jusqu’à nous, preuve que le fil secret de notre tradition ne pouvait être rompu.

Dominique Venner

Notes

[1] François Jullien, entretiens avec Thierry Marchaisse, Penser d’un dehors (la Chine). Entretiens d’Extrême-Occident, Le Seuil, novembre 2000, p. 47. Philosophe et sinologue, François Jullien est professeur à l’université de Paris-7. Il est membre de l’Institut universitaire de France et directeur de l’Institut de la pensée contemporaine. Afin de retrouver l’authenticité de la pensée européenne, il a entrepris de la confronter à celle, totalement autre, de la Chine qui s’était développée de façon autonome, sans lien aucun avec les langues indo-européennes.

[2] Jacqueline de Romilly, Homère (Que Sais-je ? PUF, 1985)

[3] L’exposition de la BNF « Homère. Sur les traces d’Ulysse » était accompagnée d’un excellent catalogue publié au Seuil, réalisé par ses trois commissaires, Olivier Estiez, Mathilde Jamain et Patrick Morantin.

[4] Aucune traduction française n’est vraiment satisfaisante. Pour s’imprégner de l’Iliade, on se reportera de préférence à la traduction de Paul Mazon (Gallimard, Folio Classique, édition à laquelle la préface de P. Vidal-Naquet n’apporte rien). Pour l’Odyssée, on se reportera surtout à la traduction poétique de Philippe Jaccottet (La Découverte, 1982, Poche 2004). L’ouvrage de la collection Bouquin, Homère . L’Iliade et l’Odyssée, traduction de Louis Bardollet, comporte un utile appareil critique. On se reportera avec profit à l’essai de Jacqueline de Romilly, Hector (Editions de Fallois, Livre de Poche, 1997). On consultera aussi Marcel Conche, Essais sur Homère (PUF, 1999). On se reportera enfin à Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens (Le Rocher, 2004, chapitres IV, V, VI).

[5] Le néologisme Boréen a un sens plus large qu’Indo-Européen qui est d’ordre linguistique. Il se rapporte au mythe grec des origines hyperboréennes.

[6] On pense aux célèbres interprétations du ras de marée qui détruisit Lisbonne en 1755, inspirées par ce que la Bible dit de Sodome et Gomorrhe, détruites en raison, dit-on, de l’immoralité de leurs habitants…

 

Imprimer E-mail

Salut à toi rebelle Chevalier !

 

 Duerer_-_Ritter_Tod_und_Teufel_Der_Reuther_Copier

 

Le Chevalier, la Mort et le Diable… Admirable estampe gravée par Dürer en 1513, voici donc exactement cinq cents ans. L’artiste génial, qui exécuta par ailleurs sur commande tant d’œuvres édifiantes, fait preuve ici d’une liberté confondante et audacieusement provocatrice…

En ce temps-là, il ne faisait pas bon ironiser sur la Mort et le Diable, terreur des braves gens et des autres, entretenue par ceux qui en tiraient profit. Mais lui, le solitaire Chevalier de Dürer, ironique sourire aux lèvres, il continue de chevaucher, indifférent et calme.

Au personnage du Diable, il n’accorde pas un regard. Pourtant, cet épouvantail est réputé redoutable. Terreur de l’époque, comme le rappellent tant de Danses macabres et de rachats d’Indulgences pour les siècles de purgatoire, le Diable est en embuscade. Il se saisit des trépassés pour les jeter dans les brasiers de l’Enfer. Le Chevalier s’en moque et dédaigne ce spectre que Dürer a voulu ridicule.

La Mort, elle, le Chevalier la connaît. Il sait bien qu’elle est au bout du chemin. Et alors ? Que peut-elle sur lui, malgré son sablier brandit pour rappeler l’écoulement inexorable de la vie ?

Éternisé par l’estampe, le Chevalier vivra à tout jamais dans notre imaginaire au-delà du temps. Solitaire, au pas ferme de son destrier, l’épée au côté, le plus célèbre insoumis de l’art occidental chevauche parmi les bois sauvages et nos pensées vers son destin, sans peur ni imploration. Incarnation d’une figure éternelle en cette partie du monde appelée Europe[1].

L’image du stoïque chevalier m’a souvent accompagné dans mes révoltes. Il est vrai que je suis un cœur rebelle et que je n’ai pas cessé de m’insurger contre la laideur envahissante, contre la bassesse promue en vertu et contre les mensonges élevés au rang de vérités. Je n’ai pas cessé de m’insurger contre ceux qui, sous nos yeux, ont voulu la mort de l’Europe, notre civilisation millénaire, sans laquelle je ne serais rien.

Dominique Venner

Notes

  1. Un insoumis du XXe siècle, l’écrivain Jean Cau, lui a consacré l’un de ses plus beaux essais, Le Chevalier, la Mort et le Diable, publié aux Éditions de la Table Ronde en 1977. Face à la Mort, il imagine ces mots dans la bouche du Chevalier : « J’ai été rêvé et tu ne peux rien contre le rêve des hommes ».
  2. Illustration : “Le Chevalier, la Mort et le Diable, 1513-2013”

 

Imprimer E-mail

Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope

histoire-et-traditions-des-europeens-30-000-ans-d-identite-de-dominique-venner

 

Sur le livre de Dominique Venner : Histoire et tradition des Européens (Essai publié aux Éditions du Rocher en 2002. Nouvelle édition modifiée en 2004. Une troisième édition est en préparation).

L’auteur répond aux questions de la journaliste Laure Destrée.

Question : En publiant Histoire et tradition des Européens, vous vous êtes écarté de vos travaux habituels. Dans ce livre, votre intention avouée est de jeter les bases d’une refondation européenne en partant à la découverte de nos sources. Vous le faites en décrivant l’histoire transnationale des Européens depuis la Préhistoire, en commentant les poèmes homériques qui sont un peu la Bible des Européens, en montrant aussi leurs prolongements dans la philosophie antique. Vous méditez sur Alexandre et l’Orient hellénistique, Rome, sa grandeur et sa décadence, la rupture introduite par Constantin et le christianisme. Vous insistez sur les renaissances ultérieures, celle des Francs et de Charlemagne, celle du Moyen Age celtique, celle, ensuite, du retour aux sources antiques. De page en page, on découvre des perspectives nouvelles, qu’il s’agisse de la féodalité, de l’amour courtois, des principes éducatifs, du rôle des élites, de la forme de l’Etat ou des fonctions multiples de l’Histoire, ce que vous appelez la “métaphysique de l’Histoire”. Pourquoi ce livre ?

Dominique Venner : C’est un livre de fondation. Même si j’avais jusqu’alors assez peu publié sur la longue histoire européenne, le sujet m’était familier. La réflexion historique est toujours présente chez moi, même sur des questions aussi spécialisées que l’histoire des armes. Ce livre est né d’une souffrance surmontée. Celle qu’a provoqué en moi l’effondrement de l’Europe et de ses modèles dans la seconde moitié du Siècle de 1914. Je n’ai pas cessé de méditer sur les causes et les remèdes. De cette méditation est né mon livre. Ce n’est pas un hasard si son élaboration coïncide avec une rupture historique majeure, dont il est en quelque sorte l’écho. Au tournant du nouveau siècle, sans que les contemporains le perçoivent bien, le monde est entré dans une ère nouvelle, résumée par le conflit des civilisations et la faillite du « Progrès », autrement dit de la « modernité ». Celle-ci implose lentement sous nos yeux, malgré les euphorisants de la consommation et des performances techniques. L’époque est à la fois sinistre et passionnante. Contre le flot de la décadence qui détruit tout, on ne peut établir de digue. Je me positionne donc au-delà de ce qui s’effondre, m’efforçant de jeter les bases d’une refondation par un retour à nos sources authentiques. Cette démarche est le contraire de l’ivresse du pire. Il faut toujours se battre. Par principe, et aussi parce que c’est dans la lutte que peuvent se former les acteurs d’une renaissance.

Q. Dès le titre de votre livre, vous invoquez la « tradition européenne », mais dans un sens nullement traditionnel. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

DV. Mon idée de la tradition est neuve. Elle définit mon interprétation de l’histoire et du destin des Européens. Elle est également applicable aux autres peuples. Elle part du constat que l’histoire conventionnelle de la civilisation européenne est un leurre. Derrière ce leurre se déroule une histoire réelle faite de permanences secrètes. La tradition est l’expression de ces permanences

Q. Comment avez-vous conçu cette idée de la tradition ?

DV. Elle est née d’une souffrance surmontée. Elle n’aurait pu se former avant les épreuves inédites imposées aux Européens au XXe siècle. Elle est née d’une conscience nouvelle de l’identité, que nos prédécesseurs, vivant encore dans un monde relativement ordonné, pouvaient difficilement concevoir. Trompés par le formatage universaliste, nous croyons que tous les hommes sont identiques et nous ressemblent mentalement. C’est l’illusion de la jeune Européenne du roman autobiographique d’Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements. Elle aime sincèrement le Japon et voudrait se fondre dans la société japonaise, mais elle découvre douloureusement que c’est impossible. Elle est fondamentalement différente. Toutes ses tentatives pour manifester son initiative et sa générosité sur le mode européen, conduisent à des catastrophes. La leçon implicite est que nous n’existons que par ce qui nous distingue, ce que nous avons de singulier, clan, lignée, histoire, culture, autrement dit notre tradition. Et nous en avons besoin pour vivre autant que d’oxygène.

Q. Quand on pense « tradition » on imagine le temps passé, la nostalgie…

DV. Telle que je l’entends, la tradition n’est pas le passé. C’est même ce qui ne passe pas. Elle nous vient du plus loin, mais elle est toujours actuelle. Elle est notre boussole intérieure, l’étalon des normes qui nous conviennent et qui ont survécu à tout ce qui a été fait pour nous changer. Prenons l’exemple de la place de la femme dans la société et, pour être plus précis, du corps de la femme. Depuis que l’immigration maghrébine nous a confrontés à une autre tradition, nous découvrons que cette visibilité de la femme dans nos sociétés nous est particulière. Elle est rejetée comme un scandale par les mentalités orientales dont l’Islam est la traduction. Mais le plus intéressant est d’observer la constance de cette particularité européenne à travers le temps. Malgré le soupçon séculaire jeté par la Bible et l’Eglise contre la femme, vue comme une tentatrice sexuelle, un être de péché, les Européens n’en ont jamais fait qu’à leur tête. Du nord au sud de l’Europe, la présence sociale de la femme est restée omniprésente durant tout le Moyen Age, pourtant réputé chrétien. Elle est attestée par l’histoire, la littérature et l’iconographie. La nudité antique revient même en force au XVIe siècle, époque pourtant de la Réforme, avec les nombreuses représentations dénudées et cependant pudiques, il faut le souligner, de femmes de haut lignage, dont Diane de Poitiers n’est qu’un exemple. En dépit des semonces de l’Eglise et des menaces de l’Enfer, le respect social de la féminité et la louange de l’amour sensuel ne se sont jamais perdus. Pour preuve, le jaillissement littéraire de l’amour courtois à partir du XIIe siècle. Mais on continue pourtant de parler de « siècles chrétiens » comme si il n’y avait pas une autre réalité derrière cette image simpliste. En fait, l’histoire européenne des comportements pourrait être décrite comme le cours d’une rivière souterraine, invisible et pourtant bien réelle. La rivière souterraine de la tradition.

Q. Comment retrouver notre tradition si elle a été aussi longtemps masquée ?

DV. D’abord par un effort de la pensée, afin de rendre conscient tout ce qui est masqué. Pour reprendre l’exemple précédent de la femme dans la société, les Européens ont toujours nourri une idée réciproque et polarisée du féminin et du masculin, Vénus et Mars, Pénélope et Ulysse, la dame et le chevalier. On se grandit l’un par rapport à l’autre. Cet idéal spontanément vécu ne se trouve ni dans la Bible ni dans le Coran, ni dans le bouddhisme, ni même dans les sagesses asiatiques. Celles-ci honorent la sexualité et le clan familial, ce qu’illustrent fort bien les personnages de la jeune Phuong et de sa sœur dans le roman de Graham Green, Un Américain bien tranquille. Ces cultures, en soi respectables, ignorent le couple comme on l’entend en Europe, formé de deux personnes autonomes, un homme et une femme, s’unissant librement par choix amoureux. En revanche, cet idéal est déjà très présent chez Homère.

Q. Ce que vous dites de la tradition semble donc quelque peu en rupture avec le christianisme. Qu’en est-il exactement ?

DV. À l’origine, le christianisme était une hérésie du judaïsme étrangère à l’Europe, malgré les influences hellénistiques qui s’exerçaient en Palestine, ce qui explique que les Evangiles aient été écrits en grec et pas en araméen. Puis, après une série de hasards historiques, ayant été adopté comme religion obligatoire de l’Empire romain à la fin du IVe siècle, le christianisme s’est glissé dans les vêtements de la romanité, tout en conservant un système sacerdotal hérité de l’Orient, ce qui a donné naissance à la théorie des deux glaives, le spirituel et le temporel. Deux glaives souvent en conflit et pourtant associés. Paradoxalement, l’Eglise s’est muée en légataire de l’Empire romain, ce qui explique sa longue survie. A l’exemple de la Rome impériale et des religions orientales, elle est devenue une institution durable, drainant vers elle des vocations et des ambitions auxquelles elle offrait des justifications temporelles et surnaturelles. Comme ses promesses étaient reportées à un autre monde, elle échappait au péril d’être confrontée à des résultats, ce à quoi n’échappent pas les institutions politiques. Ainsi se trouvait-elle à l’abri des révoltes, hormis celles des hérésies, puis de la Réforme et, un beau jour, de la laïcité, fille de la révolution scientifique qui commence au XVIIe siècle. Au fil du temps, avec un savoir faire remarquable, jouant des convictions sincères et des appétits moins avouables, l’Eglise édifia un imperium qui s’appuyait sur le pouvoir temporel des princes, rois ou empereurs dont elle garantissait la légitimité sacrée, quitte à les combattre quand ils se montraient trop indépendants. C’est là que l’on retrouve les deux glaives qui ont commencé de se séparer définitivement à la fin du XVIIIe siècle.

Q. En se glissant, comme vous le dites, dans les vêtements de la romanité, le christianisme ne s’est-il pas européanisé ?

DV. Les religions sont toujours transformées par les peuples qui les adoptent de gré ou de force. Au Japon, le bouddhisme est devenu guerrier, ce qui était contraire à sa nature. A cours des siècles, le christianisme n’a pas cessé de composer avec les traditions païennes et populaires des Européens, tout en les combattant. Ce qui explique notamment le culte tardif des saints, équivalents des anciens petits dieux païens. A la demande de Jules II, Raphaël a représenté au Vatican les figures de la philosophie antique (L’Ecole d’Athènes) sur les murs de la “Chambres des Signatures”. C’est un symbole des ambigüités d’une religion composite qui pousse à une certaine schizophrénie, une opposition inconsciente entre ses commandements et les comportements. Le christianisme s’est européanisé, mais dans une relation toujours conflictuelle et trouble. Ayant été très longtemps associé à l’Europe, il a été intégré en quelque sorte à sa tradition, sans en être la source, ce qu’a rappelé Benoît XVI lors de son discours de Ratisbonne. Je viens moi-même d’une famille catholique et j’éprouve toujours de l’émotion en contemplant nos anciennes cathédrales ou nos églises de campagne qui, à l’exception de symbolismes hébraïques (les statues des rois de Judée), sont intrinsèquement européennes, ce que l’on ne saurait dire des sinistres édifices contemporains, genre Evry. Le christianisme continue aussi d’apporter des consolations personnelles et un cadre rassurant à ceux qui se réclament de lui par conviction ou habitudes familiales. Pour ma part, je pense que l’on peut se sentir à la fois chrétien et « traditioniste ». Chrétien par attachement à la poésie des rites, des saints et des cathédrales. Traditioniste parce que notre tradition nous relie à nos sources véritables, nous structure intérieurement et fabrique des anticorps contre la décadence. Il faut bien voir en effet que, face aux menaces de notre époque, telles que l’immigration afro-musulmane, une religion culpabilisatrice, universaliste, antiraciste et non-violente, se révèle d’un faible secours.

Q. Pourtant l’Eglise n’était pas non-violente à l’époque des croisades !

DV. Quand elle est en position de force, face à ses propres adversaires, l’Eglise n’hésite jamais devant la violence. Elle s’appuie en ce cas sur le bras vigoureux des Européens, ces « idiots utiles » comme disaient les communistes. On pense bien entendu aux croisades, à la lutte contre les hérésies, mais aussi aux conquêtes coloniales, dont nous payons désormais le terrible prix. Tant que les Européens furent puissants, le christianisme composa avec leur vigueur et en tira profit. Mais depuis que nous sommes entrés en déclin, cette religion nullement identitaire aggrave le mal. La thématique de l’amour universel, l’accueil de « l’Autre », l’idée perverse de la faute et du péché, l’imploration de la pitié divine plutôt que l’exaltation du courage face au destin, le culte de la victime et l’aversion pour la force, tout cela nous mine.

Q. Pourquoi le christianisme n’offrirait-il pas lui-même des anticorps contre la décadence ?

DV. Selon l’opportunité et ses interlocuteurs, l’Eglise tient les langages les plus contradictoires, s’appuyant sur des citations évangéliques qui permettent de dire tout et le contraire de tout. Il n’en reste pas moins que l’imploration de la miséricorde divine (« Seigneur, prends pitié… »), la réprobation de l’amour sensuel, le refus de la contraception, la condamnation de l’orgueil (parce que ce sentiment permet de se passer de Dieu), la prédication larmoyante de l’ « amour » universel, de la « paix » et du pardon (tendre la joue gauche, etc.), sauf pour les hérétiques et les mécréants, tout cela n’est pas sans conséquences. Les effets n’ont pas été directement sensibles pour la puissance européenne quand celle-ci rayonnait sur le monde (ce dont profitait l’Eglise). Il faut cependant bien voir qu’à l’égard des principes de la puissance, de la force et de la vitalité, la position de l’Eglise a toujours été ambiguë. Elle n’aime pas les joies sensuelles de la vie (sauf pour certains de ses princes) ni le goût de la force, associés par elle au mal et au péché. Elle a toujours flatté les pauvres et les faibles d’esprit à qui est promis le royaume des Cieux. Elle use du discours de la compassion, ce qui lui a permis d’attirer les femmes dont pourtant elle se méfie, tant elles ont partie liée avec la Terre et les sens. Durant les longs siècles où l’Eglise exerça sans faiblesse son monopole idéologique, fondement de sa puissance, elle parvint toujours à interdire l’affirmation d’une éthique guerrière et chevaleresque autonome, comparable à celle du bushidô des samouraï. C’est pourquoi il n’y a pas de bushidô européen. Pour trouver l’équivalent, il faut remonter à l’Iliade.

Q. Ne craignez-vous pas de heurter des catholiques par de tels propos ?

DV. Je ne m’adresse pas à des ayatollahs. J’ai de nombreux amis catholiques ou protestants avec qui je parle de ces questions en toute liberté. Ils m’approuvent souvent et ne s’indignent pas. Ils savent que l’Eglise a toujours eu plusieurs visages. Celui de Grégoire le Grand n’est pas celui d’Alexandre Borgia, qui n’est pas non plus celui de Benoît XVI. Et pourtant il s’agit toujours de la même Eglise, vieille institution sacerdotale en partie romaine. Louis XIV, roi très chrétien, peuplait son parc de Versailles de divinité païennes, Mars, Apollon, Diane, Neptune ou Vénus. Il allait écouter la messe chaque matin en sa somptueuse chapelle royale, jouissant des orgues et des chants dans un décor magnifique. Après quoi, il allait forniquer avec ses belles maîtresses et préparer quelques guerres sanglantes pour célébrer sa gloire. Quand je rappelle ces faits à mes amis, ils en conviennent, et ils en rient. Et comme je ne propose pas de fonder une religion concurrente, seulement d’injecter un peu de cohérence dans la conscience de notre identité, ils m’écoutent, sourient et peut-être réfléchissent-ils parfois, devenant un peu plus « traditionnistes ».

Q. Devant la fin d’un monde qui implose, comme vous le dites, sous nos yeux, vous proposez un effort de retour aux sources, donc aux poèmes homériques. Mais comment Homère peut-il parler pour les Européens qui ne sont pas Grecs ?

DV. Homère est l’expression grecque de tout l’héritage indo-européen. La mythologie comparée a montré que son esprit est étroitement apparenté à celui du légendaire celte et gaulois, latin ou germanique. Le personnage d’Achille trouve son double chez le Celte Cuchulain, le Nordique Sigurd et, à vingt siècles de distance, chez le preux Roland, quoique de façon mutilée. La quête initiatique de Lancelot et de Perceval est annoncée par celle d’Ulysse et de Télémaque. Quant aux héroïnes tragiques de Racine, ce sont les modèles antiques qui les ont inspirées (Andromaque, Phèdre ou Iphigénie), prouvant de façon implicite l’existence d’un éternel féminin européen. Et nous-mêmes nous voyons bien que nous sommes en harmonie avec l’esprit d’Homère qui est intemporel.

Q. Pour vous, la tradition semble un invariant. Et pourtant, les changements et les ruptures n’ont pas manqué dans notre histoire depuis Homère ! Aujourd’hui, en Europe, ce que vous entendez par « tradition » paraît complètement oublié.

DV. Elle est surtout ignorée. Pourtant, elle se survit dans notre inconscient. La longue histoire des Européens témoigne d’éclipses et de renaissances constantes sous des apparences nouvelles. Depuis Homère, le goût de l’autonomie personnelle associé à l’esprit de responsabilité, l’amour de la vie et le mépris de la mort, la perception de ce qui est bien par ce qui est beau, la bienveillance sans la sensiblerie, la certitude que la sagesse passe par la connaissance, le sentiment que toute démesure est un danger, ce sont là des particularités qui n’ont pas cessé de distinguer les meilleurs Européens, au même titre que le respect de la femme et que la figure du chevalier, association du courage et la générosité. Achille n’est pas grandi par sa colère, prétexte pourtant de l’Iliade. Il ne devient réellement un preux qu’à la fin du poème, après avoir renoncé à sa folle vengeance, accédant aux prières du vieux Priam et lui restituant le corps de son fils, Hector. Homère nous a légué nos modèles et nos principes de vie : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon, dans le respect mutuel du féminin et du masculin. Il nous rappelle que nous ne sommes pas nés d’hier. Il nous restitue les assises de notre identité, l’expression primordiale de notre patrimoine éthique et esthétique, qu’il tenait lui-même en héritage. Et les principes qu’il a fait vivre par ses modèles n’ont pas cessé de renaître jusqu’à nous. Même quand nous ne le savons pas, nous restons les fils et les filles d’Ulysse et de Pénélope, comme d’autres sont les fils d’Abraham ou de Bouddha. Mais on se porte mieux en le sachant, en étant conscients de ce que nous sommes.

Q. D’où vient la permanence de notre tradition ?

DV. Si la tradition traverse le temps c’est qu’elle a certainement pour assise les dispositions héréditaires de peuples frères, mais aussi un héritage spirituel, dont l’origine plonge dans la Préhistoire, au cours de la longue et mystérieuse maturation qui vit émerger les peuples indo-européens. C’est pourquoi j’ai sous-titré mon livre « 30 000 ans d’identité européenne ». Cela fait allusion à l’impressionnante culture des grottes ornées, présente des Pyrénées à l’Oural et nulle part ailleurs dans le monde. Cette culture nous touche par sa perfection esthétique. S’y manifeste déjà l’esprit de notre esprit. Elle suppose une religiosité cosmique, le sens d’une harmonie entre les hommes et la nature, que l’on retrouve dans la mythologie et la philosophie grecques, la statuaire médiévale, le cycle arthurien, la poésie romantique et jusque dans nos aspirations écologiques actuelles.

Q. Dans votre livre, abordez-vous les questions politiques ?

DV. Je l’ai fait ailleurs, notamment dans Le Siècle de 1914. La politique a son rôle. Il peut être décisif, pour le meilleur et pour le pire, nous l’avons bien vu au XXe siècle. Seulement, dans la période que nous vivons, nous n’avons pas affaire à une crise politique, mais à une rupture de civilisation, ce qui requiert d’autres remèdes que ceux du politique.

Q. Pour résumer, que proposez-vous ?

DV. Face à tout ce qui menace notre identité et notre survie en tant qu’Européens, nous ne disposons pas du secours d’une religion identitaire. A cela, nous ne pouvons rien. En revanche, nous possédons une mémoire identitaire. Cela dépend de nous de la retrouver, de la cultiver, d’en faire une métaphysique de la mémoire. En reprenant la fameuse formulation du Manuel d’Epictète, mais dans un esprit différent, qu’est-ce qui dépend de nous ? Changer la société du jour au lendemain ne dépend pas de nous. Mais changer notre vie et lui donner un sens, cela dépend de nous.

 

Imprimer E-mail

Dominique Venner Devotio

 

 

Janus, Jupiter, Mars père, Quirinus, Bellone, Lares, divinités nouvelles et dieux nationaux, dieux qui avez pouvoir sur nous et l'ennemi, dieux Mânes, je vous prie, vous supplie, je demande et j'emporte déjà votre acceptation : accordez au Peuple Romain des Quirites force et victoire et frappez les ennemis du peuple romain de terreur, d'épouvante et de mort. Pour la république, pour l'armée, les légions, les auxiliaires du peuple romain, je me dévoue, et avec moi les légions et les auxiliaires de l'ennemi aux dieux Mânes et à la Terre

Imprimer E-mail

Pour saluer Dominique Venner

 

 

La grandeur a un nom. Elle s’appelle Dominique Venner.

Par sa vie et par sa mort, cet homme exceptionnel nous laisse un message qui sonne en nos âmes comme un tocsin. Il nous appelle à nous tenir debout, quoi qu’il arrive. A regarder le destin en face, comme ces héros homériques qui étaient pour lui une source d’inspiration permanente.

Homme d’une grande pudeur, comme le sont les âmes fortes, il était habité par un puissant idéal qu’il fallait savoir décrypter derrière ses textes inspirés, ses paroles toujours mesurées au plus juste, voire ses silences. Mais le mince sourire qui éclairait parfois son visage était, pour les initiés, le signe d’une intense jubilation.

Le chemin sans lui, pourrait paraître bien terne car il était porteur d’une flamme qui irradiait. Mais la meilleure façon de lui être fidèle est de continuer le chemin qu’il a, inlassablement, tracé, lui qui  avait fait de la fidélité sa règle de vie. Essayons d’être dignes de lui.

 

Pierre VIAL

Imprimer E-mail

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites