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Pendant plus d’un an, une troupe formée de mercenaires grecs – les Dix Mille – s’évapore au cœur de l’Asie mineure. On perd sa trace après la défaite subie par le prince perse Cyrus, qui finançait l’expédition, à Counaxa, en l’an 401 av. J.-C. Elle finit par réapparaître en Thrace, amoindrie mais toujours combative, en – 400. Entre ces deux dates, ces guerriers professionnels, devenus gibier pour l’armée du roi perse Artaxerxès, parcoururent plusieurs milliers de kilomètres en territoire hostile, de l’Hellespont à Counaxa (à 100 km au nord de Babylone, sur la rive droite de l’Euphrate), de Counaxa à Trapézonte (auj. Trabzon), et de Trapézonte à Byzance (Istanbul) en longeant le Pont-Euxin – l’ancien nom de la mer Noire. Leur histoire se serait peut-être dissoute dans le temps elle aussi, sans le récit qu’en fit Xénophon d’Athènes, témoin et acteur central des événements, pour justifier sa participation à cette aventure – à n’en pas douter l’une des plus fascinantes de l’Antiquité.

L’histoire d’un livre

L’Anabase, de son vrai titre L’expédition de Cyrus (Anabasis Kurou en grec ancien), relate dans quelles circonstances les mercenaires grecs furent recrutés par le frère du roi des Perses, dans quelle situation sa mort et la conclusion de la bataille de Counaxa les plaça, et dans quelles conditions ils reprirent le chemin de l’Hellade. De fait, si l’anabase proprement dite (du grec anábasis : « la montée », sous-entendu vers l’intérieur des terres) donne son titre au volume, sa narration n’occupe que les six premiers chapitres du livre I, du départ des troupes de Sardes à leur arrivée en Babylonie. La katabase (katabasis), soit la descente des rescapés vers le Pont-Euxin, et la parabase (parabasis), qui retrace leur marche le long de la côte jusqu’à Byzance, fournissent la matière des six autres livres.

À défaut d’une date plus précise, on estime que Xénophon écrivit ses mémoires entre – 391 et – 371. Notons qu’il ne les signa pas tout de suite, mais qu’il préféra d’abord les attribuer à un certain Thémistogène de Syracuse. L’auteur, qui s’exprime à la troisième personne (« Xénophon se leva et parla ainsi : […] Xénophon, ayant convoqué les Grecs, leur dit : […] »), n’apparaît lui-même qu’au cinquième chapitre du livre II. Il passe alors au premier plan de l’action, position qu’il conservera jusqu’à la fin du récit. Déjà de son vivant, l’usage d’un tel procédé stylistique lui avait attiré les foudres des commentateurs, beaucoup voyant dans L’Anabase un plaidoyer pro domo à peine déguisé. Moins tranché, Plutarque était d’avis que Xénophon avait recouru à un pseudonyme pour mieux asseoir la véracité de son propos.

Une chose est sûre, L’Anabase se lit toujours avec un égal bonheur, aujourd’hui comme au temps des cités grecques. Par sa langue simple et vive, par son sens du détail et son détachement apparent, Xénophon invente un genre littéraire, celui des mémoires de guerre, et une façon d’écrire pour les générations futures. Une leçon de style dont Jules César saura se souvenir au moment de rédiger Sur la guerre des Gaules.

 

Victoire tactique des Grecs, défaite stratégique de Cyrus

Quoi qu’il ait voulu nous faire croire, Xénophon ne dirigea pas à lui seul la retraite des Dix Mille. S’il fut bien élu général, ce fut en Thrace, une fois celle-ci terminée. Xénophon avait d’abord rejoint l’expédition en amateur, n’étant de son propre aveu « ni stratège [général], ni lochage [commandant d’une loche ou compagnie de cent hommes], ni soldat ». Né à Athènes entre – 430 et – 426, il est toutefois permis de penser qu’il combattit durant la guerre du Péloponnèse, ce qui expliquerait ses compétences militaires. Plusieurs généraux s’étant fait tués dans une embuscade, Xénophon fut élu avec cinq autres chefs pour diriger le convoi. Banni d’Athènes pour avoir répondu à l’appel de Cyrus l’ami de Sparte, il se rengagea au service de cette dernière. Continuant d’écrire, Xénophon mourut vers – 355, sa peine ayant été abrogée.

Pour les Grecs, l’aventure commence au lendemain de la défaite de Counaxa, lorsqu’ils apprennent la mort au combat de Cyrus, le prince perse qui les avait recrutés afin de l’aider à détrôner son frère, le roi Artaxerxès II. Achéens, Arcadiens, Béotiens, Crétois, Rhodiens et surtout Spartiates : tous avaient accouru, appâtés par la promesse qu’il leur avait faite de les combler de richesses. Leurs qualités guerrières, leurs vertus belliqueuses les précédaient. À Counaxa, les phalanges grecques, commandées par Cléarque, firent mieux que se défendre, elles repoussèrent tous les assauts de l’ennemi, pourtant en surnombre. Mais elles combattirent isolées du gros des forces de Cyrus, en individualistes, indifférentes à ce qui se jouait ailleurs que devant elles. Il ne leur restait plus dès lors qu’à s’en retourner par leurs propres moyens. Talonnés par les forces royales, harcelés par les peuplades autochtones, les Dix Mille ne durent qu’à leur savoir-faire et à l’autorité reconnue de leurs chefs de rentrer à bon port. Et Xénophon de s’écrier avec eux, du sommet du mont Théchès : « Thalatta ! Thalatta ! » (« La mer ! La mer !).

L.S.

 

Pour aller plus loin :

Xénophon, L’Anabase, Le Banquet, Paris, GF-Flammarion, 1996, 306 p., 7,90 € ;

Hippolyte Taine, Xénophon, l’Anabase, Paris, Mille et une nuits, 2012, 108 p., 4 euros ;

Victor Davis Hanson, Le modèle occidental de la guerre, Paris, Tallandier, 2007, 304 p., 19 € ;

Jacques Harmand, La guerre antique de Sumer à Rome, Paris, Presses Universitaires de France, 1973, 208 p., 10,99 €.