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Pure coïncidence ou manifestation de la « résis­tance » des « républicains » à la dictature « fasciste », « Le dictateur », sans doute le plus mauvais film de Charlie Chaplin avec ce chef-d'œuvre de sottise et de mauvais goût qu'est «Monsieur Verdouar», a reparu sur les écrans parisiens peu de temps après le retour au pouvoir du général de Gaulle.

Que ce soit pour sacrifier à la mode qui sévit depuis quelques années au cinéma de la reprise commerciale des « classiques » de l'écran, ou pour envoyer une nasarde au nouveau maître de la France, dans les deux hypothèses Chaplin et ses distributeurs ont été bien mal inspirés.

Ce qui avait d'abord irrité il y a quelques années, quand les passions étaient encore surexcitées, ne fait plus naître aujourd'hui que le plus morne ennui, l'ennui dans lequel plonge irrémédiablement toute œuvre dont la vie s’est à peu près retirée et dont les personnages évoquent lugubrement ceux du musée Grévin.

Nul n'a sans doute mieux parlé de cette satyre sans force du « fascisme » que Maurice Bardèche dans son « Histoire du Cinéma », dont on trouvera ci-dessous le passage consacré au « Dictateur » :

 

« Préparé par un long silence entrecoupé de nom­breuses annonces contradictoires « Le Dictateur » fut présenté à New-York en 1940.

Ce film de circonstances dans lequel Charlot s'était séparé de la plupart de ces dieux familiers, a fait naître bien des réserves. Projeté en Europe à la fin des hostilités il a été trouvé insuf­fisant par les ennemis du national-socialisme qui sup­portaient mal de voir les crimes du régime symbolisés par une chasse comique aux tailleurs juifs et aux coif­feurs juifs à travers les rues d'un ghetto. Et ceux qui apprenaient en même temps la mort wagnérienne d'Hitler et l'assassinat ignoble de Mussolini trouvaient de la bassesse à cette parodie des vaincus. Ceux qui ont essayé de s'affranchir des passions que ce film soule­vait formulaient d'autres objections.

« Le Dictateur » leur semblait le survivant d'un autre monde. Son allure rapide, saccadée, sa photographie noire et plate, l'im­portance de la pantomime en faisaient comme le der­nier des films muets, grimé péniblement en parlant. Ils ne surent pas reconnaître dans ces images étranges dans ce décor arbitraire, le dernier souvenir du ghetto. C'était un demi-siècle de théâtre Yiddish qui s'expri­mait là pour la dernière fois. C'était, vu avec une autre déformation, réduit aux proportions d'un décor de guignol, le même ghetto de New-York, dont Miller que nous allions connaître quelques mois plus tard, avait mêlé l'odeur à ses vaticinations de jeune faune. Quelques trouvailles admirables, qui du reste sont en­core des trouvailles de mime, ne suffisaient pas à sauver le film : quand le dictateur joue avec son globe en baudruche ou quand le coiffeur, en rasant ses clients suit le rythme d'une danse de Brahms, quand, du haut de la tribune, une langue rauque et brutale martèle les cervelles et se répercute dans la salle immense, comme le symbole de toutes les fureurs collectives, c'est le meilleur cinéma américain que nous retrouvons là par instants : celui de Buster Keaton, celui d'Harold Lloyd, celui de Chaplin.

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Mais il n'a plus le pouvoir de faire rire. Il y a eu trop de grandeur dans cette aven­ture, ou, comme on voudra, elle a donné naissance à trop de haines pour que ces parodies soient sans danger. Et « Le Dictateur », à cause de cela, laisse un peu la même impression que les caricatures qu'on publia sous la Restauration contre Napoléon. Il y a des destins que la haine même respecte instinctivement : la rage em­pêche le rire. En fait, cette tentative pour transposer l'histoire dans le registre du cirque ne pouvait pas avoir d'issue heureuse.

Cette incursion fâcheuse ne diminue pas Charlie Chaplin. Ne lui tenons pas rigueur même de cette fin ridicule où Charlot prononce un grand dis­cours au public, dans lequel on voit passer tout son esprit messianique et tous les poncifs de la propagande. C'était la fin du pacifiste de Charlot soldat, la fin du poète ému du temps des primitifs, c'était l'entrée dans la fausse gloire, dans les fausses valeurs, c'était Charlot speaker, ce n'était plus Charlot ».

 

Défense de l’Occident-Août Septembre 1958

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