Garibaldi, condottiere italien et général français
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Bernard Baritaud, qui a occupé des fonctions diplomatiques, mais aussi publié des livres, dont une biographie de Mac Orlan, aux éditions Pardès, nous propose, chez le même éditeur, la biographie de cet incroyable aventurier que fut Garibaldi. Il ne tiendra hélas cependant pas ce livre entre les mains et ne lira pas ces lignes. Il vient de décéder, il y a quelques jours.
Enfance et jeunesse
En 1807, Nice, qui avait appartenu au royaume de Sardaigne, était une ville française depuis 1793: les comtés de Nice et de Monaco furent alors rattachés à la France, après vote de la population, constituant le département des Alpes-Maritimes. Joseph-Marie Garibaldi est donc né français, le 4 juillet 1807, à Nice, et il vit le jour, curieusement, dans la chambre où était né, cinquante ans plus tôt, le futur maréchal d'Empire, André Masséna, « l'enfant chéri de la victoire ». Son père était capitaine de la marine marchande et lui donnera certainement le goût de l'aventure sur les mers. Joseph Garibaldi, qui restera très attaché à sa ville natale, deviendra, à sept ans, sujet de Victor-Emmanuel 1er, lorsqu'à la fin de l'Empire, le comté de Nice revient à la maison de Savoie. Ses parents auraient aimé qu'il devînt médecin, avocat ou qu'il entrât dans les ordres. Mais l'enfant n'a pas le goût des études. Il est fasciné par la mer. Bagarreur, impulsif, il va tenter d’embarquer clandestinement pour Gênes, mais sera rattrapé et ramené à Nice. A l'âge de dix-sept ans, il va voyager sur des bateaux de commerce et découvre Odessa, la mer d'Azov, mais aussi Rome: c'est un choc: il voit, dans ces monuments évoquant la splendeur du passé, le seul et unique symbole de l'unité italienne.
Il va vivre des aventures maritimes dangereuses. Son bateau est attaqué et pillé par des corsaires grecs. Il va aussi se retrouver bloqué à Constantinople, du fait de la guerre turco-russe de 1828. En 1832, il reçoit enfin la patente de capitaine. Lors de ses voyages, il fera des rencontres importantes. Il aura ainsi à bord treize passagers français adeptes du saint-simonisme qui lui font découvrir leur idéal d'une société fraternelle, animée par l'esprit d'entreprise, et connaissant la liberté et la paix. Autre rencontre: celle d'un marin qui lui expose les idées de Mazzini et l'intéresse au mouvement « Jeune Italie », une société plus ou moins secrète qui se veut « républicaine et unitaire », prônant une unité territoriale de la péninsule. Garibaldi participera à une conspiration qui échoue. Condamné à mort par contumace le 3 juin 1834, il finira par se mettre à l'abri au Brésil où est établie une communauté de marins ligures.
Les aventures de Garibaldi en Amérique du Sud
On a l'impression de lire un album de Tintin. Lorsqu'il arrive au Brésil, Garibaldi est âgé de vingt-huit ans. Il va passer douze ans en Amérique latine, une terre où les tensions sont permanentes, et se forger une solide réputation de chef de guerre. Garibaldi va ainsi se ranger aux côtés d'une république séparatiste, le Rio Grande do Sul, qui entendait rompre avec le Brésil. De 1837 à 1839, il va combattre l'armée impériale brésilienne sur mer mais aussi sur terre. Il sera blessé, capturé, torturé, libéré... En 1842, le voici commandant de la flotte de l'Uruguay, en guerre contre l'Argentine. Pour défendre la capitale, Montevideo, il va organiser une Légion italienne, qu'il met au service de l'Uruguay. Sur six mille hommes, elle compte cinq à sept cents italiens et deux mille cinq cents d'origine française. Les légionnaires de Garibaldi porteront la fameuse chemise rouge, qui deviendra un élément essentiel du mythe garibaldien. L'origine de cette chemise rouge est des plus étonnantes. Garibaldi avait acheté à bas prix un lot de tuniques de laine rouge qui, étant destiné aux employés des abattoirs de Buenos-Aires, était resté bloqué sur les quais de Montevideo en raison des événements. La laine était rouge pour que le sang des bêtes se remarque moins ! Garibaldi va devenir un héros pour l’Uruguay après la victoire de sa Légion sur des forces ennemies bien supérieures, lors de la bataille de San Antonio, le 8 février 1848. Sa réputation militaire devient internationale. Il va prendre la décision de regagner l'Europe où de grands bouleversements se préparent. C'est le « printemps des peuples ».
Première guerre d'indépendance italienne
En 1848, l'Europe tout entière est secouée par un vent de liberté. Milan se révolte, le 3 janvier, contre l'occupation autrichienne. Le vieux maréchal Radetzky se vantera d'avoir acheté « trente ans de paix par trois journées de sang ». A tort. Trois mois plus tard, il devra évacuer la ville couverte de barricades. Des mouvements populaires ont lieu à Paris, mais aussi à Prague, à Budapest, en Allemagne, à Vienne, dans les Etats pontificaux, en Vénétie. Les hostilités de la première guerre d'indépendance italienne sont engagées lorsque Garibaldi débarque à Nice, le 23 juin, après quatorze ans d'absence. Il prend conscience de sa très grande popularité. Il offre ses services au roi de Sardaigne qui incarne, à ses yeux, la résistance aux Autrichiens. Une proposition plutôt fraîchement accueillie. Garibaldi ne se déclare-t-il pas républicain ? Le gouvernement insurrectionnel de Milan va le nommer général des formations de volontaires. Sa légion compte désormais 3700 hommes. Il n'aura guère le temps de l'engager dans les combats. Les opérations militaires dirigées par le roi de Sardaigne, Charles-Albert, tournent à la catastrophe. Les troupes italiennes vont devoir évacuer la Vénétie, Modène, Parme. Le mouvement est un échec. Garibaldi va entrer dans Rome le 12 décembre pour y jouer un rôle politique. Il est élu député à l'Assemblée constituante de la future République romaine. Pie IX avait quant à lui, quitté Rome de nuit, clandestinement, déguisé en paysan. Accueilli par le royaume de Naples, il va faire appel à l'aide internationale. Le président de la République française, Louis-Napoléon, va envoyer un corps expéditionnaire de 7000 hommes. Garibaldi, nommé général de brigade de la République romaine, bat les Français, puis les Napolitains, soutiens du pape. Mais Rome, assiégée par l'armée française qui compte maintenant 30 000 hommes ne résistera qu'un mois. Les Français entrent le 2 juillet dans la ville. Garibaldi, blessé, est obligé de fuir. En 1850, le drapeau tricolore, un temps espoir d'unité, ne flotte plus que sur le Piémont. Le jeune François-Joseph, empereur d'Autriche, règne sur une bonne part de la péninsule.
Exil à New-York
Il va s'exiler, en juillet 1850, à New-York, où il gagnera sa vie en fabriquant des chandelles. Bernard Bariteau raconte qu'il plonge des mèches dans une cuve de suif bouillant, les retire et les laisse refroidir. Pas très exaltant pour cet aventurier... Il a 43 ans. 18 mois plus tard, il va reprendre la mer, sillonnant le Pacifique, transportant les cargaisons de blé ou de guano en Chine, à Manille, en Australie. Pendant ce temps, un homme nouveau, Cavour, qui jouera un rôle essentiel dans l'unité de l'Italie, devient Premier ministre du royaume du Piémont. Il considère que le Piémont, libre et indépendant, a pour mission de plaider la cause italienne devant l'Europe. Garibaldi va, en janvier 1854, retourner en Europe.
La deuxième guerre d'indépendance italienne
La deuxième guerre d'indépendance ne va pas tarder à être déclenchée. La France va, cette fois-ci, se ranger aux côtés des Piémontais. Cavour va demander à Garibaldi d'organiser des contingents de bersaglieri. Il mènera une véritable guerre de partisans, qui se battront au cri de « Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel! Mort aux Autrichiens! ». La bataille de Magenta, le 4 juin, courte mais meurtrière, verra la défaite des Autrichiens. La victoire de Magenta est confirmée le 24 juin, à Solferino, où les Autrichiens, qui alignent pourtant 220 000 hommes commandés par l'empereur François-Joseph en personne, sont défaits. 40 000 soldats sont hors de combat dans les deux camps. Une véritable boucherie. Ce massacre poussera Henri Denant à créer la Croix-Rouge. Garibaldi va être nommé major général par Victor-Emmanuel III, et chargé d'assurer la défense de Turin. Il envahit la Lombardie avec son corps franc, bat les Autrichiens et occupe Côme. Sur son uniforme de général, il porte un poncho et a un foulard rouge autour du cou. L'armistice du 11 juillet 1859 met fin provisoirement à la guerre. On négocie. Napoléon III rencontre l'empereur d'Autriche. Mais les clauses du traité déçoivent Cavour et Garibaldi. Le royaume de Sardaigne incorpore certes la Lombardie, mais Venise reste autrichienne. Garibaldi, furieux, flétrit une « politique de renard », qui tergiverse au lieu de frapper fort et vite.
L'expédition en Sicile
Il est vrai que sans Venise, sans la Sicile, sans Naples et sans Rome, l'Italie n'existe pas. Mais la cause de l'unité italienne progresse dans les esprits. Des insurrections se produisent en Sicile, à Palerme et à Messine. L'insurrection de Palerme offre une merveilleuse occasion que Garibaldi va, bien sûr, saisir. Faisons une parenthèse. La vie sentimentale de Garibaldi ne fut pas toujours un long chemin tranquille. Le 24 janvier 1860, il épousait Giuseppina, dont il était tombé amoureux. Las, il découvrait le même jour que sa jeune épouse le trahissait avec un de ses officiers. Il la répudia au terme de la cérémonie nuptiale, et n'obtiendra l'annulation du mariage que vingt ans plus tard. En attendant, soutenu par le royaume de Sardaigne, il va embarquer dans la nuit du 5 au 6 mars, avec mille hommes, à Gênes, sur deux navires. L'expédition est financée par des dons internationaux. Alexandre Dumas et la veuve de Byron y contribuent. Les armes viennent d'Angleterre et des Etats-Unis. Les Mille, comme on les désignera, sont surtout des intellectuels, des étudiants, des artistes. Ils seront accueillis avec ferveur par les Siciliens. Garibaldi va se proclamer dictateur (au sens romain) de la Sicile, formant un gouvernement au nom de l'Italie et de Victor-Emmanuel. Etape suivante: la Calabre où il débarque et marche sur Naples, qu'il conquiert le 7 septembre. Le 1er et le 2 octobre, avec 24 000 Garibaldiens, il bat l'armée des Bourbons, pourtant deux fois plus nombreuse. Les troupes piémontaises ont, quant à elles, vaincu l'armée pontificale, permettant l'annexion des Marches et de l'Ombrie et réalisant leur jonction avec les troupes de Garibaldi. Durant cette campagne, Garibaldi a rencontré Alexandre Dumas qui lui propose de lui procurer des armes en France. Commentaire de Bernard Baritaud: « Une campagne fulgurante, menée par un tacticien de génie avec une troupe d'aventure et le soutien de la population, a défait une armée aguerrie et chassé les Bourbons ».
Garibaldi va rencontrer Victor-Emmanuel le 26 octobre. Mais il ne reçoit pas l'accueil qu'il pouvait légitimement espérer. Le monarque lui donne congé: « Vos troupes sont lasses, les miennes sont fraîches ». L'éternelle ingratitude des princes... Cavour, quant à lui, lui fait savoir que l'on diffère de pousser jusqu'à Rome. L'aventure des Mille s'arrête là. Garibaldi se retire sur son île, à Caprera. Il refuse toute récompense. Ce panache contribuera à sa légende.
Garibaldi, rebelle, en prison
Le projet d'une Italie unie et indépendante bute encore sur deux écueils: Venise et Rome, et sur les "puissances" que Cavour craint d'affronter. Venise est occupée par l'Autriche, Rome et le pape étant sous la protection de Napoléon III, dont Garibaldi pense fort peu de bien. Cavour va mourir à l'âge de 51 ans. Une perte considérable pour l'Italie. Garibaldi se tient à l'affût. Les ambassadeurs américains en Belgique et à Turin lui proposent, avec l'assentiment de Lincoln, de prendre part à la guerre de Sécession comme commandant de division. Tenté un moment, Garibaldi réclame le commandement suprême des armées nordistes, ce qui fait échouer le projet. L'année suivante, Garibaldi va retourner en Italie. C'est en Sicile qu'il va tenter, une fois de plus, et une fois de trop, l'aventure. Il va recruter des volontaires et pénétrer en Calabre. C'en est trop. Il est déclaré rebelle. La marche sur Rome est bloquée par les troupes régulières. Il est blessé à la cuisse et au pied droit. Il fait cesser le feu et se constitue prisonnier. Il est enfermé quelques temps à la prison de Varignano. On a frôlé la guerre civile et évité une intervention militaire de la France pour défendre Rome. Il sera amnistié assez rapidement par Victor-Emmanuel II, sur le conseil de Napoléon III, dans le souci d'éviter que l'on en fasse un martyr, car un fort mouvement d'indignation populaire se développait.
Garibaldi, qui a été élevé à la dignité de grand maître de la franc-maçonnerie italienne, va faire un voyage en Grande-Bretagne. 500 000 personnes l'acclament à Londres. La reine Victoria est réservée: « C'est un chef révolutionnaire », dit-elle. Cela n'empêche pas de hautes personnalités de l'aristocratie britannique de lui offrir une épée d'honneur. Il rentrera dans son île de Caprera à bord du yacht du duc de Sutherland. L'année suivante, la seconde moitié de son île, qui ne lui appartenait pas, lui est offerte par une souscription de donateurs britanniques.
La troisième guerre d'indépendance italienne
C'est la politique internationale qui va permettre la marche vers l'unité. Florence est alors la nouvelle capitale du royaume. En attendant que cela soit Rome. Mais c'est la question de Venise qui sera résolue en premier. Une alliance italo-prussienne va être conclue au détriment de l'Autriche. Bismarck, en effet, veut prendre l'ascendant sur l'Autriche dans la confédération germanique, et il revendique les duchés de Schleswig et de Holstein, contrôlés par Vienne. L'Italie, pour sa part, espère récupérer Venise. Le traité entre la Prusse et l'Italie est ainsi signé le 8 avril 1866. La troisième guerre d'indépendance est déclarée deux mois plus tard, le 20 juin. L'Italie mobilise 200 000 hommes. L'Autriche n'a que 80 000 soldats, mais ce sont des soldats d'élite qui écrasent les Italiens. La victoire prussienne sur les Autrichiens à Sadowa, deux jours plus tard, sauvera l'Italie. Une fois de plus, Garibaldi, avec 40 000 hommes mal équipés, s'était distingué, offrant à l'Italie les seules victoires du conflit. Battue sur terre, battue sur mer, l'Italie n'en récupère pas moins Venise grâce aux Prussiens. Un référendum sera organisé quant au rattachement de Venise à l'Italie. Résultat: 617 246 oui contre 69 non. Victor-Emmanuel entre triomphalement à Venise le 7 novembre 1866. Reste à résoudre la question romaine. Les soldats de Napoléon III n'y sont plus, la bannière pontificale flottant à la place du drapeau français, et ils sont remplacés par une milice papale composée de volontaires catholiques, commandés par un officier français, le colonel d'Argy. Celui-ci arrive à cheval place Saint-Pierre, saluant martialement le pape en français: « Vive le Pape-roi! » Garibaldi ne renonce pas à l'idée de prendre Rome. Il va organiser une nouvelle expédition (la troisième) sur Rome: la « campagne de l'Agro Romano pour la libération de Rome ». Mais le soulèvement escompté des habitants de la ville éternelle ne se produit pas. Sa troupe est relativement peu nombreuse. Le gouvernement italien ne bouge pas. Et la France envoie aussitôt une division. Le 3 novembre, Garibaldi est battu à Mentana, aux portes de Rome, par les Français et les pontificaux. Il y a eu 600 morts dans les rangs garibaldiens, décimés par l'utilisation du nouveau fusil Chassepot, utilisant le chargement par la culasse, et non plus par la bouche, permettant le tir et surtout le rechargement couché, ainsi qu'une cadence de tir accrue. Le général de Failly écrit son enthousiasme au ministre de la guerre Adolphe Niel: « Nos fusils Chassepot ont fait merveille! » C'est l'échec pour Garibaldi qui, désavoué par le roi, est arrêté une fois de plus, incarcéré quelques jours, puis libéré contre la promesse de se retirer dans son île, à Caprera. Cette malheureuse affaire ternit l'image du libérateur auprès d'une partie de l'opinion. Il paraît, d'ailleurs, abattu, diminué. Et Rome sera rattachée à l'Italie sans son concours, le 2 octobre 1870, après la défaite de Sedan. C'est l'armée régulière, et non les chemises rouges, qui défilera dans la ville, après le référendum qui confirmera la réunion des Etats pontificaux au Royaume par 40 785 oui contre 46 non.
Garibaldi, général français
La dernière campagne militaire de Garibaldi sera française. Quand la Troisième République est proclamée, après le désastre de Sedan, il se met à disposition du nouveau gouvernement, sans obtenir de réponse. Il n'en débarque pas moins à Marseille, le 17 octobre 1870 et se rend à Tours où, Paris étant assiégé, se trouve le gouvernement provisoire. « J'étais trop malheureux quand je pensais que les républicains luttaient sans moi », dira-t-il. Gambetta, ministre de l'Intérieur et de la Guerre lui offrira le commandement des corps francs de la zone des Vosges, de Strasbourg à Paris, les généraux français ayant refusé de servir directement sous ses ordres. Les volontaires affluents de partout: d'Alger, d'Oran, d'Italie, d'Espagne, de Hongrie, des provinces françaises. Ils sont mal équipés et doivent assurer leur subsistance par des réquisitions, ce qui les rendra impopulaires. De plus, les casernes étant occupées, ils logent, à Dole ou à Autun, dans des collèges religieux ou des séminaires, ce qui révulse les catholiques. Garibaldi va aussi choquer les bonapartistes, s'en prenant dans une déclaration au « plus stupide des tyrans qui a conduit des hommes vaillants au désastre ». Il est vrai que sa haine pour l'empereur est cuite et recuite. N'avait-il pas donné à ses ânes de Caprera les noms de Pie IX et de Louis-Napoléon ? La campagne, à laquelle participent deux de ses fils, Ricciotti et Menotti, qui commandent deux brigades, verra se produire un coup d'éclat. Les 400 voltigeurs de Ricciotti tuent, à Chatillon-sur-Seine, une centaine d'Allemands et font 160 prisonniers. Le seul drapeau pris à l'ennemi durant cette guerre est celui du 61ème régiment poméranien, dont les hommes de Ricciotti se sont emparés ! Mais la campagne prend fin avec la capitulation de Paris, le 28 janvier 1871. Les légions garibaldiennes sont licenciées en mars avec deux mois de solde et se dispersent.
Elu député en France
En février ont lieu en France des élections législatives. Garibaldi, qui n'est pas candidat, est cependant élu dans cinq circonscriptions, dont Paris et Alger, comme le permettait le mode de scrutin à l'époque. Son élection sera invalidée car il n'a pas la nationalité française. Victor Hugo, furieux, rappelle qu'il est « le seul général qui n'ait pas été vaincu », et démissionne de l'Assemblée. Zola, quant à lui, commente: « C'est une honte pour la France d'avoir marchandé un remerciement à ce soldat de la liberté ». Lorsque les insurgés de la Commune demanderont à Garibaldi de prendre la tête de la Garde nationale, il refusera, arguant du fait qu'il s'agit d'une affaire intérieure française. En Italie, le roi va entrer solennellement à Rome, le 2 juillet 1871 et le parlement italien s'y réunira pour la première fois le 27 novembre.
La fin de l'aventure
Dans les années qui suivent, Garibaldi, qui a encore des charges familiales avec ses jeunes enfants, connaît des difficultés matérielles. Il tente de les résoudre, sans y parvenir, en publiant des romans. En 1874, il refuse une pension votée par le Parlement et approuvée par Victor-Emmanuel II, pension qu'il acceptera deux ans plus tard. Il a encore une activité politique et est élu député de Rome en 1875. En 1881, encore, il s'élèvera contre le traité du Bardo qui permet la mainmise de la France sur la Tunisie où résident de nombreux Italiens. Mais sa santé est altérée. Il meurt, entouré des siens, le 2 juin 1882, à l'âge de 75 ans. La nouvelle de son décès causera partout une forte émotion. Victor Hugo déclare que « l'Italie n'est pas en deuil, ni la France, mais l'humanité ». Le parlement de Rome décrète un deuil national. 4000 personnes, venues du continent, et notamment des représentants des conseils municipaux de Paris, de Lyon, de Nîmes et du conseil général de la Seine, assistent aux obsèques, le 8 juin. Son corps repose à Caprera, dans un sarcophage fermé par un bloc de granit.
Un étrange destin
C'est sous le titre de « Un étrange destin » que Bernard Baritaud nous propose la belle conclusion de son livre. Lisons-la: « Destin étrange, en effet, que celui d'un gamin niçois qui, peu ou mal instruit, deviendra un excellent navigateur, se révélera un stratège de premier ordre, et jouera un rôle politique significatif dans l'histoire de son temps. Garibaldi est hors normes. Homme politique, il est député uruguayen, parlementaire du royaume de Sardaigne (quatre législatures), du royaume d'Italie (huit législatures), député de la République romaine (cinq mois et treize jours), député français (quinze jours). Homme de guerre, il se bat en Uruguay, sert le royaume de Sardaigne, la République romaine, le royaume d'Italie, la République française. Il commande une flotte aussi bien que des forces terrestres. Il est général, puis il ne l'est plus, puis il le redevient. Ses troupes sont composées de volontaires qui accourent à son appel, se dispersent une fois les hostilités terminées, se reforment-ce ne sont jamais les mêmes- pour une nouvelle campagne. Viscéralement hostile à l'Eglise, notoirement franc-maçon, il est adulé par une population très majoritairement catholique. Il est incontrôlable. On se sert de lui, il le sait, il l'accepte, mais rien ne l'empêche de se consacrer à la cause qui, seule, compte pour lui, celle de la liberté. Le peuple de ce pays peut se reconnaître en lui. Garibaldi a le sens de la mise en scène. Son personnage -chemise rouge, poncho, calotte brodée- ne laisse pas indifférent. Il a du panache. Il sait se battre, mais ne tire pas profil personnel de ses victoires, et il est parfaitement intègre. Il ne fait pas "carrière". Il n'était pas un homme d'Etat. Les gouvernements s'en défiaient. Il était un homme de guerre, mais pas un véritable militaire. Les généraux de tradition le toisaient et refusaient de servir sous ses ordres. il était parfaitement indépendant, et c'est ce qui faisait sa force. L'historien Denis Mack Smith juge qu'il était trop prudent pour être révolutionnaire. Il avait, certes, une juste appréciation des événements. L'immense popularité, dans la Péninsule comme à l'étranger, qu'il connut de son vivant, la caution glorieuse que lui apportèrent de grands contemporains, comme Victor Hugo, le prestige qui, aujourd'hui encore, s'attache à son nom, font de Garibaldi un personnage historique singulier qui fait définitivement partie de l'imaginaire collectif ».
Robert Spieler – Rivarol 2021
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« Garibaldi » de Bernard Baritaud, éditions Pardès, 128 pages, 12 euros
Romain D'Aspremont répond aux questions de la « Nietzsche Académie »
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Q : Quelle importance a Nietzsche pour vous ?
R : Il est moins le penseur qui m'a le plus influencé que celui dans lequel je me suis le plus retrouvé. Un auteur qui nous influence transforme nos opinions ; Nietzsche les a affinées, perfectionnées.
L'auteur qui a réellement transformé ma vision du monde est le philosophe idéaliste Bernardo Kastrup, pour lequel la matière n'est que la projection, l'apparence de la conscience. Tout comme Nietzsche, Kastrup est influencé par la métaphysique de Schopenhauer (la nature de la réalité est la volonté, non pas rationnelle mais instinctive).
Kastrup m'a toutefois permis de réaliser que la vision cosmologique de Nietzsche, selon laquelle la nature de la réalité est la volonté de puissance qui gouverne le vivant comme l'inerte, est compatible avec les dernières découvertes dans le domaine de la physique quantique (qui rendent le matérialisme et le dualisme intenables).
Nietzsche est toutefois le seul penseur idéaliste (le « volontarisme métaphysique » de Schopenhauer et de Nietzsche est une forme d'idéalisme) à ne pas sombrer dans une vision de type bouddhiste : le cosmos ne reflète aucun « amour universel » venant apaiser le cœur des êtres maladifs pour lesquels l'existence n'est que souffrance dont il faut se libérer.
Q : Etre nietzschéen qu'est-ce que cela veut dire ?
R : Viser le dépassement de soi, du groupe, de l'espèce. Ne pas se complaire dans une nostalgie morbide, mais créer les conditions propices à l'éclosion d'une nouvelle espèce, plus énergique et créative qu'Homo Sapiens, délivrée du ressentiment, du nihilisme et de la haine de soi. Nietzsche a compris que l'Homme était une espèce maladive, qui s'est hissée trop rapidement au sommet de la chaîne alimentaire, sans avoir eu le temps de développer la confiance en soi propre à tout prédateur. Notre conscience est « notre organe le plus faible et le plus faillible »; y voir un accomplissement de l'évolution darwinienne est une erreur. La nature humaine n'est qu'une ébauche, une construction branlante.
Le plus grand crime contre l'espèce serait de vouloir figer son évolution et, par là même, l'empêcher de prendre le contrôle de son avenir biologique. Voir en Nietzsche un penseur conservateur et anti-transhumaniste est erreur. Nietzsche est l'inverse d'un penseur de l'impuissance et de l'auto-limitation. Il nous intime d'affronter le danger qu'implique toute entreprise de dépassement : « L'homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme, une corde au-dessus d'un abîme.» Ce fil au-dessus de l'abîme, c'est le transhumanisme ; c'est précisément la raison pour laquelle il nous faut nous y aventurer. Le dysgénisme est un abîme plus effroyable encore.
Q : Quel livre de Nietzsche recommanderiez-vous ?
R : Généalogie de la morale est son livre majeur car il dévoile la nature du poison qui ronge l'Occident : le Christianisme, la matrice de la gauche, de l'égalitarisme, du pacifisme, de la haine de soi. Les personnes de droite attachées à la défense du christianisme se doivent de lire ce texte, qui leur permettra de réaliser leur formidable incohérence intellectuelle. La droite se sent l'obligation de tout conserver du passé. Nietzsche souligne l'importance de l'oubli, de la purge – nécessité biologique et civilisationnelle. La mauvaise conscience faite religion ne saurait être conservée. Généalogie de la morale doit toutefois être complété par les Ecrits posthumes dans lesquels Nietzsche esquisse sa vision du Surhomme.
Q : Le nietzschéisme est-il de droite ou de gauche ?
R : Nietzsche est le père de la droite prométhéenne (révolutionnaire ou faustienne). Ses valeurs sont de droite (hiérarchie, amour de la lutte) mais anti-conservatrices. Il considère les conservateurs comme une version appauvrie de la volonté de puissance : ils se contentent de conserver au lieu de croître. C'est là notre droite : une droite du juste-milieu, de la juste-limite, à taille humaine. Une droite-bonsaï. Tandis que la droite conservatrice s’interroge sur « comment conserver l’homme […], Zarathoustra demande […] comment l’homme sera-t-il surmonté [1]? »
La droite est tellement sclérosée dans son conservatisme que la volonté nietzschéenne de forger un homme nouveau – le Surhomme – est parfois assimilée à une entreprise gauchiste. Depuis la défaite du fascisme, le concept de progrès est tout entier assimilé à la gauche : que l'on ne cherche pas plus loin la cause profonde de la mort de l'Occident et de la suprématie idéologique de la gauche. Nietzsche nous permet de comprendre, ou plutôt de redécouvrir, que la volonté de dépassement et de progrès (osons nous emparer de ce concept !) est intrinsèquement de droite, car elle est le moteur même du vivant. La gauche est le royaume de l'égalitarisme, de la conservation, c'est-à-dire de la mort. La droite doit être celui du dépassement, de la rupture : « L’homme est le prétexte à quelque chose qui n’est plus l’homme ! C’est la conservation de l’espèce que vous voulez ? Je dis : dépassement de l’espèce [2]. »
Pour notre époque, cela signifie embrasser le transhumanisme, au moins dans sa dimension génétique (plutôt que cybernétique). Dans Zarathoustra, la dimension eugéniste est explicite, avec cet appel à améliorer l’espèce : « C’est un corps supérieur que tu dois créer (...) – c’est un créateur que tu dois créer. Mariage : ainsi je nomme de deux être le vouloir de créer un seul être qui soit plus que ses créateurs. »
Q : Quels auteurs sont à vos yeux nietzschéens ?
R : Trop peu parmi les auteurs majeurs. Spengler s'en approche, mais il demeure hélas trop conservateur. Pour Nietzsche, l'âge d'or est à venir tandis que Spengler demeure désespérément décliniste.
La Doctrine du Fascisme, co-écrit par Giovanni Gentile et Mussolini, est une remarquable tentative de transformer l'individualisme de Nietzsche en une idéologie du dépassement collectif, dans le cadre d'un Etat totalitaire. Si cette œuvre semble trahir la pensée de Nietzsche (penseur de l'individu, aux antipodes d'un Etat totalitaire), il faut garder à l'esprit qu'il nous exhorte souvent à ne pas concevoir ses écrits comme formant une doctrine.
Q : Pourriez-vous donner une définition du Surhomme ?
R : Par-delà le bien et le mal, il est créateur de valeurs nouvelles, c'est pourquoi il est si délicat à définir. Il est un processus de dépassement permanent vers un surplus maîtrisé de vitalité, d'instincts, de sensibilité et de chaos intérieur.
L’élitisme nietzschéen, qui affirme qu’ « un peuple est le détour que prend la nature pour produire six ou sept grands hommes – et ensuite pour s’en dispenser » est individualiste, ce qui le rend difficile à traduire politiquement. Ses surhommes semblent des demi-dieux solitaires et nomades, hermétiques les uns aux autres ; dans ces conditions, la société est à peine possible. Il semble qu’il n’y ait pas un seul type de surhomme, mais une infinité.
Le rapport entre les surhommes et les hommes du troupeau n’est pas non plus hiérarchique. Nulle volonté de gouverner la masse, ni même de l’élever : « Le but n’est absolument pas de comprendre [les Surhommes] comme maîtres des premiers, mais au contraire : il doit y avoir deux espèces qui coexistent : les uns comme les dieux épicuriens, ne se souciant pas des autres ». C’est un élitisme de la frontière, de l’éloignement. Toute relation entre les surhumains et le troupeau est synonyme d’abaissement des premiers.
Si l’homme fasciste se sacrifie pour la communauté, Nietzsche préfère sacrifier la communauté pour qu’advienne le surhumain. Cet individualisme est séduisant pour la jeunesse, mais il est également la raison pour laquelle la pensée de Nietzsche ne saurait, telle quelle, régénérer l'Occident, enferré dans un individualisme jouisseur. Il nous faut penser un juste milieu entre Nietzsche et Mussolini.
Votre citation favorite de Nietzsche ?
« L'homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme, une corde au-dessus d'un abîme.»
Romain D'Aspremont
Il est l'auteur de The Promethean Right (La Droite Prométhéenne) et de Penser l'Homme nouveau.
Notes:
[1] Zarathoustra, livre IV, « De l'homme supérieur ».
[2] Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes, IX, Gallimard. p. 214.
Source : Euro-synergies 01/02/2021
Le Conseil d’État confirme la dissolution des Identitaires – L’appel de l’ASLA
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Communiqué de l’Association de soutien aux lanceurs d’alerte (ASLA) ♦ Les lecteurs réguliers de Polémia le savent bien. Le Conseil d’État est « une officine socialiste, liberticide et immigrationniste », selon les mots de Jean-Yves Le Gallou. Les membres de cette institution sont par exemples autorisés à sortir de leur obligation de réserve… lorsqu’ils défendent l’immigration !
Rien d’étonnant donc à ce que le scandale judiciaire que constituait la dissolution de Génération identitaire soit finalement validée par le Conseil d’État.
Nous partageons ici le communiqué de l’Association de soutien aux lanceurs d’alerte (ASLA) qui évoque ce scandale et appelle aux dons pour soutenir les lanceurs d’alerte que sont les militants identitaires.
Polémia
Le 2 juillet 2021, le Conseil d’État a rendu un arrêt rejetant la requête de Génération identitaire contre la dissolution prononcée en mars 2021 à l’initiative de Gérald Darmanin. La dissolution de Génération identitaire a donc été confirmée.
Il est à noter que le motif abusif de constitution de milice (avancé par rapport aux cours de boxe donnés lors des universités d’été), d’abord retenu par le gouvernement, a été rejeté par le Conseil d’État.
Malgré cela, les motifs requis pour la dissolution, ainsi que les arguments avancés par le Conseil d’État dans son arrêt, confirment le caractère politique de cette dissolution. Sous un prétexte très mince d’incitation à la haine, les autorités politiques et judiciaires françaises font régner une répression politique et idéologique évidente sur les lanceurs d’alerte identitaires.
Ces décisions appuient un constat de plus en plus évident : le soi-disant “État de droit” n’est qu’un dispositif destiné à forcer la poursuite du multiculturalisme en France, et à pénaliser ceux qui en critiquent les conséquences désastreuses.
Plus que jamais, les Français attachés à leur patrie doivent prendre conscience de la tyrannie silencieuse qui les traite comme des criminels dans leur propre pays.
Plus que jamais, les lanceurs d’alerte ont besoin de votre soutien dans la défense de la France.
Faire un don à l’ASLA : https://asla.fr/faire-un-don/
Association de soutien aux lanceurs d’alerte (ASLA)
10/07/2021
Source : communiqué publié le 8 juillet 2021
Brocéliande : Histoire ou légendes ?
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- Catégorie : Mythologie Celte
Brocéliande, appelée aussi par tautologie forêt de Brocéliande, est une forêt mythique et enchantée citée dans plusieurs textes, liés pour la plupart à la légende arthurienne.
Ces textes, datés du Moyen Âge pour les plus anciens, y mettent en scène Merlin, les fées Morgane et Viviane, ainsi que certains chevaliers de la table ronde. D'après ces récits, la forêt de Brocéliande héberge le Val sans retour, où Morgane piège les hommes infidèles jusqu'à être déjouée par Lancelot du lac ; et la fontaine de Barenton, réputée pour faire pleuvoir.
Brocéliande serait aussi le lieu de la retraite, de l'emprisonnement ou de la mort de Merlin.
Le futur entre Huxley et Orwell
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- Catégorie : SOCIETE
En 1932, l'écrivain Aldous Huxley a publié l'un de ses plus célèbres romans, Le meilleur des mondes, qui est devenu à terme l'un des textes les plus représentatifs du genre dystopique dans la littérature du XXe siècle. Le monde imaginé par Huxley est un monde régi par un gouvernement mondial, où les principes éthiques et moraux tels que nous les connaissons sont complètement annulés et oubliés au profit d'une société divisée en castes, qui indiquent de véritables classes sociales, dédiée à l'idéologie progressiste et maintenue fermement par un véritable culte religieux appelé « culte de Ford », en l'honneur de l'entrepreneur américain dont la figure est adorée comme une sorte de divinité.
Le monde est dirigé par un groupe oligarchique appelé « alpha plus », qui jouit de privilèges supérieurs à la moyenne, mais qui doit maintenir un code de conduite blindé, basé sur une socialisation poussée, un temps de solitude réduit au minimum, des relations centrées principalement sur la polygamie, et l'expression constante de louanges et d'appréciation de la société du nouveau monde ; la répudiation de ce système social n'est en aucun cas autorisée ou envisagée.
En fait, dans la deuxième partie du récit, Huxley nous montre comment une forme de l'ancienne société a survécu, dans une réserve contrôlée et gérée par le gouvernement du nouveau monde comme un véritable lieu touristique, où il est possible de rencontrer des sujets, appelés « les sauvages », qui vivent selon des règles totalement opposées au nouveau monde, dans une structure sociale monogame, qui croit fermement aux idéaux du mariage et qui est fortement liée à une croyance religieuse - au point de conduire à un véritable fanatisme - largement basée sur le christianisme, mais avec quelques éléments rituels rappelant le paganisme.
Il est important de noter que les membres du nouveau monde entrent en contact avec les habitants de la réserve en tant que simples touristes, mais ils les considèrent comme fortement inférieurs et n'ont aucunement l'intention de laisser ces individus influencer leur mode de vie. Ce ressentiment est toutefois également ressenti par les sauvages, qui considèrent le nouveau monde comme un fléau et méprisent les idéaux qu'il représente.
Deux structures sociales, donc, liées par des idéaux extrêmes et opposés, qui ne peuvent en aucun cas envisager une coexistence autre que celle décrite par Huxley qui prévoit le pouvoir et le contrôle de l'une sur l'autre. Dans les deux cas, l'invincibilité de la structure sociale présentée dans le récit est démontrée par l'évolution de l'histoire de ce qui peut être présenté comme les deux protagonistes.
Le premier est Bernard Marx, un représentant de la classe alpha plus qui ne se reconnaît pas du tout dans les impositions sociales, tendant vers l'isolement, des sentiments profonds envers une fille unique qui suggèrent une tendance à la monogamie et cherchant toujours à se rebeller et à agir selon ses propres désirs et non ceux des autres, mais lorsqu'il est menacé d'être transféré dans un endroit isolé, loin de chez lui, précisément à cause de sa conduite négative, perdant ainsi les privilèges que lui confère sa position sociale, il décide d'embrasser complètement le style de vie du nouveau monde, devenant peut-être l'une des principales figures représentatives de l'alpha plus.
Le second est John, un personnage qui vit dans la réserve et qui est reconnu comme appartenant au groupe des sauvages, mais qui est en fait le fils du principal représentant du plus alpha, qui a abandonné une de ses nombreuses compagnes dans la réserve qui, neuf mois plus tard, donnera naissance à John. Le garçon se trouve donc être un enfant de deux mondes; il a grandi dans la réserve, mais sa famille vient du nouveau monde. Cela l'amène à développer un teint de peau différent de celui des sauvages, c'est pourquoi il est traité avec une forte distanciation au sein de la réserve. Malgré cela, il est très conditionné par le mode de vie et les principes des sauvages et, suite à son transfert dans le nouveau monde, il développe un grand sentiment de malaise et de dégoût envers cette société qui lui offre tant, en réalité beaucoup trop pour lui, et d'une manière trop différente et contre toute logique telle qu'il la comprend, un malaise qui le conduira bientôt au suicide, ayant alors réalisé qu'il ne peut pas changer le monde dans lequel il se trouve vivre.
En 1949, un autre texte dystopique important, symbole du XXe siècle, est publié : 1984 de George Orwell, pour l'élaboration duquel il s'est inspiré du Nouveau Monde de Huxley, dans lequel il s'en prend amèrement à l'idéologie qui sous-tend les systèmes de pouvoir totalitaires, d'une manière en partie liée à l'analyse qu'il a développée dans ses travaux précédents, dont La Ferme des animaux, mais, alors que, dans ce texte, il analysait et critiquait principalement le système stalinien, dans 1984 nous pouvons trouver des éléments qui, en plus de nous ramener au stalinisme toujours fortement présent - comme la figure de Big Brother - peuvent être associés à toute forme de pouvoir totalitaire.
L'univers décrit par Orwell voit un monde divisé en trois macro-continents, constamment en guerre les uns contre les autres, formés à la suite d'une dernière grande guerre. L'histoire se déroule à Londres, qui se trouve sur le continent océanien, contrôlé par un parti totalitaire et oppressif, le Socing, dirigé par le personnage de Big Brother, dont on ne sait même pas s'il existe réellement.
Dans l'État d'Océanie, la vie de tout individu est extrêmement axée sur l'adoration et le respect du parti et de Big Brother et sur la haine des subversifs et des autres États. La société entière vit un quotidien programmé minute par minute et constamment surveillé par une série de caméras et de microphones situés partout, de la rue aux lieux de travail, et même dans les maisons; la vie privée n'est pas envisagée dans le cadre de 1984. Toute forme de subversion, même la plus minime et insignifiante, est sévèrement punie en prenant les sujets subversifs et en les transférant dans le lieu appelé le Ministère de l'Amour, où ils sont interrogés, analysés et finalement torturés jusqu'à ce que leur esprit devienne la proie du conditionnement du parti, les amenant à ressentir de la terreur, mais aussi de l'amour pour Big Brother; la vie de ces sujets, une fois soumise à la torture devient si vide et conditionnée qu'elle perd complètement son importance.
Le protagoniste de l'histoire est Winston, un homme qui travaille au ministère de la Vérité, le lieu où toutes les informations relatives à la situation interne et externe de l'État d'Océanie sont retravaillées puis rediffusées au profit de l'image du Parti, afin que la société puisse le percevoir comme parfait, supérieur à ses ennemis, internes et externes.
Winston n'est pas à l'aise avec les politiques du Parti, il déteste toute la situation qu'il est forcé de vivre, mais, en même temps, il doit faire attention à ne pas extérioriser de telles pensées. Dans l'Etat d'Océanie, en effet, il existe un organisme de surveillance appelé la psychopolice, qui a pour mission de trouver toute personne présentant des signes de pensées subversives à l'égard du parti, afin de la récupérer et de l'amener au ministère de l'amour.
Winston cultive donc secrètement des pensées et des désirs non conformes aux principes totalitaires du parti et de Big Brother, jusqu'à ce qu'il rencontre Julia, une fille qui partage entièrement les visions de Winston. Winston et Julia entament une histoire d'amour en secret et prennent plaisir à enfreindre les règles imposées par le parti, qui incluent les relations amoureuses qui ne visent pas exclusivement la procréation et l'idolâtrie de Big Brother; toute pratique susceptible de véhiculer un plaisir personnel non lié à la figure du parti, qu'elle soit sexuelle ou ludique, est rigoureusement interdite.
Winston et Julia, dans la deuxième partie du roman, sont découverts et arrêtés. Une fois séparés, ils sont emmenés au ministère de l'Amour, où ils subissent des tortures physiques et psychologiques qui les amènent à s'abandonner totalement à une foi aveugle dans le parti, en le respectant, en le craignant et en l'aimant en même temps, ce qui rendra leur vie insignifiante et soumise au point d'éliminer totalement ce qu'ils étaient auparavant. À la fin, nous ne comprenons même pas complètement si Winston est réellement tué ou non, mais après tout ce qu'il a traversé et qui l'a façonné, cette information perd même de son importance.
L'histoire de Huxley et celle d'Orwell sont deux histoires apparemment aux antipodes l'une de l'autre, avec deux systèmes de contrôle basés sur des principes opposés, mais menant au même résultat. Les deux sociétés décrites sont complètement assujetties, liées par une idéologie unique qui ne permet aucune forme de subversion et qui punit lourdement toute forme de désobéissance.
Dans Le Nouveau Monde, le pouvoir est entre les mains d'un petit groupe d'individus ; dans 1984, au contraire, il est apparemment entre les mains d'un seul homme, mais dans les deux cas, il y a une forme de contrôle de fer, avec des moyens différents, mais menant au même résultat. Le libre arbitre est dans les deux cas complètement éteint et les systèmes décrits par les auteurs sont tous deux invincibles, les protagonistes n'ont finalement qu'une seule option: la soumission totale aux principes et au mode de vie imposés par le système, ce qui peut conduire à plus d'une conclusion, de la mort à la perte totale de la conscience de soi, mais dans tous les cas, toute forme de rébellion, qu'elle soit matériellement visible ou seulement sous forme psychologique ou spirituelle, est inévitablement éradiquée.
En 1958, Huxley publie un essai, d'une importance fondamentale pour ce qui concerne sa pensée politique et philosophique, reprenant son récit Le Nouveau Monde et associant ses éléments à la réalité géopolitique et sociale que vit la société mondiale et aux principaux événements qui, au cours des vingt-cinq dernières années, ont entraîné des crises et des changements.
Dans son essai, Huxley n'oublie pas de considérer le texte d'Orwell, en le louant d'un point de vue qualitatif et analytique, mais en observant que, si en 1949 l'univers décrit par Orwell pouvait être fortement crédible et refléter une réalité qui, selon toute vraisemblance, pouvait se retrouver au sein d'un système totalitaire comme celui présenté dans 1984, près de dix ans plus tard, les choses semblent avoir changé. En fait, Huxley observe que la société mondiale, qu'elle soit dans un système totalitaire ou démocratique, va lentement mais sûrement dans la direction qu'il a décrite dans Le Nouveau Monde. Même en Union soviétique, explique Huxley, les gens commencent à préférer le conditionnement transmis par un système de privilèges et pas seulement le conditionnement par la peur et la répression, même si, bien sûr, les formes de répression envers les subversifs, ou les sujets considérés comme tels, continuent d'exister.
Huxley explique que certaines formes de centralisation du pouvoir, économique et politique, peuvent se produire à la suite de certaines crises qui, si elles sont mal gérées, peuvent conduire à un point de rupture qui aboutit à la centralisation du pouvoir sur un seul sujet ou un petit groupe d'élite. En effet, dans les récits de Huxley et d'Orwell, ces centralisations du pouvoir se sont produites à la suite d'une sorte de crise mondiale apparemment liée à un contexte de guerre. En particulier, Huxley affirme que l'une des principales causes susceptibles de provoquer une crise qui rendrait inévitable une telle prise de pouvoir est le danger de surpopulation, qui entraînerait un déséquilibre entre la consommation et la disponibilité des ressources.
Toutefois, de nombreux éléments peuvent conduire à un point de rupture, ou point de non-retour, qui entraînerait à son tour les conséquences décrites ci-dessus. Il suffit d'un mauvais choix, d'une confiance mal placée dans un sujet, ou un groupe restreint de sujets, qui se révèlent alors incapables de gérer certaines situations, ou qui profitent de leur position pour instaurer une forme de régime doucement ou durement coercitif.
De nombreux exemples similaires peuvent être trouvés dans l'histoire politique, mais ils sont aussi fortement présents dans la littérature. On trouve un scénario similaire, par exemple, dans le roman Lord of the Flies de William Golding, publié en 1954. Golding imagine en effet un groupe d'enfants qui, à la suite d'un accident d'avion, se retrouvent à vivre sur une île déserte, sans guide adulte. Dans ce contexte, les enfants sont obligés de chercher un moyen de survivre par eux-mêmes et de former une société organisée.
Ils essaient donc de s'organiser dans une société semi-démocratique, mais, à la fin, la direction passera entièrement sous la responsabilité de l'un d'entre eux, celui qui s'avère être le plus fort et le plus charismatique et donc, apparemment, transmet la sécurité et la sérénité, même s'il était clair que le plus apte en réalité à assumer le rôle de guide était un autre personnage, un garçon prudent, sage et toujours dubitatif, inquiet pour l'avenir du groupe, mais constamment marginalisé et traité violemment par tous à cause de son peu de charisme et de sa piètre forme physique.
Au fur et à mesure que le leadership passe sous la coupe du mauvais sujet, ou des mauvais sujets (puisque vers la fin de l'histoire, il y aura un transfert de pouvoir), les garçons s'embarquent dans un voyage qui les amènera à faire des choix de plus en plus mauvais qui mettront en danger la structure même de la société et sa survie et qui les amèneront progressivement mais sûrement à régresser vers un état animal, abandonnant de plus en plus leur humanité.
Ces narrations romanesques, et bien d'autres encore, ont en commun la représentation d'une société d'un point de vue dystopique qui, à la suite d'une crise provoquée par diverses raisons, a atteint un point de non-retour et s'est enfoncée dans une voie qui mène inexorablement à la perte totale de ce que l'on considère aujourd'hui comme des valeurs et des droits humains. C'est pourquoi il est fondamental de pouvoir éviter d'atteindre ce point de rupture et de réagir judicieusement à certaines crises, sous quelque forme que ce soit, avant de commettre des erreurs dont il est difficile de revenir en arrière.
Carlo Desideri, In Storia.it N° 162 / Juin 2021 (CXCIII)
Source : InStoria & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/il-futuro-tra-huxley-e-orwell
BIBLIOGRAPHIE
Golding W., Le Seigneur des mouches, Mondadori, Milan 2014.
Huxley A., Il Mondo Nuovo e Ritorno al Mondo Nuovo, Mondadori, Milan 2015.
Orwell G., 1984, Mondadori, Milan 2015.
Orwell G., La Fattoria degli animali, Mondadori, Milan 2014.
Multilatéralisme américain et capitulation inconditionnelle de l'Europe
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- Catégorie : GEOPOLITIQUE
Le multilatéralisme américain ne débouchera pas sur un nouvel accord entre les deux côtés de l'Atlantique, mais se révélera une reddition inconditionnelle de l'Europe aux États-Unis.
Nouveau multilatéralisme et vieil impérialisme
L'Amérique est-elle de retour ? En réalité, sa présence en Europe, avec ses bases militaires et son leadership politique et culturel, n'a jamais faibli. Biden, avec le G7 et le sommet de l'OTAN à Bruxelles, a voulu redéfinir les relations avec les alliés en fonction des nouveaux équilibres politiques qui se dessinent après la crise de la pandémie. Le retour de l'engagement américain direct, qui constitue un tournant par rapport à la politique d'unilatéralisme de Trump, vise à recomposer le front européen dans le contexte d'un leadership américain renouvelé. La relance des relations atlantiques s'est donc faite dans un climat d'enthousiasme de la part des pays européens, déjà orphelins du protectorat américain en raison de la politique de désengagement de Trump vis-à-vis de l'OTAN.
L'UE a en effet été conçue comme un organe économique et monétaire supranational au sein d'une alliance atlantique, qui s'est étendue à l'Europe de l'Est après la fin de l'URSS. L'UE est une puissance économique qui a délégué sa sécurité à l'OTAN et est donc devenue une entité géopolitique subordonnée et homologuée à la puissance américaine.
Toutefois, l'enthousiasme des alliés européens a vite été déçu, car le tournant géopolitique de Biden, outre un multilatéralisme renouvelé de l'alliance atlantique, prévoit également une redéfinition du rôle de l'OTAN en fonction de l'endiguement de la Chine et de la Russie, ce qui impliquerait également les alliés européens. Biden, en effet, a préfiguré une coopération avec les puissances militaires européennes, qui impliquerait le transfert des flottes européennes vers le Pacifique, dans le but de contenir l'expansion économique, politique et militaire de la Chine.
La politique d'hostilité antagoniste de Biden envers la Chine et la Russie par rapport à Trump reste inchangée. Toutefois, la stratégie a changé, puisque Biden a inauguré une nouvelle politique multilatérale à l'égard des alliés européens, avec une implication directe relative de l'Europe dans la géopolitique américaine. Nous pourrions définir la politique de Biden par un slogan : nouveau multilatéralisme et vieil impérialisme.
Il ne s'agit pas d'une nouvelle guerre froide
En réalité, le multilatéralisme de Biden prend la forme d'une « ligue des démocraties » où le leadership américain s'oppose à la Russie et à la Chine en tant que puissances autoritaires. On peut donc se demander si cette opposition entre les puissances mondiales ne représente pas un renouveau de la « guerre froide », celle née de la bipolarité USA-URSS après la Seconde Guerre mondiale. Cette hypothèse ne semble pas crédible. En effet, après le déclin de l'unilatéralisme américain suite à l'effondrement de l'URSS, avec l'émergence de nouvelles puissances continentales comme la Russie, la Chine, l'Inde, l'Iran et l'Afrique du Sud, un nouveau multilatéralisme géopolitique a vu le jour, caractérisé par une interdépendance économique et financière mondiale et par des conflits et des alliances très précaires et diversifiés.
De plus, avec la guerre froide, un contraste a été établi entre l'Occident libéral et démocratique et les pays du socialisme réel, comme un affrontement entre deux systèmes politiques et idéologiques alternatifs. Aujourd'hui, dans la confrontation des Etats-Unis contre la Russie et la Chine, les motivations idéologiques apparaissent beaucoup plus floues, dans la mesure où le modèle néo-libéral s'est imposé, même si c'est avec des différences marquées, au niveau mondial. L'affrontement est donc essentiellement de nature géopolitique, marqué, s'il en est, par un cadre idéologique entièrement américain : démocraties contre autocraties.
La même rencontre entre Biden et Poutine, prélude à une politique américaine d'endiguement de la Russie beaucoup plus douce que celle envers la Chine. Lors du sommet Biden-Poutine, la volonté de réduire les dépenses d'armement, de conclure une trêve dans la cyberguerre et de s'entendre sur un engagement commun dans la lutte contre le terrorisme a émergé. Il en ressort clairement la volonté américaine d'adopter une politique moins hostile envers la Russie, afin d'éviter la formation d'un bloc unitaire Moscou-Pékin opposé à l'Occident.
L'Amérique est de retour
Il semble évident que la stratégie de Biden ne peut être conciliée avec les intérêts européens. La Russie, à l'exception des pays d'Europe orientale, ne représente pas une menace pour la France, l'Allemagne et l'Italie. Une opposition européenne claire et nette, alignée sur les États-Unis, n'est pas non plus envisageable en ce qui concerne la Chine. La menace chinoise se fait sentir en Europe en termes de sauvegarde des industries stratégiques, de pénétration commerciale et de protection des données sensibles, mais il est impensable que l'Europe se prive de la technologie chinoise, ou qu'elle fasse disparaître les relations d'import-export vers et depuis la Chine. La Grande-Bretagne post-Brexit elle-même, bien qu'alignée sur les stratégies américaines dans le Pacifique, n'a certainement pas l'intention de se priver de l'afflux de capitaux chinois à la Bourse de Londres.
Mais surtout, cette extension de la présence de l'OTAN à la zone Pacifique, dans une fonction anti-chinoise, conduirait à une nouvelle implication européenne dans de nouveaux conflits potentiels suscités par les Américains. L'histoire récente aurait dû faire prendre conscience aux Européens que les guerres expansionnistes américaines en Irak, en Afghanistan (conclues par le récent retrait unilatéral des États-Unis), en Libye, en Syrie, en Ukraine, en plus de provoquer des dévastations et des massacres aveugles parmi la population et de nouveaux conflits irrémédiables dans diverses régions du monde, se sont toujours terminées par des défaites périodiques de l'Occident sur le plan géopolitique et ont augmenté de façon spectaculaire la propagation du terrorisme islamique, dont l'Europe a été la principale cible.
En outre, les investissements européens ont subi des pertes importantes en raison des sanctions imposées unilatéralement par les États-Unis à la Russie, à l'Iran et au Venezuela. A ce sujet, Massimo Fini s'exprime dans son article « Assez de suivre le maître américain » : « La leçon de l'Afghanistan ne nous a-t-elle pas suffi ? De toute évidence, non. Au G7, on n'a parlé que de multilatéralisme, d'une alliance étroite entre "les deux rives de l'Atlantique". Le "multilatéralisme" n'est rien d'autre que la confirmation de la soumission de l'Europe aux Etats-Unis. Une soumission dont l'OTAN a été un instrument essentiel pour maintenir l'Europe dans un état de minorité, militaire, politique, économique et finalement aussi culturelle ».
En ce qui concerne le multilatéralisme américain, que Biden a annoncé au sommet de l'OTAN à Bruxelles avec le slogan « America is back », Lucio Caracciolo a voulu préciser dans La Stampa du 16/06/2021, qu'il serait erroné de le traduire pour les Italiens par « Mother America is back », car le sens de ce slogan serait : « Sur les choses qui comptent, nous décidons, vous les appliquez ». Pour le reste, vous apprendrez à vous débrouiller seuls. Nous ne faisons pas de la chirurgie ordinaire, seulement de la chirurgie pour sauver des vies ». Il existe une continuité sous-jacente entre les politiques de Biden et de Trump: celle de Biden est un « America first » par d'autres moyens.
En effet, les espoirs des vassaux européens quant à un engagement militaire américain renouvelé pour la sécurité de l'Europe ont été déçus.
Pour les États-Unis, la priorité stratégique est l'endiguement de la Chine, mais l'endiguement de la Russie est beaucoup moins important et, par conséquent, il n'est pas prévu de renforcer l'OTAN en Europe. Il faut également noter que l'engagement des pays européens pris sous Trump et jamais démenti par Biden, d'allouer 2% du PIB national aux dépenses militaires a été complètement ignoré. L'Europe n'a jamais été consciente du changement des stratégies américaines et n'a pas non plus considéré que dans la géopolitique mondiale actuelle, cette Europe, militairement et politiquement soumise aux USA, ne représente qu'une plateforme géostratégique américaine pour l'expansion de l'OTAN en Eurasie (un projet actuellement reporté). Ce rôle géopolitique subordonné de l'Europe a été confirmé par les propos de Draghi lors du sommet de l'OTAN à Bruxelles : « Une UE plus forte signifie une OTAN plus forte ». L'Union européenne ne serait donc concevable que dans le cadre d'un dispositif atlantique avec un leadership américain.
Alberto Negri déclare à ce propos dans un article du Manifesto du 13/06/2021 intitulé « Le menu est seulement américain, l'Europe n'y est pas » : « Ce que l'Europe gagne dans cette "perspective" des relations avec la Russie et la Chine n'est pas du tout clair. Étant donné qu'entre autres choses, l'Alliance atlantique provient du retrait en Afghanistan qui n'a pas été sanctionné par les pays de l'OTAN mais par les négociations des Américains au Qatar avec les Talibans. Les Européens n'ont rien décidé, sauf le jour de la cérémonie de descente du drapeau. Cela signifie que les États-Unis, lorsqu'il y a quelque chose à établir, le font par eux-mêmes et le communiquent ensuite aux autres qui doivent engloutir leur menu, qu'ils le veuillent ou non ».
Quelle contrepartie pour l'Europe ?
Dans le contexte de ce multilatéralisme américain renouvelé, qui impliquerait l'implication de l'Europe dans les stratégies globales américaines, il est légitime de s'interroger sur les contreparties que les Etats-Unis entendent payer à l'Europe en échange du partage des objectifs géopolitiques américains.
En ce qui concerne la suppression souhaitable de la politique protectionniste promue par Trump, Biden a conclu un accord de trêve avec l'Europe concernant le différend Airbus - Boeing, tandis qu'en ce qui concerne la guerre des droits sur les importations d'acier et d'aluminium, la situation reste inchangée. De même, des divergences subsistent entre les États-Unis et l'UE au sujet des brevets sur les vaccins, que les Américains voudraient abolir et que les Européens (principalement l'Allemagne) voudraient maintenir.
En ce qui concerne l'opposition américaine à la construction du gazoduc Nord Stream 2 (qui, selon les Américains, rendrait l'Europe dépendante de la Russie en matière d'énergie), grâce auquel le gaz russe arriverait directement en Europe, les sanctions n'ont été suspendues que pour le moment, mais l'hostilité américaine reste inchangée. L'UE veut imposer des droits sur les produits à forte intensité de carbone, mais l'opposition américaine à cette volonté est bien connue.
Mais les désaccords les plus importants concernent les relations économiques entre l'Europe et la Chine. L'économie européenne est liée à la Chine dans les domaines de l'innovation technologique, des télécommunications, des technologies pour la révolution verte et des puces nécessaires aux produits à haute valeur ajoutée tels que la téléphonie et les voitures. Par conséquent, si les États-Unis poursuivent une stratégie visant à découpler l'Europe de la Chine et de la Russie, ils doivent proposer des alternatives crédibles.
Toutefois, les États-Unis restent opposés à une intervention au nom de l'Europe dans la crise libyenne afin de contrer les visées expansionnistes d'Erdogan sur la Libye.
Ils devraient également promouvoir les plans d'investissement en Europe.
Cependant, lors du G7, seul un accord a été conclu pour le versement de 40.000 milliards de dollars aux pays les plus en retard. La manière dont cet argent sera collecté n'est toutefois pas claire, car les États américains et européens se sont engagés à utiliser leurs ressources pour la relance économique post-pandémie. M. Biden a également annoncé la possibilité de nouveaux accords commerciaux entre l'Europe et les États-Unis pour remplacer la route de la soie, mais pour l'instant, cela reste entièrement théorique. Ces accords pourraient être une nouvelle proposition du traité transatlantique déjà promu à l'époque d'Obama, qui prévoyait la suppression des barrières commerciales entre les États-Unis et l'Europe, avec l'abrogation relative des lois des États considérées comme incompatibles avec le libre marché, y compris les réglementations en matière de santé et de sécurité alimentaire. Au grand soulagement des Européens, ce traité n'a jamais vu le jour et il est toujours impensable de passer des accords avec les États-Unis qui permettraient l'importation en Europe de produits pharmaceutiques et agro-industriels ne répondant pas aux normes de santé et de sécurité alimentaire fixées par la réglementation européenne.
Les réactions européennes et le pro-américanisme de Draghi
Les réactions européennes à la stratégie de multilatéralisme de Biden ne se sont pas fait attendre.
Mme Merkel a exprimé son désaccord, déclarant que les États-Unis et l'Allemagne ont une perception différente du danger de la pénétration chinoise et de l'agressivité de la Russie.
Macron, tout en réitérant la loyauté de la France envers l'OTAN, a déclaré que la Chine n'est pas dans l'Atlantique et s'est donc déclaré opposé à une extension de la zone d'influence de l'OTAN dans le Pacifique.
En ce qui concerne l'Italie, Draghi a plutôt déclaré son assentiment à la politique d'opposition à la Chine suggérée par Biden. Cette prise de position pourrait donc entraîner des changements substantiels dans la politique étrangère italienne, ce qui conduirait à l'abrogation du mémorandum signé par l'Italie avec la Chine, concernant la route de la soie.
La position pro-américaine adoptée par Draghi, pourrait avoir pour but d'obtenir le soutien américain dans la crise libyenne, qui implique de manière décisive les intérêts italiens. La Russie et la Turquie, bien que dans des camps opposés, se sont installées en Libye, suite au désengagement américain en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Mais les États-Unis n'ont pas l'intention de s'engager pour contrer les visées expansionnistes turques en Méditerranée et l'UE ne veut pas et n'est pas en mesure de s'opposer aux visées néo-ottomanes d'Erdogan. Bien qu'il soit prévisible dans un avenir proche une escalade de la pénétration politique, militaire et religieuse de la Turquie en Europe, une Turquie qui pourrait s'élever au rôle de pays leader de l'Islam sunnite, comme l'était l'Empire ottoman.
La Turquie est cependant membre de l'OTAN, dont la position stratégique est essentielle dans la politique d'opposition américaine à la Russie. La construction du "canal d'Istanbul", une infrastructure de liaison entre la mer Noire et la mer de Marmara, a récemment été approuvée par le parlement turc.
Un canal parallèle au Bosphore pour l'accès à la mer Noire
Le transit par le Bosphore est régi par la Convention de Montreux de 1936. Ce traité garantit le libre transit des navires marchands par le Bosphore, mais celui des navires militaires des pays non riverains de la mer Noire est soumis à des restrictions. Il est stipulé que les navires de guerre des pays tiers ne doivent pas dépasser 15.000 tonnes individuellement et 45.000 tonnes en tant que flotte. En outre, ces navires de guerre ne peuvent pas être stationnés en mer Noire pendant plus de 21 jours.
Toutefois, le « canal d'Istanbul » ne serait pas soumis à ce traité.
Erdogan pourrait donc autoriser le stationnement de la flotte de l'OTAN en mer Noire dans un but anti-russe. Erdogan pourrait alors accorder aux États-Unis l'accès à la mer Noire pour le bénéfice de l'OTAN en échange de l'assentiment américain à une politique turque hégémonique en Méditerranée.
Face à une telle perspective, il est tout à fait absurde d'espérer un soutien américain anti-turc en Libye en faveur de l'Italie.
Le multilatéralisme américain ne débouchera pas sur un nouvel accord entre les deux côtés de l'Atlantique, mais se révélera être une reddition inconditionnelle de l'Europe aux diktats des États-Unis.
L'Occident n'est pas un modèle de valeurs universelles
La confrontation entre les États-Unis et le bloc Russie-Chine revêt également une signification idéologique, en tant que défense des valeurs de l'Occident démocratique face à l'agressivité des autocraties russe et chinoise.
Tout d'abord, il convient de noter que l'Occident n'est pas un bloc unitaire et que le nouveau multilatéralisme de Biden ne fera qu'accroître les fractures au sein des États européens et entre eux. De plus, il existe un déséquilibre macroscopique entre la puissance américaine et ses alliés européens qui a pour conséquence que ce multilatéralisme n'existe que dans la mesure où les alliés se conforment aux diktats du leadership américain, sinon c'est l'unilatéralisme américain qui prévaudrait. Les dirigeants américains sont, par nature, hostiles à l'implication des intérêts des alliés dans la géopolitique américaine.
De plus, les Etats de l'Occident démocratique sont déchirés par des querelles internes irrémédiables (en premier lieu les Etats-Unis) qui pourraient à l'avenir affecter l'unité et la subsistance même de ces Etats.
Par conséquent, l'unité et la continuité de la politique étrangère des États de l'Occident sont devenues incertaines et problématiques. L'imposition du modèle néolibéral a progressivement privé les institutions politiques de leurs prérogatives premières, avec la dévolution dans l'UE de la souveraineté des États à des organes supranationaux technocratiques et oligarchiques non électifs. Les élites financières l'emportent sur les institutions, générant des inégalités sociales et des conflits incurables au sein des États et entre eux. La représentativité démocratique ainsi que la souveraineté populaire ont été perdues, la gouvernabilité des Etats est exercée par des majorités faibles et hétérogènes ou par des gouvernements d'union nationale: le modèle économique et politique de la démocratie libérale occidentale est en crise structurelle irréversible.
La décadence des institutions démocratiques a également provoqué la dissolution progressive des valeurs éthiques et culturelles de l'Occident.
La démocratie ne peut exister dans une société dominée par des pouvoirs oligarchiques étrangers à la volonté du peuple. Au sujet de la dissolution des valeurs démocratiques de l'Occident, Andrea Zhok s'exprime ainsi dans un article intitulé « La défense de nos valeurs » :
« De quelles "valeurs occidentales" devrions-nous en fait parler ? La démocratie ? L'égalité ? La liberté de pensée ? Revendiquer les valeurs de la démocratie dans des pays où la moitié de la population ne va plus voter, où l'homogénéité indifférente du choix politique ne permet pas d'imaginer d'alternative, et où l'influence directe du capital privé sur la politique est effrontée, semble embarrassant. Revendiquer les valeurs d'égalité dans des pays où des dynasties héréditaires de super-riches passent à la télévision pour expliquer à la plèbe qu'elle doit affronter avec courage les défis du marché ressemble plus à un gag comique qu'à un véritable défi. Revendiquer les valeurs de la liberté de pensée dans des pays où les médias sont militairement occupés par les détenteurs du capital, agissant comme leur porte-parole, et où pour s'exprimer sans censure les gens se déplacent vers les médias sociaux russes (sic !), cela ressemble aussi plus à une blague qu'à un argument sérieux.
La vérité simple est que "nos valeurs", celles que nous serions tous courageusement appelés à défendre, sont en fait les valeurs déposées en banque par les principaux acteurs des pays occidentaux, une élite transnationale, domiciliée dans les paradis fiscaux, prête à mettre en pièces et à vendre au plus offrant n'importe quoi : histoire, culture, affections, dignité, territoires, personnes, santé. Et nous, les plébéiens dépossédés et les petits-bourgeois harassés, sommes préparés à un futur appel aux armes pour les défendre ».
L'Occident ne constitue pas un modèle démocratique universel, ni un système crédible de valeurs éthiques. Chacun connaît les conséquences désastreuses de 20 ans d'exportation armée des droits de l'homme et des valeurs de la démocratie libérale occidentale contre les dits "Etats voyous", coupables de ne pas se soumettre à la domination américaine.
Au contraire, une dérive autoritaire de l'Occident est prévisible, comme le laisse présager la planification néolibérale mondiale du "Great Reset". En fait, l'objectif est d'établir en Occident une structure économique et politique autoritaire capable de s'opposer à l'efficacité et à la fonctionnalité du capitalisme autoritaire chinois, qui s'est révélé tellement plus efficace que l'Occident qu'il est en train de saper la primauté de la puissance américaine.
Le néolibéralisme de la quatrième révolution industrielle ne rendra pas démocratique l'Est de la Chine, mais il rendra totalitaire l'Ouest lui-même.
Luigi Tedeschi
Source : https://www.ariannaeditrice.it/articoli/multilateralismo-americano-e-resa-europea-senza-condizioni
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